
Les vidéos de ces ados qui se prennent pour des renards ou des loups ont explosé sur TikTok. Mais à bien y regarder, le phénomène semble instrumentalisé pour activer la haine en ligne.
« Aujourd'hui, mon alpha m'a humilié devant toute la meute, et je n'ai même pas pu me défendre. » ; « Aujourd'hui on a accueilli un nouveau couple au sein de notre meute » ; « Aujourd'hui Biscotte a compris qu'on n'était pas des individus isolés mais une meute et elle a compris que sa place dans la hiérarchie n'est pas négociable. » Deux ans après son apparition virale, le contenu estampillé « Therian » a explosé sur TikTok et regroupe à présent près de 2 millions de vidéos. De quoi donner aux jeunes internautes l'envie d'imiter les loups dans le parc municipal, mais aussi aux parents et surtout aux médias français de faire une petite panique morale.
« Et le tigre est en toi ! »
Reprenons depuis le début. Derrière le terme de « therian », diminutif du mot « thériantrope », se cache une communauté restreinte d'adolescents et de jeunes adultes qui s'identifient intérieurement à un animal dont ils pensent être une forme de réincarnation. Cette prise de conscience, qui s'appelle « l'éveil », s'accompagne d'une entrée dans une communauté où les participants vont fabriquer leur masque, s'équiper avec des queues en fourrure et participer à des rassemblements dans des parcs ou des bois où ils peuvent pratiquer du quadrobic, une forme de gymnastique qui imite la démarche et les sauts d'animaux.
Cette impression d'avoir une identité intérieure plus animale qu'humaine n'est pas vraiment nouvelle. Dans les années 1990, les premiers groupes de discussions Usenet (l'ancêtre des forums des années 2000) voyaient déjà naître les premières communautés de therians et la sous-culture qui l'accompagne. C'est de cette même époque que datent les otherkins, proches cousins des thérians, qui s'imaginaient être intérieurement des dragons ou des elfes. Mais là où ces jeux de rôle restaient confinés à d'obscurs forums, la communauté des thérians les a rendus visibles en organisant des rencontres performatives et filmées.
Ragebait pour l'extrême droite
Pendant quelques années, la viralité du contenu estampillé Therian reposait sur deux types de formats. Le premier concernait les vidéos un peu sexy qui mettaient en scène des jeunes femmes équipées des attributs esthétiques de la communauté et qui filaient des mises en scène kawaii pour attirer des likes. Le deuxième, plus niche, était des mises en scène sincères et au premier degré de pratiquants voulant montrer leur appartenance à la communauté, qui suscitaient alors des réactions de moquerie dans les commentaires.
Mais entre 2024 et 2025, une nouvelle catégorie de vidéos fait son apparition et va propulser le mouvement dans la lumière médiatique. Il s'agit de vidéos courtes mélangeant des extraits glanés sur des comptes therians ainsi que des extraits de vidéos générés par IA narrés par une voix, elle aussi générée par IA. Ces vidéos donnent l'impression d'une tranche de vie de la communauté avec des personnages récurrents mais aussi des comportements étranges. L'idée est de présenter la communauté comme étant de plus en plus importante et de plus en plus étrange, tout en attirant le maximum d'incompréhension ou de moqueries dans les commentaires.
Cette tendance a explosé au début de l'année 2026 au sein de la partie hispanophone de TikTok, notamment en Argentine et en Espagne, là où la communauté est relativement plus présente. D'après les médias El País et Euobserver, les montages et la narration de ces vidéos sont spécifiquement orientés pour générer de la haine en ligne de la part de l'extrême droite. Certaines informations sont montées de toutes pièces, comme des attaques de chiens sur des thérians masqués, de fausses affiches de rassemblements dans des villes ou bien un deepfake audio du président salvadorien Bukele annonçant l'interdiction des thérians dans son pays. Dans les commentaires, la polarisation bat son plein. Des centaines de comptes pathologisent les quelques réunions publiques de ces adolescents et instrumentalisent les montages pour pointer du doigt un soi-disant « agenda woke ». En Argentine, Agustín Laje, un agitateur proche de Javier Milei, a qualifié le phénomène de « dégénérescence des animaux trans » et de « germination de masses sans identité ». En Espagne, la rumeur selon laquelle le gouvernement de Pedro Sánchez envisageait d'approuver une allocation mensuelle de 426 € pour les citoyens s'identifiant comme des animaux a circulé ; une attaque qui fait là aussi allusion à la communauté trans et aux débats autour de l'identité de genre.
Panique chez les vétérinaires ?
En France, le même phénomène commence à monter. Le compte TikTok le.dewaxeur, suivi par plus de 11 000 personnes, met en ligne des montages assistés par IA qui mettent en scène une soi-disant meute constamment en quête de nouveaux membres. Le compte imagine des rituels d'intégration, des confrontations hiérarchiques et met aussi en scène de fausses polémiques. Dans la dernière vidéo sous-titrée « vous trouvez ça normal ? », le.dewaxeur raconte comment sa communauté aurait été chassée d'une église après avoir « répété des mouvements dans un coin ». La vidéo montre même un therian en train d'uriner comme un chien tandis que la voix off explique que « Biscotte a dû faire ses besoins ailleurs ». Dans les commentaires, on retrouve un mix d'indignation au premier degré, de messages pathologisants, de dégoût de la modernité ( « On devait avoir les voitures volantes en 2026 » ) et de rappels à quel point « les églises sont des lieux sacrés ». Le.dewaxeur n'a pas répondu à notre demande d'éclaircissement
Aussi artificiel soit-il, ce contenu que l'on pourrait qualifier « d'appeau à polémique » attire les médias français. Libération signe le premier article sur le sujet en mars dernier et explique clairement que ce contenu permet surtout de générer « un sentiment anti-woke ». Quelques semaines plus tard, des médias comme CNews, Le Point et Le Figaro vont reprendre le sujet pour l'orienter vers des angles plus ironiques, moqueurs ou surfant sur un fond d'anxiété parentale. C'est notamment le cas de l'enquête du Point « Au secours, mon enfant est un "thérian" », qui décrit le phénomène comme « marginal » tout en précisant qu'il « effraye les services vétérinaires ». La formulation fait référence à un communiqué de l'Ordre des médecins vétérinaires (OMV) portugais, qui a annoncé dans la presse qu'il ne soignerait pas de thérians. L'introduction ne dit pas clairement qu'aucun cas d'ados ayant tenté de se faire soigner chez un vétérinaire n'a été relevé au Portugal, et que ce communiqué est en fait « préventif » face à la montée d'une panique morale liée à un rassemblement annoncé à Vila Real puis annulé face aux réactions hostiles.
Cet angle « vétérinaire » sera repris par CNews et Le Progrès, tandis que Le Figaro évoquera dans le chapeau d'un article « une génération qui transforme ses troubles ou ses goûts en identités ». Si les politiques d'extrême droite n'ont pas encore formellement utilisé le phénomène pour agiter une menace trans fantasmée, on retrouve majoritairement la même logique qui consiste à taper sur une jeunesse que l'on considère comme « malade » ou « troublée ». De quoi démontrer comment un phénomène en ligne totalement marginal peut se transformer assez facilement en un épouvantail sociétal.






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