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Un humain se tient la tête enroulée dans de l'aluminium
© Vinicius Amano

9 biais à connaître avant de donner son avis

Mylène Bertaux
Le 19 sept. 2019

Si t’es pas « neurotypique », t’as raté ta vie ? À l’ère où l’on prône la diversité, notre vision de l’intelligence reste, elle, clairement coincée du bulbe.

Eh oui ! Nous sommes complètement neuronormés. Et c’est fort dommage, car nous nous privons d’un spectre précieux : celui des intelligences alternatives. L’étonnant docteur en philosophie Josef Schovanec, autiste Asperger, se penche sur un monde curieux : le nôtre, celui des neurotypiques. Et, surprise, ce « saltimbanque de l’autisme », comme il aime se désigner, est probablement la personne la mieux armée pour nous aider à mieux connaître nos biais.

1. Vous parlez trop !

C'est pas parce qu'on a rien à dire qu'il faut se taire ? Ben si, en fait, et ça pourrait même être grave cool… Hélas, chez nous autres neurotypiques, ce n’est pas la norme en vigueur. Pour preuve, le succès des émissions en prime time, où s’écharpent des chroniqueurs gonflés à bloc, qui, péremptoires, parlent de tout et souvent de rien… en partant d’une connaissance quasi nulle du sujet (un message à faire passer à Yann Moix, peut-être ?). Mais pour Josef Schovanec, ce n’est pas parce que vous répliquez plus vite que votre voisin que vous êtes forcément plus malin que lui. Il rappelle qu’en Grèce Antique Socrate était carrément hostile aux « détenteurs de la parole trop aisée » et que c’est à la Renaissance que l’apprentissage de la rhétorique est devenu hype. Le but ? Que les jeunes aristos puissent se la péter dans les salons. Depuis, la tendance a dérapé sur Twitter. Moralité, inspirez-vous des « aspies » – entendez les Aspergers –, qui préfèrent user de la parole avec parcimonie.

2. Y’a pas que le Bac S, dans la vie

C’est bien connu, les tronches, les vraies, se concentrent toutes dans les filiales scientifiques ! Pour réussir ta vie, « tu feras bien ce que tu veux, mais avant, décroche ton diplôme d’ingénieur » (#FautPasDéconner). Là encore, Josef Schovanec pointe l’étrangeté de cette pratique. Il rappelle que chaque période impose sa représentation de l’excellence. Au siècle des Lumières, « les lettres étaient considérablement plus prestigieuses que les sciences ». Un coup, les maths, un coup, les lettres…, et si on arrêtait de se sentir contraints de coller à ce mouvement de balancier ? Littéraire ou matheux, poète ou mécanicien, intello ou artisan, il est grand temps de nous réconcilier avec nos aspirations naturelles… Après tout, c’est peut-être vrai qu’il n’y a pas de sots métiers ?

3. Variez vos loisirs

Vous considérez vos hobbies au top de la tendance ? Pourtant, à y regarder de plus près, vous êtes probablement archi mainstream, pour ne pas dire carrément boring à vos heures de détente. Comme tout bon neurotypique qui se respecte, vous faites du foot, du tennis, du poney, ou du théâtre… Bilan : vous manquez cruellement d’originalité. Car, là où les neurotypiques vont s’orienter vers des loisirs hyperconventionnels, socialement acceptés, une personne autiste ne se mettra aucune barrière et s’orientera naturellement vers des « intérêts spécifiques », en faisant fi de tout jugement de valeur. Est-ce si idiot de retenir les décimales du nombre pi, quand d’autres retiennent les résultats des matchs de football ?... Et bim ! Donc on se lâche sur le point de croix ou la création de mandalas. Et même, soyons fous, l’enluminure médiévale sur parchemin.

4. Passez aux langues rares

Vous speakez english ? Vous avez peaufiné votre espagnol – et votre technique de drague – en Erasmus ? Mieux, vous parlez allemand, parce qu’on vous a répété que c’était la langue des winners dans vos années collège ? Dieu que vous êtes ennuyeux ! Il est temps de vous décoincer du polyglottisme pour offrir à votre cerveau une bonne respiration. Pour ce faire, prenez-en de la graine de Josef Schovanec, lui-même polyglotte de génie. Il maîtrise le persan, l’arabe, l'azéri, l'araméen, le sanskrit, le tchèque, l’allemand et l’anglais. Oui, ça calme. Il avoue même avoir appris l’éthiopien ancien, for fun. Car, oui, votre anglais vous aidera à être un chef de projet performant, mais apprendre une langue rare vous enseignera combien le monde de la pensée est d’une diversité saisissante, sans essayer d’en tirer parti.

5. Sortez-vous du « racisme chronologique »

Vous pensez que notre époque est la plus importante depuis le début de l’Histoire ? Bien sûr, puisque vous y êtes ! Pour Josef Schovanec, les neurotypiques sont surtout atteints de « racisme chronologique ». Notre mécanisme psychologique profond nous incite à croire que le présent est central dans l’histoire du monde en comparaison aux siècles passés. Décloisonnez votre sens du temps et intéressez-vous non seulement au passé, mais aussi à la science-fiction. Cela vous offrira des perspectives nouvelles.

