habillage
premium1
premium1
mains d'une femme sur une vitre
© nanmulti via Getty Images

Harcèlement en agence : « Une seule solution, la démission »

Le 18 mars 2019

La parole se libère dans la pub et une salve de témoignages, publiés dans un deuxième article du Monde*, révèlent les dessous crasseux et sexistes du milieu. Christelle Delarue, fondatrice de Mad & Women, nous parle de la bataille à mener ensuite : « vidanger les agences » et en « expulser les oppresseurs ».

Les prises de conscience semblent se multiplier chez certains de vos confrères mis en cause. Est-ce que des excuses suffisent réellement ?

Christelle Delarue : J’aimerais croire à un éveil des consciences mais je crains qu’il s’agisse plutôt de belles tournures creuses, nourries par la peur de perdre un poste privilégié. Évidemment, présenter des excuses est la moindre des choses. Demander pardon est plus responsable que de s’enfoncer dans un déni qui sonne comme une ultime insulte pour les victimes. Les excuses sont nécessaires mais elles ne sont pas suffisantes : on n’efface pas des mois voire des années de harcèlement, de remarques dégradantes, de comportements déplacés sinon violents en quelques phrases bien tournées. Dans ce contexte, ces excuses ne peuvent être crédibles que si elles sont accompagnées d’actes. Une seule solution, la démission. Par respect pour notre industrie et pour les femmes qu’ils ont, involontairement ou pas, outragées.

La frontière est claire et je suis accablée de devoir la rappeler en 2019 : la drague, la séduction et la complicité s’arrêtent là où s’arrête le consentement.

Pascal Nessim affirme avoir pris la pleine mesure de certains de ses agissements. Où placer la limite entre « grivoiserie » et harcèlement sexuel ?

C. D. : Je n’ai ni la légitimité ni la prétention de me poser en justicière de la pub : nous sommes toutes et tous humains, faisons toutes et tous des erreurs et avons toutes et tous froissé, contrarié voire blessé des collègues. Être lourd n’est pas harceler. Être beauf n’est pas harceler. Être maladroit n’est pas harceler. La frontière est claire et je suis accablée de devoir la rappeler en 2019 : la drague, la séduction et la complicité s’arrêtent là où s’arrête le consentement. De la même manière, le harcèlement (moral ou sexuel) réside dans la répétition d’actes intimidants, dégradants ou humiliants.

Quelles suites allez-vous donner au projet Les Lionnes ?

C. D. : La parole se libère et un nombre croissant de femmes victimes ou témoins de violences s’autorisent désormais à sortir du silence. Je veux les aider, humblement, et leur offrir un espace où elles se sentent à l’aise, capables, invulnérables, soutenues dans leurs démarches quelles qu’elles soient. Ce sont des femmes avec des parcours et histoires différentes, de tout âge et de toute origine. Ce sont des situations extrêmement sensibles : je n’incite à rien, je n’oblige à rien, je veux que les lionnes se sentent protégées et défendues dans l’éventualité où elles auraient le courage de parler, de témoigner et d’engager des actions en justice ou autre.

L’association sera divisée en 3 comités (promotion, protection et défense) et un cercle de sociétaires opérera au plus près du bureau :

  • Rapporteure de la parole des victimes harcèlement moral, sexuel et physique;
  • Rapporteure politique RH interne des agences
  • Rapporteure lutte des stéréotypes sexistes
  • Rapporteure promotion des femmes (égalité 50/50)
  • Rapporteure égalité salariale et congés parentaux
  • Rapporteure les femmes et la création (pression et visibilité des femmes créatives Club AD, stratégies, Cannes lions etc)

Nous envisageons également dans un avenir proche :

  • La mise en place d’une hotline pour les victimes
  • Des champs d’expertises des comités dans le collectif
  • Un club sororale avec des études, des événements et des actions
  • Une campagne de communication
  • Un accompagnement juridique pour les victimes souhaitant engager des actions en justice

Quelles femmes ont déjà rejoint l’association ?

C. D. : Je ne peux évidemment divulguer aucun nom mais nous sommes déjà plus de cinquante, rien que dans le secteur publicitaire parisien… et recevons des dizaines de messages de région et même de l’étranger.

Briser l’omerta, ok. Nommer les coupables, ok. Que fait-on ensuite pour « nettoyer » l’industrie de ses biais quotidiens ?

C. D. : Le “name and shame” peut paraître une pratique vicieuse, on l’a vu avec tous les débats sur la délation lors du mouvement #BalanceTonPorc. Néanmoins, c’est une technique extrêmement puissante dans la publicité car elle permet aux clients de se détourner des agences où opèrent des agresseurs, et à leurs collaboratrices de s’en écarter. Nettoyer l’industrie est un chantier monumental. Il faut la purger des biais sexistes et des stéréotypes de genre qui gangrènent encore les campagnes et qui sont autant d’injonctions agrémentant un continuum de violences. Il faut évidemment vidanger les agences et faire en sorte que les oppresseurs en soient expulsés. En interne, il faut travailler sur l’égalité salariale, veiller à la représentativité des femmes aux postes à responsabilité (11% de DC aujourd’hui), prôner un congé paternité équivalent à celui des mères etc. Il y a aussi un grand enjeu RSE car la responsabilité sociétale des entreprises peut permettre aux groupes de s’inscrire dans une démarche plus égalitaire et plus saine.

Pour un rappel des faits, un premier article de L'ADN avait été publié le 5 mars 2019.


*Deuxième article du Monde paru le 15 mars 2019 : Sexisme dans le milieu de la pub : « Je présente mes excuses aux femmes que j’ai blessées »


À LIRE AUSSI : 

Sexisme en agence : « d’autres noms vont tomber »

Guide pratique pour faire face au harcèlement au travail

Une carte interactive des lieux d'aide aux victimes de violences sexuelles et sexistes

Commentaires

Répondre à ca sent l'vecu! Annuler la réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

  • OUI C'est aux harceleurs de démissionner, non pas aux harcelés.

    Le harcement moral, la violence verbale et les insultes font partie de la culture de management de certains pubards. Depuis toujours. Et tout cela est mis sous-silence.

    Les jeunes pubards s'en rendront compte quand ils quitteront la pub pour une autre industrie, et qu'ils comprendront alors: mais comment j'ai pu supporter ca???

  • Bonjour, votre article est intéressant. Dans la poursuite de la deconstruction des steroptypes racistes, abondants dans notre société , je me permets de vous demander d y contribuer en modifiant le code couleur de cette image dans un sens universel. Entendez: pas noir l harceleur, le mal versus blanc, la colombe le bon. Pourquoi ? A mon sens, l agrégation de ce type de visuel est en autre à l origine du racisme structurel dans la société. En effet, je constate que cette dichotomie s installe confortablement dans les esprits par les msg/visuels , parfois subliminaux, véhiculés dans les média. Merci bien à vous