
Sur la plateforme vidéo, des militants enthousiastes, des monteurs spécialistes dans les « édits » et des influenceurs d'extrême droite occupent le terrain en vue de l'échéance présidentielle.
« Capitaine, mon capitaine, on a besoin de vous pour nous guider. Moi j'écrirai des poèmes, pour leur montrer qu'on peut pardonner. » Sur TikTok, le morceau La haut du chanteur Claudio Capéo résonne (souvent dans une version accélérée) sur de nombreuses vidéos playback. Le morceau de 2019 est un peu vieux pour buzzer sur TikTok. Mais si le morceau est si populaire, c'est qu'il est majoritairement scandé par des sympathisants du Rassemblement National. Armés de leurs drapeaux bleu-blanc-rouge, une galaxie de petits comptes mettent en scène ainsi leur soutien à Jordan Bardella ou Marine Le Pen.
En plus du morceau La haut, on compte une multitude de détournements, des chansons des dessins animés générés par IA ou des extraits de discours scandés par la présidente du RN et rejoués par ces créateurs. S'ajoutent à cela des invectives souvent vulgaires ou moqueuses vis-à-vis du président Macron ou de La France Insoumise, accompagnées de formules contre les élites, les migrants et les musulmans.
Confronter le racisme cringe
Sur TikTok, ces vidéos ne font pas toujours de grands scores d'audience mais elles sont réunies en compilations par plusieurs comptes comme Les ravages du RN et LeCringeRN. De la même manière que les zappings French Dream qui mettent en scène des tiktokeurs cringes, souvent issus des classes populaires, ces vidéos ont pour objectif de dénoncer et moquer les idées racistes de ces créateurs. « À l'origine, mon compte LeCringeRN résulte d'une double prise de conscience, explique Thomas*, professeur d'histoire-géo en REP depuis 25 ans. D'abord celle de ma fille, plus familière des réseaux sociaux, qui m'a alerté, lors des législatives de 2024, sur la présence massive du RN, notamment sur TikTok. Ensuite, le constat d'une libération de la parole raciste, presque sans modération. J'ai d'abord signalé les contenus problématiques, mais face à leur réapparition systématique sans sanction, j'ai décidé de mettre en lumière leurs auteurs et de les confronter à leurs propos. »
Même chose pour Nicolas*, qui fait remonter son travail de documentation à son inscription sur la plateforme en 2024. « J'ai été frappé par la dérive de certains comptes pro-RN, explique-t-il. J'y ai vu des vidéos mettant en scène des messages racistes décomplexés, des propos haineux et des contenus souvent accompagnés de musiques générées par IA. Mon objectif n'était pas de caricaturer l'ensemble des électeurs ou militants du RN, mais d'alerter celles et ceux qui hésitent encore et d'inviter à la réflexion, y compris parmi les sympathisants RN qui ne se reconnaissent pas dans ce type de contenus. »
Les deux hommes ont aussi un historique familial et professionnel qui explique leur engagement. Thomas est petit-fils d'un homme mort pour la France et a réalisé son mémoire de maîtrise d'histoire sur la déportation. De son côté, Nicolas se présente comme arrière-petit-fils de résistant et explique que sa famille lui a toujours transmis l'idée qu'il fallait « combattre le fascisme, le racisme et toutes les formes de haine ». Après avoir ouvert leur compte chacun de leur côté, ils se sont rencontrés et sont devenus amis. Depuis, ils continuent ce qu'ils considèrent être un travail de documentation et de dénonciation qui fait parfois grincer des dents.
Une grande misère sociale et une profonde solitude
Après le visionnage de plusieurs centaines d'heures de ce type de contenu, ils ont développé une vision d'ensemble de la fachosphère de TikTok. « Ce qu'on retient, c'est d'abord une grande misère sociale et une profonde solitude qui est parfois touchante, analyse Thomas. Je perçois aussi un sentiment très fort de manipulation : dans de nombreuses vidéos, on entend CNews en fond sonore, et lorsqu'on ne l'entend pas, les propos reprennent presque mot pour mot des éléments diffusés sur cette chaîne le jour même ou la veille.
