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le journaliste Tristan Waleckx marche à côté du jardinier américain Dewayne Johnson
© Envoyé Spécial - France Télévision

Envoyé Spécial : comment l'émission sur le glyphosate a été conspuée sur les réseaux

Le 27 févr. 2020

Depuis la diffusion d’une « spéciale glyphosate » le 17 janvier 2019, l’émission Envoyé Spécial est la cible d’attaques virulentes et régulières sur Twitter de la part des défenseurs du désherbant. Interview de Tristan Waleckx, journaliste d’investigation et lauréat du Prix Albert-Londres qui a travaillé sur l’enquête qui a créé la polémique.

En travaillant sur le sujet des Monsanto Papers, Tristan Waleckx ne se doutait pas que son travail allait déclencher une polémique sur les réseaux. Pourtant la diffusion de l’émission d’Envoyé Spécial en janvier dernier a suscité une vague de critiques ou d’insultes envers son travail jugé « biaisé » ou « non crédible scientifiquement ». La polémique a généré de nombreux articles de fact-checking et une saisine du CSA. Tous ont validé le sérieux des reportages, et en particulier son enquête menée sur les pratiques de lobbying douteuse de Monsanto. Son travail a d’ailleurs reçu la mention spéciale du meilleur reportage d’investigation européen au prix Europa de Berlin. Pourtant, rien n’y fait. Sur le réseau, certains présentent l’émission animée par Élise Lucet comme emblématique de la manière dont les médias malmènent les rapports scientifiques et tentent de diaboliser le glyphosate. Retour sur un an de polémique.

En janvier, vous avez signé une enquête sur les méthodes utilisées par Monsanto pour défendre le glyphosate auprès de l’opinion publique. Pourquoi Envoyé Spécial a consacré une émission entière à ce sujet ?

Tristan Waleckx : Tout a commencé au moment du vote de l’amendement soumis à l’Assemblée nationale visant à interdire le glyphosate, en mai 2018. La plupart des députés de la majorité avaient voté contre, après avoir signé une tribune qui réclamait pourtant l’interdiction de l’herbicide. Il y a ensuite eu en août 2018 ce procès historique remporté aux États-Unis par le jardinier Dewayne Johnson, qui a fait condamner Monsanto à une amende record de 289 millions de dollars. Nous avons alors voulu enquêter sur les Monsanto Papers, mais aussi faire du reportage pour donner la parole aux agriculteurs, ou encore montrer l’exemple du Sri Lanka, premier pays à avoir interdit officiellement l’herbicide. Tous ces sujets avaient pour point commun d’explorer à quel point la sortie du glyphosate, bien que promise par le président de la République, s’annonçait complexe.

Vous attendiez-vous à provoquer tant de réactions ?

T. W. : Nous avons mesuré l’ampleur de l’attaque quelques jours avant. Dès la bande-annonce, nous avons vu des centaines de tweetos tenter de discréditer l’émission avant même de l’avoir vue. Les premières attaques se sont concentrées sur Dewayne Johnson, ce jardinier américain atteint de multiples cancers qui parlait pour la première fois depuis des mois face à une caméra. Alors que la justice avait reconnu le fait que Monsanto était bien responsable de sa maladie, quelques journalistes français ont déformé la traduction du verdict, en réduisant sa victoire à un problème de design des bidons de glyphosate. On a aussi dit de lui que c’était un menteur, qu’il s’était trompé sur les doses et qu’il s’était auto-aspergé de Roundup, car il ne savait pas s’en servir. Toutes ces affirmations sont fausses, et contredites par une simple lecture du jugement.

L’interview de Gilles-Éric Séralini a aussi créé la polémique.

