Carol Cadwalladr

Cambridge Analytica : la journaliste Carole Cadwalladr face à la justice pour diffamation

© Montage via Carol Twitter & pic Rank

Elle a contribué à lancer l’affaire Cambridge Analytica avec ses reportages pour le Guardian et The Observer. Elle doit aujourd’hui répondre d’accusations de diffamation. Un exemple de plus de procédure-bâillon, un phénomène qui inquiète le monde des médias.

Carole Cadwalladr est l’une des grandes figures du journalisme d’investigation outre-Manche. C'est à elle que l'on doit une série de reportages qui débutent en 2017 et aboutiront quelques mois plus tard à l’un des plus gros scandales politiques de l’ère numérique : l’affaire Cambridge Analytica. Ses révélations montraient comment la firme d’analyse de données Cambridge Analytica avait été mandatée pour produire de la désinformation à des fins de déstabilisation démocratique. Deux hommes étaient fortement impliqués : l’homme politique Nigel Farage, partisan du Brexit avec son mouvement LEAVE.EU, ainsi que son financier Aaron Banks, un homme d’affaires britannique qui a financé la campagne pro-Brexit à hauteur de 8 millions de livres. L’affaire Cambridge Analytica avait également jeté une lumière crue sur le rôle de Facebook comme véritable courroie de transmission de la désinformation. Le tout avait conduit Mark Zuckerberg devant le Congrès américain.

Hommages et ennemis

Le travail d’investigation de Carole Cadwalladr lui a valu des hommages, mais aussi des ennemis. En avril 2019, elle donne une conférence Ted Talk intitulée « Le rôle de Facebook dans le Brexit et la menace sur la démocratie ». La vidéo est rapidement visionnée plus d’un million de fois. Au cours de la présentation, elle mentionne Aaron Banks et son rôle financier, en précisant que la donation effectuée enfreint la loi électorale mais aussi une loi relative à la protection des données. Elle évoque également des liens cachés avec la Russie. Son intervention suggère que des fonds russes auraient contribué à financer la campagne pour le Brexit.

Cette conférence publique, et l’un des tweets qui suivront, lui valent aujourd’hui de comparaître face à la justice britannique pour diffamation. Depuis 2019, Aaron Banks a intenté plusieurs procédures contre la journaliste et le procès se tient jusqu’au 21 janvier 2022 au tribunal de Londres. Le verdict est attendu dans plusieurs semaines.

Procédure-bâillon

Le fait d’assigner un·e journaliste ou un média en justice pour diffamation est un procédé qui prend de l’ampleur. Comme le relève l’avocat Dario Milo dans un article du Global Investigative Journalism Network : « Un peu partout, on voit de plus en plus de puissants, entreprises comme agents publics, tenter de censurer le débat public sur des questions d’intérêt général via des procédures judiciaires, notamment pour diffamation » . Cette stratégie judiciaire porte un nom : la procédure-bâillon, ou SLAPP en anglais (strategic lawsuits against public participation). Pour les plaignant·e·s, l’ambition est double : faire taire la personne ou le média concerné mais aussi l’entraîner dans des procédures longues et coûteuses. Car le plus souvent, les plaintes visent des dommages et intérêts disproportionnés au regard de l’assise économique des journalistes et des médias concernés. Parfois, ces procédures s’accompagnent de menaces et d’intimidations physiques.

À Londres, ce type de procédures a fait naître un nouveau marché et les cabinets d’avocats spécialisés dans ce type d’affaire se multiplient. « C’est un modèle commercial pour les avocats, et une solution de facilité pour ceux qui enclenchent ces poursuites » , appuie l’avocat. Au-delà de l’aspect financier, ces procédures posent de sérieuses questions éthiques. En censurant le débat public au nom d’intérêts privés, n’est-ce pas l’intérêt général qui se trouve menacé ?

Crazy cat lady

Harassée par plusieurs années de procédure, la journaliste Carole Cadwalladr a témoigné de la brutalité de cette confrontation avec la justice. Isolement, souffrance psychologique, la journaliste détaille par le menu les dessous de la procédure. Sans omettre certaines attaques qu’elle qualifie volontiers de misogynes. Selon elle, le discrédit qu’elle a essuyé s’explique aussi par son genre, l’accusation ayant cherché à la dépeindre en « crazy cat lady ».

Les procédures-bâillons visant les journalistes sont dans le viseur du Parlement européen depuis le mois de juin 2021. Une étude a ainsi déjà été conduite pour quantifier le phénomène, ouvrant la voie à une possible législation. En parallèle, des ONG comme le Global Investigative Journalism Network travaillent sur une boîte à outils à destination des journalistes. L’objectif ? Les informer sur leurs droits. L’ambition ? Que la peur change de camp.

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