
Les nostalgiques des Skyblogs vont être ravis. Sur TikTok, les 10-15 ans racontent leur vie ou donnent leur opinion (parfois catastrophique) à travers des vidéos qui rappellent les grandes heures du blogging.
« Je suis hétérophobe, quand je vois un couple hétéro, j’ai envie de les insulter », « Hot take : les Lacoste TN sont clairement “alt” », « Mon père est homophobe et je suis lesbienne, bien évidemment qu’il ne le sait paaaas »
Sur TikTok, un nouveau format est en train de prendre de l’ampleur. Il s’agit des vidéos rant, terme qui signifie littéralement « coup de gueule » en anglais, et dont le hashtag cumule déjà à plus de 3,7 millions de contenus. Mais il est fort possible que vous ne soyez jamais tombé sur ce genre de vidéos pour la simple et bonne raison qu’il s’agit d’une tendance majoritairement partagée par des collégiennes.
Précis sur la direction artistique
Le concept de ces vidéos est extrêmement codifié. Vous devez d’abord trouver un personnage dessiné dans un style manga qui va vous servir d’avatar. Dans la commu, on appelle ça un "sprite" et on va généralement le pêcher sur Pinterest. Vient ensuite le layout, c’est-à-dire le cadre visuel qui sert d’habillage à la vidéo. Ce dernier doit être raccord avec l’esthétique du sprite afin de représenter un assemblage esthétique harmonieux. En arrière-plan, on trouve aussi une vidéo qui va donner à l’attention de quoi s’accrocher. En général, il s’agit de vidéos ASMR de cuisine japonaise ou de vidéos de manipulation de slime ou de sable coloré. Une fois tous ces éléments assemblés, il suffit d'ajouter une voix off, qui est la plupart du temps un clone IA d’un personnage d’animé japonais ou bien la vraie voix de l’ado, accélérée pour ne pas être reconnue. Côté outils, on est sur du grand classique avec Canva pour le layout et CapCut pour le montage.
Ça, c’est la forme. Sur le fond, les rants sont assez semblables à ce qu’on trouve sur certains subreddits comme r/UnpopularOpinion ou r/HotTake. L’idée de base est d’affirmer son opinion et de l’argumenter, avec ou sans mauvaise foi, mais aussi de raconter sa vie et d’en retirer des récompenses sous la forme d’attention et de likes, bien sûr. Niveau sujets, on balaie large avec des questions liées à la sexualité, aux identités de genre, à l’intolérance de ses pairs ou de ses parents, mais aussi des interactions difficiles avec les profs ou bien encore les comportements des autres ados, notamment sur les groupes de discussion collectifs.
Tout l’intérêt du dispositif est justement là : permettre une liberté d’expression maximale. Les ados qui se cachent littéralement derrière ces vidéos ne montrent pas leur visage et ne donnent aucun élément de leur vie privée, comme si près de 20 ans de réseaux sociaux avaient finalement dégoûté la génération alpha de performer en leur nom propre sur Internet. Certains expriment même directement cette angoisse d’être découverts, comme nomiirant, qui explique qu’à chaque nouvelle création de compte TikTok, elle fait en sorte de bloquer directement toutes les personnes de son collège pour éviter qu’elles ne tombent sur ses vidéos.
Les ranters peuvent toutefois énormément jouer sur leur identité visuelle et affirmer, par ce biais, une forme de revendication identitaire qui rappelle furieusement les délires colorés des Skyblogs ou des comptes MySpace. En leur temps, ces deux plateformes permettaient déjà à leurs utilisateurs de personnaliser l’esthétique de leur page ou de leur blog avant que Facebook ne vienne mettre un terme à cette tendance très DIY. L’aspect communautaire est aussi extrêmement présent, avec des comptes qui se soutiennent, se font de la pub, se répondent ou, à l’inverse, dénoncent les abus, comme par exemple l’usage de voix clonées par IA ou des avis trop extrêmes. Certains comptes tentent même de suivre « l’actualité » de la communauté, ou bien parodient des chaînes de télévision bien connues.
Trop jeunes pour faire des vidéos, vraiment ?
Comme toutes les communautés de jeunes en ligne, les ranters ne sont pas toujours vus d’un bon œil par le reste d’Internet. Le plus gros reproche qu’on leur fait, c’est le fait qu’ils seraient trop jeunes pour s’exprimer publiquement – une critique récurrente pour chaque adolescent qui ose prendre la parole sur les réseaux. Dans une vidéo publiée récemment, le tiktokeur Sushi Nihiliste explique son inquiétude : « Je pense que faire des vidéos à 12/13 ans, c’est trop jeune », indique-t-il en précisant que certains jeunes créateurs profitent de cette tendance pour faire passer des idées largement plus problématiques que « ma copine a copié mon identité de genre ».
Comme l’idée de ce format est autant de s’exprimer que de gagner facilement de la visibilité, certains ranters en profitent pour pousser les limites de leur hot take vers des opinions clairement provocantes. Certains expliquent que « le viol n’est pas si dramatique que ça », évoquent leur passion pour les « lolis » (des personnages d’enfants sexualisés dans les mangas), tandis que d’autres tentent des expériences sociales en se faisant passer pour des homophobes pour « savoir ce que ça fait de se faire cancel ». Bien que rendues très visibles au sein de la communauté, qui y réagit vivement, ces vidéos edgy sont en fait relativement peu nombreuses. Reste alors une communauté adolescente, prompte au drama et à la métaréflexion permanente, qui confirme que TikTok est plus que jamais leur cour de récréation virtuelle préférée.




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