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Les « récapitweeteurs » , ces obsessionnels de l’info qui font trembler Bercy et la place Beauvau

#AllôBercy, #AllôPlaceBeauvau, « Quand la charité se fout de l’hôpital » … Ils utilisent les réseaux sociaux comme armes de mobilisation collective. Toujours la même méthode : systématiser et formater l’info pour un maximum d’impact.

Les « récapitweeteurs » ont fait des réseaux sociaux la chambre d’écho de leurs indignations, et c'est à partir de là qu’ils entendent mobiliser. Qu'ils s'expriment comme journalistes, économistes ou simples citoyens, il s'appuient sur une méthode qui fait ses preuves : enquêter, compiler les données et les retranscrire dans une forme susceptible de créer la viralité. Hashtags et gimmicks leur permettent de créer la conversation sur des sujets politiques ou économiques a priori arides. Surtout, le caractère redondant de leurs interpellations permet de saisir les abus dénoncés dans leur globalité, de manière à en souligner le caractère systémique.

AllôBercy : interpeller sur l’ampleur des aides publiques au secteur privé

« Follow the money » , « suis l’argent » , dit l’adage. C’est la mission que s’est donnée l’économiste de gauche Maxime Combes. Depuis le début de la pandémie, l'ancien porte-parole de l'organisation altermondialiste Attac piste avec méthode les montants des aides publiques débloquées pour soutenir les entreprises privées. Très tôt, il constate un décalage entre les moyens alloués à la lutte contre la pandémie, le montant des aides publiques aux multinationales et les records de rémunération des actionnaires. Plus encore, ces aides sont accordées sans contreparties, c’est-à-dire sans que les entreprises concernées ne s’engagent sur des objectifs en matière d’écologie ou d’égalité, ou ne prouvent qu’elles n’auront pas recours à des licenciements.

« J’étais confiné chez moi, sans moyen de manifester alors j’ai réfléchi à mes moyens d’actions. En tant qu’économiste, je peux rédiger des textes et les publier sur les réseaux sociaux. Je me suis donc directement inspiré de la méthode du journaliste David Dufresne et de son hashtag #AllôPlaceBeauveau. » Maxime Combes compile ses données, teste le format en créant un premier signalement puis le hashtag #AllôBercy. Rapidement, il constate que ça marche : ses publications sont lues, commentées et partagées. Notamment celles qui épinglent les pratiques des gros du CAC 40, TotalEnergies, LVMH, Sanofi, mais aussi des moins connus, comme Teleperformance. « Le caractère systématique et redondant des signalements permet de donner un écho plus important. À chaque fois, j’utilise le même format, le même type d’informations et de sources. C’est comme un rendez-vous avec les personnes qui me suivent. »

La force du dispositif tient à ce qu’il permet de se faire entendre à l’intérieur des cercles de pouvoir, ceux qui demeurent habituellement inaccessibles à leurs contradicteurs. Ainsi Maxime Combes sait que ses billets sont lus par le Ministère de l’économie et des finances. Si la conversation ne s’établit pas en direct, le débat se déplace parfois. Certains de ses signalements ont même servi de support à des questions de parlementaires à l’Assemblée nationale et au Sénat. Quant aux entreprises mises en question, elles se fendent parfois de réponses et de démentis, à l’image de TotalEnergies. Une autre source de satisfaction pour l’économiste est que ses messages ont conduit des salariés en interne à lui faire remonter des informations sur les entreprises concernées. Une tâche de collecte qui aurait été bien plus complexe si le canal d’échange n’avait pas été ouvert via les réseaux sociaux. Toutefois, ces signalements ne sont qu’une première étape. La démarche est ensuite prolongée par un rapport et un livre. « Le fait d’agréger toutes ces données pour les rassembler dans un ouvrage légitime la séquence entamée sur les réseaux sociaux. Car, tout l’objet de ce hashtag est de montrer le caractère systémique du phénomène à partir de la somme des cas particuliers. »

À lire : Un pognon de dingue mais pour qui ? L’argent magique de la pandémie de Maxime Combes et Olivier Petitjean, Seuil, 2022

« Quand la charité se fout de l’hôpital » : éclairer les angles morts de la philanthropie

