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Comment le réseau BeReal invente une nouvelle esthétique

© @bestbereals

L’appli couronnée « App of The Year » par Apple promettait une parfaite authenticité. Ce n'est plus forcément le cas, mais elle invente un nouveau mode d’expression caractérisé par l'effet double caméra et un style brouillon. 

BeReal, le réseau social français, lancé fin 2019, est en passe d'entrer dans la cour des grands. Il a été couronné « App of the year » par Apple la semaine dernière après une année de forte croissance. L’app compte plus de 20 millions d’utilisateurs chaque jour, contre 1 million en janvier dernier. 

BeReal s’est construite à contre-courant des mastodontes des réseaux sociaux. Son fondateur Alexis Barreyat raconte que l’appli est née de son ras-le-bol du « supermarché d’Instagram et de ses excès » . L’idée était donc d’inciter les utilisateurs à partager des « moments sans jugement », et d’inventer un réseau social où l’on ne venait pas pour devenir influenceur ou observer leur vie parfaite. Ce discours d’authenticité a-t-il tenu la longueur ?  

BeReal a créé un cadre contraignant qui force effectivement à être le plus naturel possible. Ici pas de filtre, très peu de fonctionnalités, pas de marque, pas de pub, pas de compteur de likes (mais la possibilité de réagir avec des émojis personnalisés). Et surtout une contrainte : poster une seule photo par jour dans un temps limité (2 minutes) à l'heure fixée par l’application. Il est obligatoire de poster une photo pour pouvoir regarder celles des autres. L’appli a toutefois légèrement assoupli sa règle puisqu’il est possible de publier à tout moment un « Late BeReal », une photo publiée en retard. 

Le format est lui aussi très contraint : l’usage des deux caméras du téléphone est requis. L’utilisateur doit non seulement poster une photo de ce qu’il voit, mais aussi de sa tête.

« Ils sont toujours sous leur plaid »

« Pas de chichi sur BeReal, les photos sont spontanées et pas du tout calculées », affirme Pauline, utilisatrice de l’application depuis deux semaines après avoir cliqué sur une publicité Instagram. Cette sommelière de 26 ans ne partage ses photos qu’avec une dizaine d’amis, et dit ne passer que très peu de temps dessus. Son copain Grégoire, enrôlé sans grande conviction, confirme lui aussi le côté authentique. « Je vois les mêmes photos quasiment tous les jours. Vers 19 heures, je sais qu’un couple d’amis est toujours sous le même plaid dans leur canapé. » Un copain qu’il imaginait très festif est lui aussi « tout le temps chez lui ». Le concept l’amuse mais il pense s’en lasser assez rapidement. 

Jean-Sébastien, lui aussi, a eu une période de lassitude avant de reprendre récemment l’application qu’il trouve « hyper fun » depuis qu’une dizaine de personnes de son entourage sont dessus. « Tous jouent le jeu. Certains essaient de faire des poses drôles ou des grimaces, mais cela reste beaucoup moins posé que sur Instagram », affirme le quarantenaire. Même si cela lui est arrivé de reprendre la photo quand la première ne lui convenait pas, il confesse ne pas avoir hésité à poster une photo de lui où on comprenait qu’il était aux toilettes. « L’avantage c’est aussi que cela prend peu de temps, il n’y a pas le côté addictif d’Instagram ou de TikTok. Je ne voulais pas d’un énième réseau social sur lequel j'allais passer des heures. »

La comparaison sociale n’est jamais très loin

Pour les utilisateurs les plus aguerris, le côté authentique de l’application semble toutefois s’estomper après quelques années d’utilisation et surtout un nombre de followers grandissant. Rose, 19 ans, étudiante en science politique, utilise BeReal depuis presque deux ans. « Au début c’était le truc marrant, il n’y avait pas grand monde sur l’appli. Je n’avais que 3 amis inscrits », raconte-t-elle. Maintenant la jeune femme compte une quarantaine d’amis sur l’appli. Mais selon elle, les publications drôles des débuts ont laissé place à une course à la photo la plus drôle, à la meilleure activité, à la meilleure vie semblable à ce que l’on trouve sur Instagram. « Certains ne mettent plus leur visage, ou font exprès d’attendre d’être entourés de personnes pour poster un Late BeReal, comme si être seul était une tare ! Des amis me disent qu’ils font exprès d’ouvrir leur cahier quand ils sont à la bibliothèque pour le prendre en photo pour leur BeReal. »

Les chiffres confirment cette légère tendance à la triche. Selon une étude de Sortlist repérée par Konbini, seulement 9 % des utilisateurs postent la première photo qu’ils ont prise d’eux, et 35 % vont même jusqu’à faire trois essais avant de valider leur cliché. 

Bref, la mise en scène de soi prend doucement le dessus. « Je n’y vais pas certains jours, car je sais que ça va me déprimer », rapporte l’étudiante. Elle impute en partie ce changement à la fonctionnalité Late BeReal qui incite à ne plus complètement jouer le jeu. Toujours selon Sortlist, 53,80 % des utilisateurs préfèrent attendre de faire quelque chose d’intéressant pour publier. « Le fait d’être sorti peu à peu de mon entourage très proche a aussi certainement changé ma façon d’être sur l’application, estime par ailleurs Rose. Finalement, les publications les plus drôles sont celles de ma mère qui utilise vraiment l’application au premier degré. »

Le style BeReal 

Désormais BeReal devient surtout synonyme d’un style – l’effet double-caméra. Le comble d’après la jeune utilisatrice : les comptes Twitter et TikTok qui recensent les meilleurs BeReal. On y voit des photos de situations cocasses au style brouillon, mais qui souvent semblent impliquer malgré tout une légère mise en scène. D’autres vont jouer sur le côté double caméra, en faisant correspondre les deux angles de vue. « Ce côté compétition du meilleur cliché va complètement à l’encontre du principe de base de l’appli », se désole Rose. 

Cette esthétique BeReal est d’ailleurs devenue un moyen marketing de s’adresser à une cible plus jeune. Joe Biden l’a ainsi récemment utilisée pour encourager les jeunes Américains à aller se faire vacciner. Et les autres réseaux sociaux – Instagram et TikTok – lui ont évidemment piqué la bonne recette.

Même copiée, BeReal conserve son intérêt selon les utilisateurs que nous avons interrogés puisque l’application reste plus intimiste et authentique qu’un TikTok ou Instagram. Reste à savoir comment ses fondateurs, qui n’ont pas encore trouvé de modèle économique, la feront évoluer. Une fonctionnalité, même très bien trouvée, ne suffit pas à faire durer un réseau social. Selon The Financial Times, l’appli française compte plutôt se tourner vers des fonctionnalités payantes que vers un modèle publicitaire. De quoi continuer de se distinguer des autres plateformes sociales. 

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