Fight club... de rencontre

Fight club... de rencontre

© Saul Mercado

L’apparition quotidienne d’une nouvelle polémique stérile use nos nerfs pendant que les fractures sociales semblent se creuser irrémédiablement. Et si la solution pour sortir de ce climat anxiogène et trouver l’élan de la transition écologique était justement la confrontation ? Pour Charles Rojzman, psychosociologue, philosophe, praticien et inventeur de la thérapie sociale, le vrai risque est notre incapacité au conflit. Dialogue à la rencontre de l’engueulade constructive…

En management comme dans la vie, on apprend à éviter le conflit. D’après vous, il faut pourtant plutôt chercher la confrontation. Pourquoi ?

Charles Rojzman : L'évitement ou l’impossibilité du conflit créent une séparation où chacun développe une image fantasmée de l'autre. On ne le connaît pas puisque l'on n'est pas entré en réel conflit avec lui. Sa représentation comme inférieur, néfaste ou sans intérêt est une violence. Le conflit permet de s'enrichir de l'autre et de sa réalité. 

Le conflit serait une forme avancée de dialogue ?

C.R. : On peut évidemment avoir un dialogue sans conflit. Et si nous restons dans l'entre-soi de ceux qui pensent et sont comme nous, le conflit n'existe pas mais nous tournons en rond dans nos propres idées et nos propagandes. Il n'y a pas d'intelligence collective. L'intérêt du conflit est précisément de s'enrichir des expériences de ceux qui nous sont différents, de sortir de soi, de son milieu, de ses présupposés et de ses préjugés. La réalité de la vie, c’est la différence : par le genre, le sexe, l'âge, la culture, l'expérience, les blessures ou les richesses de la vie. Le conflit est inévitable, et la vraie relation qui le permet, c'est la confiance.

On a pourtant l'impression d’être dans une époque d’affrontement généralisé : entre générations, entre opinions politiques, entre classes sociales, sans qu’il en ressorte vraiment de l’intelligence collective… N'y a-t-il pas des dialogues impossibles ?  

C.R. : Il y a des dialogues violents, des confrontations manipulées par une représentation où l'autre n'est pas un alter égal. Cela se passe parfois dans le rapport entre générations ou entre cultures différentes : les gens ne se connaissent pas et se sont formé une image très négative des autres. La violence n'est donc pas une question de colère ou d'agressivité : le conflit peut être agressif et s'exprimer avec colère quand la violence peut s'exprimer avec politesse.

C'est pour cela que vous êtes très critique du dialogue social ?  

C.R. : En raison de notre incapacité au conflit, le dialogue social n'existe pas réellement. Les milieux s'éloignent de plus en plus les uns des autres. On ne se parle pas. On ne connaît plus les autres parce que l’on s'écarte des gens qui nous font peur pour se regrouper avec ceux qui pensent comme nous. Le conflit qui n'existe plus devient une violence, celle du non-partage. 

Dans notre époque de fortes tensions, un peu d'apaisement ne nous ferait-il pas du bien ?  

C.R. : L'apaisement ne peut venir que d'une relation de confiance qui permette à la fois l'expression d'une convivialité et du conflit. Les deux ne sont pas antagonistes. Le conflit est élément de l'apaisement. C'est la violence qui est son contraire. Lorsque les choses sont dites, on peut arriver à une coopération et imaginer des solutions ensemble. 

Dans ce cas, pourquoi vous méfiez-vous autant du consensus ? 

C.R. : Le consensus ne respecte pas les différences, or la véritable coopération vient de leur complémentarité, pas de nos ressemblances. L’apaisement ne vient pas d’un statu quo mais d’une confiance qui existe quand l'autre ne nous fait plus peur, que nous pouvons être nous-mêmes face à l'autre et que nous sommes acceptés tels que nous sommes. Alors on peut entrer en conflit parce qu'on n'a plus peur de dire ce que l’on pense ou d'être jugé. C’est à ce moment que l'on va partager les informations de chacun et créer de l’intelligence collective à partir de ces nouvelles connaissances. 