6. Invitez-vous au voyage

Non, il ne s’agit pas d’aller vous poser dans un charter direction Marrakech. Comme Jules Verne, qui a fait rêver tant de lecteurs sans jamais avoir vraiment voyagé, il n’est pas rare que les autistes s’amusent à voyager en eux-mêmes. D’ailleurs, si Josef Schovanec vous en parle, c’est qu’il a lui-même pratiqué le voyage intérieur, voyage dans lequel il nous emmène avec son ouvrage Voyages en Autistan. Il devient philosophe explorateur de son monde intérieur, avec ses cachettes, ses secrets et ses recoins, et démontre ainsi que l’on peut sortir des carcans de la société et se libérer. Et vous, quelles sont les contrées inexplorées de votre âme ? Voilà de quoi vous assurer la perspective de belles vacances !

7. Coupez le flux de l’info

Au risque de se mettre les journalistes à dos, Josef Schovanec a adopté une technique bien à lui pour élargir sa vision du monde : arrêter tout bonnement de suivre les infos. « L’actualité ne débouche sur aucune connaissance réelle d’un pays ou d’une culture », tranche-t-il, péremptoire. L’auteur se demande – et nous aussi du coup – pourquoi le rythme de l’actu « se synchronise avec celui d’une poignée de professionnels ». Sa préférence ? Des ouvrages de fond pour comprendre l’histoire des pays en profondeur. C’est le moment d’arrêter BFM (mais de continuer cet article jusqu’au bout).

8. Refusez de prendre position

Tout le monde a un avis sur tout ? Pour Josef Schovanec, cette prise de position résulte le plus souvent d’une « réaction sociale sans information », ou plus bêtement du buzz. Mais c’est aussi un marqueur social : celui qui refuse de prendre parti ou d’émettre un avis se trouve mis à l’écart, même s’il avoue la meilleure excuse du monde : il ne connaît rien au sujet. Plutôt que de répéter bêtement les derniers arguments rabâchés à la télé, l’auteur préfère prendre le temps d’étudier à son rythme toutes les parties du problème. Il ne s’agit pas seulement de tourner sept fois sa langue dans sa bouche, mais d’avoir l'honnêteté intellectuelle de se renseigner sur les nombreux angles d’une question avant de se prononcer. C’est sûr, il va falloir potasser, mais votre esprit critique vous dira « merci ».

9. Devenez « autist-friendly »

Une petite mise au point s’impose. L’autisme est souvent présenté comme une maladie. On dit « être atteint » d’autisme. C’est une erreur. On ne guérit pas de l’autisme, on ne l’attrape pas non plus. C’est une caractéristique neurologique. Les autistes voient le monde différemment et sont capables d’apporter des solutions inédites à des problèmes dans lesquels nous nous engluons parfois, nous, les neurotypiques. Valoriser une autre manière de penser, c’est reconnaître que nous n’avons pas la vérité infuse. C’est peut-être finalement ça, la preuve ultime de l’intelligence.

À LIRE

  • Howard Gardner, Les Formes de l'intelligence, Éditions Odile Jacob, 1997
  • Josef Schovanec, Voyages en Autistan, Chroniques des Carnets du monde, Éditions Plon, 2016
  • Josef Schovanec, Voyages en Autistan, Chroniques des Carnets du monde, saison 2, Éditions Plon, 2017
  • Josef Schovanec, Nos intelligences multiples, Éditions de l'Observatoire, 2018

À VOIR

Dernières nouvelles du cosmos, un documentaire de Julie Bertuccelli qui raconte comment Hélène, jeune femme autiste, a mis vingt ans à savoir communiquer par écrit avec son entourage. On découvre sa personnalité d’une richesse bouleversante et sa fabuleuse œuvre poétique.

PETIT LEXIQUE

  • La théorie des intelligences multiples

Elle suggère qu'il existe plusieurs types d'intelligence chez l'enfant d'âge scolaire et aussi, par extension, chez l'adulte. Cette théorie fut proposée pour la première fois par Howard Gardner en 1983, et enrichie en 1993.

  • Neurodiversité

Concept désignant à la fois la variabilité neurologique de l'espèce humaine et les mouvements sociaux visant à faire reconnaître et accepter cette différence. Elle est souvent comparée à la biodiversité, la concomitance de plusieurs types de fonctionnements neurologiques différents chez l'être humain étant vue comme indispensable dans les sociétés.

  • Neurotypique

Mot créé par des autistes pour qualifier les personnes qui ne le sont pas. L'utilisation de ce terme a par la suite été adoptée par l’ensemble des représentants de la neurodiversité et par la communauté scientifique. « Allistic » et « nypical » en sont des synonymes, quoique moins usités.

Commentaires

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  • Merci Mylène pour cet article intéressant et rafraichissant 🙂
    En réalité, plusieurs de ces biais sont basés sur des besoins bien ancrés dans notre cerveau : le besoin de statut social et assimiler un maximum d'informations sur notre environnement.
    Pour contourner ces biais, il faut déjà en prendre conscience. Votre article va dans ce sens, bravo !
    A bientôt,
    Laurent