On retrouve également des thèmes récurrents : une attente anxieuse face à l'avenir, la nostalgie d'une France fantasmée, et un patriotisme souvent de façade, avec des références fréquentes à Pétain ou à Trump. Et une angoisse identitaire. Ces publics semblent aussi très perméables à certains contenus, notamment des chansons générées par IA. » Pour Nicolas, cette manière de faire des vidéos reprend la logique même de TikTok, à savoir la reprise des mêmes codes et esthétiques entre les différents comptes. « Sur la forme, beaucoup de vidéos se ressemblent avec de la musique générée par IA ou très dramatique, des montages courts et percutants, des slogans simples ou des images destinées à provoquer une réaction émotionnelle immédiate, explique-t-il. Le contenu est souvent construit autour de l'opposition entre un "nous" et un "eux", avec une vision très binaire des sujets. Après avoir vu des centaines de vidéos, j'ai eu l'impression que certains créateurs se copiaient beaucoup les uns les autres, aussi bien dans l'esthétique que dans les arguments. Mais la constante la plus frappante restait cette focalisation sur les musulmans, qui occupait une place disproportionnée par rapport à la diversité des autres sujets politiques possibles. »
Prises séparément, ces vidéos ont pour ainsi dire une influence mineure. Beaucoup de ces comptes ont peu de followers et génèrent peu de vues. Mais pour Thomas et Nicolas, il faut regarder le mouvement dans son ensemble pour se rendre compte de la machine mise en place. « Ce qui m'a frappé, c'est l'effet d'écosystème, indique Nicolas. Lorsqu'un contenu fonctionne, il est rapidement décliné par plusieurs comptes, ce qui lui donne une visibilité plus importante. J'ai donc moins eu l'impression d'observer une série de comptes isolés qu'un réseau de pages qui se renforcent mutuellement et qui contribuent à créer un environnement où certains discours deviennent omniprésents. »
Des influenceurs TikTok en courroie de transmission
De son côté, Thomas explique surtout se méfier de certains profils d'influenceurs, moins nombreux mais qui maîtrisent davantage leur image et leur discours. Il cite notamment les comptes de Gryzz le Français, Magelya, Mr Kev ou encore L'Abbé, qui rassemblent des milliers, voire des millions d'abonnés.
« Ceux-là me semblent jouer un rôle de relais, possiblement structurés, voire liés à certains écosystèmes médiatiques. Quelques comptes très suivis sont présents sur l'ensemble des plateformes et reprennent les mêmes thématiques avec un mimétisme frappant, qui donne le sentiment d'une stratégie coordonnée de diffusion de masse. » Dans les faits, les comptes cités par Thomas appartiennent à une association créée en novembre 2025 appelée Les Citoyens Patriotes. Construit sur les réseaux, ce collectif se finance via des dons en ligne, des abonnements et de la vente de merch. Outre des apparitions dans des médias comme Sud Radio ou Radio Courtoisie, le groupe organise aussi des rassemblements dans différentes villes pour manifester contre les antifas ou la pédocriminalité.
Pour Thomas, ce groupe d'influenceurs joue le rôle de courroie de transmission entre la sphère média d'extrême droite et les petits comptes TikTok qui finalisent la diffusion de l'information. « Certains contenus émergent d'abord via des médias comme Frontières ou le JDD, puis sont amplifiés par CNews, qui leur offre une forte visibilité en invitant régulièrement les mêmes profils, explique-t-il. Ensuite, ces discours sont massivement relayés sur les réseaux sociaux par des comptes très suivis qui servent de caisse de résonance et participent à diffuser ces idées à grande échelle. » Disséminés entre une vidéo edits montrant une punchline médiatique de Jordan Bardella et un contenu slop, les éléments de langage se diffusent de manière continue sur la plateforme.






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