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Monde angoissant des influenceurs chinois
© People's Republic of Desire

Découvrez la réalité angoissante des influenceurs chinois

Le 13 mars 2019

Le documentaire « People’s Republic of Desire », réalisé par Hao Wu et projeté pour la première fois en France mardi 12 mars à China Connect, montre l’envers du décor de la plate-forme chinoise de live-stream YY. Le film, tourné façon Black Mirror, suit le quotidien de deux influenceurs.

Comme tous les jours, Shen Man, 22 ans, se remaquille avant de commencer son show en live sur YY, plate-forme chinoise équivalente à Twitch. Elle est dans son appartement, derrière un ordinateur, équipée d’un casque, d’un micro et d’une webcam. Shen Man salue, sourire aux lèvres, les personnes qui la regardent, chante de temps en temps, raconte des blagues, parle de sa poitrine, répond à quelques questions que lui posent ses dizaines milliers de spectateurs. Shen Man, est l’une des protagonistes du documentaire « People’s Republic of Desire » de Hao Wu, projeté pour la première fois en France mardi 12 mars lors de l’événement China Connect à Paris, et disponible sur la plate-forme Amazon Prime.

« Il ne faut pas de talent particulier »

Le documentaire suit pendant plus d’un an le quotidien de Shen Man, et celui d’un autre life-streamer très populaire sur YY : Big Li. Lui, ne chante pas, mais crie beaucoup, raconte des blagues et a l’air sympathique. D’autres sur la plate-forme mangent en direct, dansent… YY, comme Twitch, était au départ dédié aux gaming avant de s’élargir à d’autres pratiques. « Il ne faut pas de talent particulier pour devenir célèbre sur YY », estime l’un des utilisateurs de la plate-forme, interrogé par le réalisateur. « L’argent fait tout. »  

Le documentaire montre une facette très noire du live-streaming en Chine, devenu un phénomène national en peu de temps avec plus de 400 000 millions d’utilisateurs via les 400  plate-formes du pays. Le réalisateur décrypte le système financier derrière YY et la pression à laquelle sont soumis les live-streamers les plus célèbres.

Des cadeaux virtuels rapportant beaucoup de cash

Contrairement à Youtube ou Instagram, le modèle de YY ne repose pas sur des marques voulant faire de la publicité via les influenceurs, mais sur un système de votes et de cadeaux. Similaire aux systèmes de tips et d’abonnement de Twitch en plus exacerbé. Pour devenir populaire et gagner de l’argent, les influenceurs doivent récolter un maximum de cadeaux virtuels, des fleurs et des bijoux notamment, de la part de leurs spectateurs. Ces cadeaux sont ensuite reconvertis en argent. De quoi permettre à Shen Man de gagner environ 40 000 dollars par mois. Le salaire de certains atteint 200 000 dollars mensuel. 

Losers et nouveaux riches

Les fans les plus pauvres - que les utilisateurs de la plate-forme appellent parfois les « Diaosis », c’est-à-dire « losers » - ne peuvent se permettre que de petits cadeaux. Certains sont tout de même capable de dépenser une grande partie de leur salaire pour faire plaisir à leur idole, qu’ils considèrent comme un ami virtuel voire plus. L’une des fans interrogés dans le documentaire dit que Shen Man représente tout ce qu’elle aimerait être, un autre dit que c’est la petite amie idéale. Shen Man et Big Li sont eux-mêmes d’anciens « Diaosis » devenus riches.

Les gros sous ne viennent pas de ces fans, mais de spectateurs plus riches appelés « Tuhao » (nouveaux riches). En offrant des cadeaux chers, ils se font repérer par l’hôte qui les remercie en direct. Reconnaissance ultime pour les utilisateurs de YY. « J’ai un certain contrôle sur l’hôte et  je suis mis sur un piédestal par les fans », résume l’un de ces spectateurs riches dans le documentaire. Parmi cette catégorie d'utilisateurs, certains dépensent des sommes colossales. Les live-streamers les plus populaires sont généralement sponsorisés par l’un de ses spectateurs ultra-riches, un « patron », qui lui-même fait partie d’une agence. Pendant le concours annuel organisé par YY pour élire les hôtes les plus populaires, les patrons peuvent payer plusieurs millions de dollars pour faire gagner leurs poulains. Les agences sont aussi là pour coacher les hôtes et hôtesses, et prennent une commission de 20 % sur leurs revenus. La plate-forme YY prend, quant à elle, 60 % de leur revenu selon le documentaire.

Leur vie tourne au cauchemar

Si le quotidien des hôtes fait rêver leur spectateur – Shen Man, dont le père est au chômage et la mère absente, a pu s’offrir un appartement luxueux à 22 ans - le documentaire montre que leur vie tourne vite au cauchemar. Ils sont d’abord soumis à la pression familiale – le salaire de Shen Man fait vivre toute la famille.  Et à celle de leurs fans. Leur popularité arrivant vite à expiration. Pour rester célèbre, certains life-streamers n’hésitent pas à s’offrir eux-mêmes des cadeaux.

Insultes sur le chat-room

Les live-streamers subissent surtout la pression de leur « patron », leur plus gros payeur, qu’ils ont tous les jours au téléphone. Shen Man reçoit plusieurs appels de son boss lui demandant de venir dans sa chambre d’hôtel. « Je ne suis pas bête, je sais qu’il ne paye pas pour rien », lâche la jeune fille. Des rumeurs circulent sur ses relations avec les gros payeurs de la plate-forme, ce qui lui vaut d’être insultée de « salope » en continu sur le salon de discussion.

L’ambiance sombre du film, la plupart du temps tourné en intérieur, montrant des séances de live-stream surchargées d’émojis et de phrases issues des chatrooms, ressemble à un épisode de Black Mirror. Le réalisateur, interrogé par Sixth Tone, assume d’ailleurs pleinement l’influence de la série britannique.

Pour Lauren Hallanan, VP d’une plate-forme de live-streaming américaine et ancienne hôtesse YY, il faut nuancer ce compte-rendu très noir. Dans une tribune publiée sur Forbes fin 2018, elle explique que ce que montre le film n’est représentatif que d’une infime partie des live-streamers en Chine, les plus populaires. Il n’empêche que The People’s Republic of Desire, primé lors du festival SXSW en 2018, mérite d’être vu. Le documentaire permet aussi de s’interroger sur la manière dont vivent les influenceurs européens, eux aussi soumis à une forme de pression.   


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