T. W. : À partir d’une image furtive du Professeur Séralini dans la bande-annonce, certains ont tenté de faire croire qu’il était notre expert scientifique, invité en plateau pendant 20 minutes ; et aujourd’hui encore on peut lire cet argument. Or, son temps de parole représente moins de 3 minutes sur une émission de 2 heures, soit bien moins qu’un autre toxicologue pro-Monsanto, par exemple. Nous avons précisé que son travail était critiqué en expliquant que plusieurs études l’avaient contredit. Mais comme il est au cœur des Monsanto Papers, nous avons évidemment décidé de l’interviewer comme un acteur central de cette affaire. Pour rappel, ce biologiste français s’est fait connaître du grand public en publiant une étude toxicologique mettant en doute l’innocuité du maïs transgénique et du Roundup. L’année suivante, son étude était dépubliée de la revue américaine Food and Chemical Toxicology pour cause de « conclusions insuffisamment probantes ». Après la publication des Monsanto Papers, nous avons mis en évidence un accord secret entre Monsanto et le Pr Wallace Hayes, l’éditeur en chef de Food and Chemical Toxicology. Ce dernier aurait reçu 16 000 dollars de la part de la firme pour décrédibiliser le scientifique et retirer son article, sanction habituellement réservée aux « fraudeurs ».

Pourquoi n’avez-vous pas tout de suite réagi aux critiques ?

T. W. : Les sujets d’Envoyé Spécial produisent toujours des critiques sur les réseaux et nous n’avons pas pour habitude d’y répondre. Par ailleurs, comme nous avions reçu beaucoup de retours positifs par mail, dans la presse, sur nos pages Facebook et YouTube, nous n’avons pas souhaité réagir tout de suite à ce qui se passait sur Twitter. C’est quelques jours après que nous avons constaté que certaines fake news propagées sur les réseaux étaient reprises par des personnalités politiques. C’est le cas de Bernard Accoyer, ancien président de l’Assemblée nationale, qui a reconnu avoir signé une pétition contre notre émission sans l’avoir regardée. Nous avons alors décidé de rétablir les faits en apportant une réponse détaillée et documentée à toutes les intox que nous avions vu circuler.

Quelles fake news avez-vous pu lire ?

T. W. : Au-delà des intox sur le procès Johnson ou sur le Pr Séralini, nous avons aussi été accusés d’avoir occulté la réintroduction du glyphosate au Sri Lanka. Or une grande partie du reportage est consacrée à cette question. On avait l’impression de voir des gens « live twitter » notre émission sans la regarder. On nous a aussi attaqués sur les tests de présence de glyphosate dans les urines que nous avons organisés. Certains ont répété que ces « glyphotests » mesuraient non pas le taux de glyphosate, mais les résidus de lessive ou de liquide vaisselle…, une fausse information présente dans des plaquettes de communication de Monsanto depuis 2012. On a compté des dizaines de petites contre-vérités censées prouver qu’on a mal fait notre travail, et qui ont été retweetées des centaines de fois avant qu’on ait eu le temps de rétablir la vérité.

Plusieurs de vos détracteurs vous accusent d’être antiglyphosate et de réaliser des enquêtes à charge.

T. W. : Les gens ont le droit de critiquer notre ligne éditoriale ou de penser que nos sujets sont à charge. De leur côté, nos détracteurs ont le droit de défendre Monsanto. Mais je pense que la bataille doit se mener sur le terrain des faits et pas sur la base d’interprétations ou de mensonges. Cela va faire plus d’un an que notre émission est attaquée de manière malhonnête, alors que personne ne nous a donné tort sur les faits, que personne ne nous a attaqués pour diffamation...

Après une saisine du CSA déposée par des téléspectateurs et des députés, l’institution vous a finalement donné raison. C’est aussi le cas des rubriques de fact-checking du Monde, de Libération ou de l’AFP. Pourquoi les polémiques ne se sont pas arrêtées là ?

T. W. : Sur Twitter, je pense qu’on a toujours plus de succès avec un mensonge indigné qu’avec une vérité factuelle un peu plate. Ce qui est rassurant, c’est que les médias traditionnels ont eu un traitement sérieux et objectif de nos informations. Une fois que nous avons prouvé que notre travail était solide, nous n’avons plus eu de raisons de continuer à débattre avec des gens que la vérité n’intéresse pas ; d’autant plus que ça prend un temps fou. Notre meilleure réponse était de poursuivre l’enquête, en investiguant sur les techniques d’« astroturfing » (technique de propagande visant à une désinformation populaire planifiée) dont a pu user Monsanto.