Il y a donc des moments où il faut amorcer la confrontation, sinon nous ne trouverons jamais de solution ?  

C.R. : Oui, mais cela demande de connaître cette différence entre violence et conflit. Nous avons aussi besoin de connaître notre propre violence. Nous sommes tous des êtres blessés, pas suffisamment aimés ou respectés, agressés ou menacés. Ces violences que nous avons vécues dans notre environnement familial, collectif et social, nous les reproduisons en situation de stress et d’affrontement. L'autre va alors aussi réagir par la violence et la confrontation sera inutile. Si l’on met ensemble des policiers et des habitants de quartiers difficiles sans processus de mise en confiance, chacun va réagir avec ses blessures et ses peurs. La rencontre sera contreproductive. Pour que le conflit constructif existe avec tout l'intérêt qu'il représente, il faut à la fois que nous y soyons éduqués, que nous nous connaissions suffisamment et qu'il y ait un processus qui aide à être en contact avec les autres. 

Quel est ce processus nécessaire à une confrontation saine ?  

C.R. : D'abord, il faut quelqu'un au service de tous les participants, quel que soit leur point de vue. Cette personne n'est pas là pour les diriger vers une solution prédéterminée mais pour créer un cadre qui va leur permettre petit à petit d'être eux-mêmes. 

Deuxièmement, il faut que les gens aient quelque chose à gagner dans cette confrontation. J'ai travaillé au Rwanda où j'ai mis en présence des génocidaires et des rescapés pour pouvoir revivre dans les mêmes villages et éviter les représailles. 

Ensuite, un travail permet aux gens de dire de quoi ils ont peur. Cela crée cette relation de confiance dans laquelle les gens parlent aussi de leur vie, de leurs failles, de leurs échecs. Ils commencent à dire la vérité. Cette réalité qu'ils apportent leur permet d'être en conflit et donne à comprendre à l'ensemble des personnes la complexité de la situation. Les gens sortent alors de l'impuissance et deviennent capables de proposer des solutions de coopération et d'agir à leur niveau, ou de proposer des actions à leur hiérarchie. Ce sont ces étapes que j'ai mises en place dans le processus de thérapie sociale.

Il nous faudrait donc apprendre ces modalités. Le conflit nécessite-t-il une nouvelle éducation civique ? 

C.R. : Il faut un travail d'éducation collective à la vie démocratique qui est une vie de conflits. L'éducation civique mise en place depuis la Troisième République par l'apprentissage à l’école de la lecture, de l'écriture et de la morale ne marche plus. Nous vivons une crise de l'autorité, de perte de légitimité de toutes les hiérarchies politiques, médiatiques, institutionnelles et patronales. Les réseaux sociaux y rajoutent une couche de discussion permanente et de chaos informationnel. Il faut donc une nouvelle forme d'éducation à la vie en commun qui ne repose pas sur les préceptes moraux et verticaux du vivre-ensemble mais sur l’apprentissage du conflit constructif.

Cela pourrait être transmis à l'école, mais il faudrait déjà que les adultes en soient capables…

Ça n’a pas l’air bien parti…

C.R. : Si cette éducation n'est pas mise en place, je crains que le chaos ne produise beaucoup de violence par repli ou autoritarisme. On voudra rester avec ses semblables, créant une société de tribus qui s'éloignent de plus en plus les unes des autres et développent fatalement des passages à l'acte violents. La société pourra alors basculer dans la tentation totalitaire de pacifier par la force. Cet apaisement destructeur engendrera un nouveau cycle de violences. Quand l'ensemble d’une société n'est pas tenu par un projet commun, la guerre civile est possible. C'est ce risque qui menace notre société.

À lire :

La Thérapie sociale, Charles Rojzman, Igor et Nicole Rothenbühlerman, Éditions Chronique sociale, 2015

Violences dans la République, l'urgence d'une réconciliation, Charles Rojzman, Éditions La Découverte, 2015

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.