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La seconde vie ou la liberté de devenir vraiment soi
© Austin Neill via Unsplash

Et si vieillir, c’était apprendre à rendre le présent plus consistant ?

Le 22 oct. 2019

Dans son dernier livre Une seconde vie, le philosophe et sinologue François Jullien décrit un processus majeur qui peut nous concerner tous. À la clé : devenir (vraiment) soi. Interview.

Notre société vieillit et nous regardons ailleurs ! Si personne n’est vraiment à l’aise avec l’idée de vieillir, ce processus naturel ouvre pourtant la voie à une forme d’émancipation libératrice, comme le décrit justement le philosophe François Jullien, titulaire de la Chaire sur l’altérité au Collège d’études mondiales, FMSH, dans son dernier essai Une seconde vie (Ed. Grasset). Il pose ainsi l’idée qu’il y aurait deux temps dans la vie, pas forcément liés à l’âge : celui d’une première vie induite par son environnement et celui d’une seconde vie librement choisie. Plus qu’une seconde chance, c'est dans cette seconde vie que résiderait la possibilité de devenir vraiment soi.

Quelle est votre définition de la « seconde vie » ? 

François Jullien : La seconde vie est un moment où, conscient de ma propre mort à venir et du temps qui me reste à vivre, je décide de donner un nouvel essor à mon existence. C’est l’idée que la vie est faite de moments de tarissement mais aussi d’une capacité à franchir ce tarissement, donc de se redéployer dans un nouvel élan. C’est un moment où quelque chose se modifie de manière imperceptible au début, puis qui va se révéler à moi. Il y a alors ceux qui restent accrochés et s’épuisent dans le premier élan de leur vie, et ceux qui franchissent cette étape et s’ouvrent une seconde vie.

Pouvons-nous choisir d’entrer volontairement dans cette seconde vie ?

F. J. : Est-ce que cela dépend de moi ? Non, pas au départ, mais ensuite, oui ! Au départ, ce processus s’opère à notre insu, ça chemine en nous. Et puis il y a un moment où j’en prends conscience et où je décide, ou non, de l’assumer, d’ouvrir cette seconde moitié de vie et de l’affirmer, d’en faire un moment crucial, un tournant. C’est un processus progressif de décantation, de tri, au cours duquel on s’interroge : ce que je fais, ce que j’investis, est-ce utile ? est-ce fécond ?

Diriez-vous que cette seconde vie est un moment de réalignement avec soi ?

F. J. : La seconde vie commence au moment où commence la liberté. Au départ, nous ne sommes pas libres mais induits. On croit avoir choisi mais en fait, cela a été très largement choisi ou pré-choisi par d’autres : l’éducation, le milieu, les parents, le premier emploi…

La seconde vie s’ouvre à nous le moment où l’on commence à être libre de manière concrète : parce que l’on a vécu diverses choses, on commence à pouvoir comparer, à pouvoir faire le bilan. C’est la liberté de s’interroger : finalement, qu’est-ce qui a été porteur, qu’est-ce qui est fécond ? Ce regard rétrospectif sur sa vie permet de pouvoir commencer à choisir, à l’aune de notre vécu, de désinvestir ou de fermer certaines choses et d’en investir d’autres, à meilleur escient et dans d’autres directions. C’est donc un nouveau rapport à soi, au monde et aux autres. Et c’est là que je commence à être au vrai départ de ma vie, parce qu’à l’initiative de ma vie.

Si cette liberté est liée à l’expérience, les plus jeunes peuvent-ils y prétendre ?

F. J. : Pour moi ce n’est pas une question d’âge. On peut mûrir très tôt sa seconde vie et la commencer à 20 ans ! Elle peut aussi ne jamais commencer. On peut avoir 90 ans et être resté dans cette naïveté de la première vie. Il y a bien sûr un âge qui représente un tournant dans la vie, généralement autour de 40 ans, au moment de la perte de ses parents. Mais la seconde vie n’est pas restreinte à un âge.

Il y a quand même quelque chose qui me semble assez déterminant, c’est le rapport à la mort. Je crois qu’il y a deux âges dans la vie : un âge où la mort, c’est la mort des autres, ce que Spinoza appelle « la mort vague », et un âge où l'on pense à sa propre mort. Et là, ça change tout. Une fois que l’on a posé l’idée de sa propre mort, un présent plus consistant est possible.

C’est-à-dire ?

F. J. : Le grand problème de la vie, c’est qu’on ne peut vivre qu’au présent mais que le présent n’a pas d’existence. C’est une vieille histoire de la philosophie qui remonte aux Grecs. Comme le dit Saint Augustin, le futur n’est pas encore, le passé n’est plus et le présent n’est que le point de passage du futur dans le passé. Le présent n’est qu’un point, il n’a pas d’extension, pas d’existence. Comment vivre au présent, puisque le présent nous échappe ? C’est le paradoxe de la vie. Et je crois justement qu’un présent advient avec la seconde vie, parce que l’on a posé sa mort.

Quand on a réalisé cela, qu’il y a un terme, alors entre ce terme et maintenant, aussi furtif que soit maintenant, un présent effectif se dessine et me somme de me dire : « qu’est-ce que j’en fais ? » Cette prise de conscience se fait plus ou moins tôt, la seconde vie peut donc commencer à tout âge.

Cette prise de conscience de la mort suppose aussi de surmonter l’angoisse qui l’accompagne…

 F. J. : Oui, il y a une décision personnelle qui se joue ici : soit je fuis cet avenir, soit je l’assume et je le regarde en face. C’est la fameuse phrase de La Rochefoucauld : « le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement ». La seconde vie c’est ça justement, c’est se dire qu’il y a un terme et qu’on le sait. Et lorsqu’on le réalise vraiment, il n’y a plus d’angoisse. Dès lors qu’on comprend ce qu’est le mécanisme de la vie et qu’il faut laisser la place… l’angoisse disparaît. C’est plutôt l’urgence qui apparaît : que faire de ce temps qui reste ? Et ça ce n’est pas un lieu d’angoisse, c’est un lieu de mobilisation.

Les discours actuels sur un possible effondrement nous renvoient à notre finitude de manière aigüe. Ce contexte peut-il faciliter l’émergence d’une lucidité commune qui permettrait la prise de décision, donc d’action ?

 F. J. : Je me méfie du catastrophisme ambiant parce que c’est un discours que l’on a à toutes les époques. Qu’il y ait une transition écologique à faire, j’en conviens. Mais le monde a toujours été dans l’indécision de savoir s’il y avait un lendemain ou pas. Des fins du monde, il y en a toujours eu ! Donc je crois qu’il ne faut pas en rajouter.

La question est de savoir si je suis en mesure d’accepter la lucidité qui me vient. Et on peut être amené, par le climat ambiant, à renoncer à cette capacité, à ne plus se voir comme un sujet d’initiative. Encore une fois, chacun est responsable : je peux me boucher les yeux ou je peux les ouvrir d’autant plus.

 

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