Quels sont les éléments qui vous ont semblé suspects ?

T. W. : Derrière les critiques, nous avons constaté des glissements sémantiques et l’utilisation d’éléments de langage récurrents. Parmi eux, nous retrouvons la réécriture du verdict du procès de Dewayne Johnson. Beaucoup de monde répète que Monsanto a perdu son procès à cause d’un simple défaut d’étiquetage, ce qui est totalement faux. Il s’agit là d’un argument que j’ai retrouvé dans la bouche du PDG de Bayer France. On entend aussi souvent que le glyphosate ne serait pas un enjeu financier pour Bayer parce qu’il est tombé dans le domaine public. Cet élément de langage, inventé par les communicants de Monsanto, est encore repris aujourd’hui par des personnes de bonne foi. Or, le glyphosate est bel et bien crucial pour la firme, qui commercialise les semences OGM résistantes à ce produit. Et je ne parle pas des nombreuses procédures judiciaires liées au glyphosate, qui sont en train de faire perdre des milliards d’euros à la maison mère Bayer.

Comment expliquez-vous la présence de ces éléments de langages récurrents ?

T. W. : Difficile de ne pas faire le lien avec la stratégie de communication de la firme. Après l’émission et les remous qu’elle a générés, nous avons décidé de faire une deuxième enquête sur l’agence Fleishman-Hillard, qui s’occupait du lobbying de Monsanto et qui a mis en place une stratégie dénommée « let nothing go », en français « ne rien laisser passer » : elle a théorisé la manière dont il faut attaquer la moindre investigation sur le glyphosate. Pendant l’enquête, un lanceur d’alerte nous a fait parvenir des milliers de documents internes à l’agence. Nous y avons découvert que des centaines de personnalités étaient secrètement fichées pour tenter d’en faire des alliés de Monsanto. On y donne pour consigne d’envoyer des infographies et des tweets préécrits à des alliés extérieurs – journalistes, scientifiques, agriculteurs –, comme relais de propagande.

Est-ce décourageant de voir le débat stagner, malgré votre travail d’enquête ?

T. W. : Ce n’est pas surprenant, car le même type de stratégie du doute a déjà été mis au jour par le passé, avec les Tobacco Papers, par exemple (ou Coca Cola). De nombreux scientifiques nous ont d’ailleurs fait part de leur soutien. Concernant le glyphosate, il faut relativiser cette controverse médiatique, qui est un phénomène très français. Aux États-Unis, des dizaines de milliers d’agriculteurs ont porté plainte contre Monsanto après avoir déclaré des cancers. Chez nous, une enquête sur les pratiques de l’industrie agrochimique peut au contraire se voir rapidement qualifiée d’« agribashing ». Alors que 8 Français sur 10 veulent voir une interdiction de cet herbicide, on a une petite minorité très bruyante et très présente sur Twitter. En fin de compte, tout cela fait partie des difficultés classiques du journalisme d’investigation. Notre enquête sur les Monsanto Papers était intitulée « la Fabrique du doute ».

David-Julien Rahmil - Le 27 févr. 2020
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  • Encore une fois, on persiste a faire l’amalgame entre Monsanto et le glyphosate, deux sujets qui ne relèvent pas des mêmes enjeux, pratiques commerciales agressives d’une part et innocuité d’un produit agricole d’autre part. L’histoire du jardinier californien est une anecdote juridique qui n’a aucune valeur scientifique. L’avocat du plaignant est d’ailleurs en prison actuellement et accusé d’extorsion. Il aurait été utile qu’on présente la liste de tous les herbicides toxiques que le glyphosate a permis de remplacer sur 30 ans. Il n’y a pas que les troll d’internet qui on questionné ce reportage. J’ai 35 ans de journalisme scientifique et j’ai été estomaqué par l’orientation de ce reportage.