« Voler en grand et restituer en petit, c'est la philanthropie » , ironisait Paul Lafargue, le gendre de Marx. Vincent Edin s’inscrit dans la filiation de cet intellectuel du 19ème siècle. Son obsession ? Brocarder les excès du capitalisme dit vertueux qui utilise la philanthropie et le mécénat pour soigner sa bonne conscience. « La philanthropie, c’est en quelque sorte un braquage légal. On parle d’optimisation mais il s’agit en réalité de vol ; les entreprises concernées obtiennent l’approbation car elles consentent à redonner une petite partie de ce qu’elles captent au détriment de l’intérêt général. » Son terrain de jeu ? Le réseau social professionnel LinkedIn, où il peut s’adresser à des personnes qui ne le liraient pas ailleurs, notamment les cadres des entreprises qu’il épingle dans ses posts. « Mes billets sur la philanthropie commencent tous par la phrase "quand la charité se fout de l’hôpital". C’est une référence à mon livre qui porte ce titre, mais aussi une démarche de classification, une clé de recherche » . Son audience sur ce réseau s’est d’ailleurs élargie et ses posts sont abondamment commentés. Comme tout bon polémiste 2.0, il doit donc composer avec les raids de trolls. « On m’attaque sur deux fronts : mon usage de l’écriture inclusive et ma supposée haine des riches. » Pourtant Vincent Edin se défend de mitrailler gratuitement. « On vit dans une époque de gouvernance par les nombres, comme le dit le penseur Alain Supiot. Je veux avant tout démonter les discours chiffrés dominants qui présentent certains chefs d’entreprise comme de grands mécènes. »

Le patron de LVMH, Bernard Arnault, fait partie de ses cibles de choix. Parmi les cas qui l’ont fait bondir ces derniers mois, il relève aussi celui du PDG de Moderna, Stéphane Bancel. À la tête de la Biotech qui a participé au développement de l’un des vaccins contre la Covid-19, celui-ci a reçu plusieurs milliards d’argent public. Toutefois, les brevets sur le vaccin n’ont pas été levés. « Il s’agit pourtant d’un bien public, un commun de l’humanité. Comme cette décision est inacceptable socialement, Stéphane Bancel a fait le choix de redistribuer une partie de sa fortune en vendant une partie de ses actions. » Une opération en partie défiscalisée et qui a eu lieu alors que le cours de l’action Moderna était en fort repli. Pour Vincent Edin, ce type de mouvement financier illustre à la perfection la citation de Paul Lafargue.

Un don reste un don, et a priori il bénéficie à celui qui le reçoit. Mais, pour le journaliste, la question est de savoir d’où vient l’argent. « À la mort de Pablo Escobar, le baron colombien de la drogue, les rues étaient noires de monde. Escobar était célébré comme un bienfaiteur dans les quartiers déshérités notamment parce qu’il y avait construit des hôpitaux et des écoles. Il l’avait fait, certes, mais avec l’argent sale de la drogue. Pour moi il y a un parallèle direct entre la philanthropie telle qu’elle est utilisée par certaines entreprises et Escobar. Ce qu’ils volent, ils le volent indirectement aux services publics. »

À lire : Quand la charité se fout de l’hôpital. Enquête sur les perversions de la philanthropie de Vincent Edin, Rue de l’échiquier, 2021

AllôPlaceBeauvau : susciter le débat sur les violences policières

Il a fait le buzz avec son #AllôPlaceBeauvau, curiosité virale surgie en plein mouvement des Gilets jaunes. Le journaliste et enquêteur David Dufresne s’empare alors de l’explosive question des violences policières lors des manifestations qui ont scandé les différents actes du mouvement. « Tout est parti d’un coup, sans trop réfléchir, une réaction à l’inaction (globale) des médias (globaux). Tout est parti sur Twitter, là d’où tout part », écrit-il sur son site web personnel.

On se souvient des images chocs : mains arrachées, visages éborgnés, cratères laissés par les balles de LBD et corps meurtris. Écœuré et révolté, le journaliste décide alors de mettre en mot ces images. David Dufresne invente une méthode, un format et un ton. Il « récapitweete » en postant de manière systématique sur les réseaux sociaux et formule une adresse directe à l’attention des pouvoir publics (« Allô @Place_Beauvau, c'est pour un signalement »). En décembre 2018, le premier signalement est lancé. Suivront 986 messages, un hashtag, un compte dédié sur Twitter et, plus tard, une plateforme sur le site de Mediapart (2019-2021). Le systématisme de la méthode porte ses fruits : David Dufresne a à son crédit d’avoir lancé « le premier débat national sur la police nationale. »

Son travail d’archiviste patient a été salué par le Grand prix du journalisme en 2019. La méthodologie qu’il a mise en œuvre est étudiée par des universitaires comme un cas d’école de l’engagement politique à l’ère du numérique. Plus encore, David Dufresne a créé des émules. Sa méthode a notamment été reprise par l’économiste Maxime Combes. De ce projet sont nés deux livres et un documentaire diffusé au cinéma. Un travail protéiforme qui a suscité une prise de conscience massive sur une question auparavant largement déconsidérée.

À voir : Un pays qui se tient sage, un documentaire de David Dufresne sur le mouvement des Gilets jaunes

À lire : Dernière sommation de David Dufresne, Grasset, 2019

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