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Un homme à vélo avec un sac à dos pour livrer des produits alimentaires
© visualspace via Getty Images

L'enfer Frichti : seuls les clients pourront sauver les livreurs

Le 20 mai 2019

Un livreur de chez Frichti a décrit son quotidien. On découvre qu'il est infernal ! Émoi chez les utilisateurs qui exigent de meilleures conditions pour les travailleurs de la plateforme.

Début mai 2019, un livreur travaillant pour Frichti dévoilait l’envers du décor de cette start-up de la foodtech française. Le moins que l’on puisse dire, c’est que c'est peu reluisant. Les algorithmes, autoritaires, font la loi et créent une concurrence rude entre les livreurs – qui sont embauchés en surnombre pour s’assurer une main d’œuvre toujours dispo. Les locaux sont crados, en opposition totale avec l’open space branchouille où travaillent les « vrais » salariés de l’entreprise. Les objectifs de performance démesurés dictent une conduite parfois dangereuse à ceux qui doivent à tout prix faire preuve de rapidité pour séduire les ordinateurs (côté patrons et côté clients) auxquels ils répondent.

Bref, c’est l’enfer.

On le savait, un peu. Cette gig economy a complètement morcelé le travail. Mais en tant qu’utilisateur, il est plus confortable de se dire que tout ce dont on a besoin envie se résume à une portion de quinoa à portée de clics plutôt que de chercher à savoir ce que sa livraison implique pour les travailleurs concernés.

Alors, quand ce type de témoignages est publié, on voudrait bien que les choses bougent. Et d'ailleurs, c'est le cas.

En novembre 2018, la Cour de cassation a requalifié un coursier auto-entrepreneur en salarié. Des syndicats se forment autour de ces nouveaux métiers. Et l’Institut Montaigne a publié un rapport sur la protection sociale des travailleurs des plateformes. Des signaux positifs, donc… mais loin d’être parfaits.

Tout ramener au salariat, c’est nier les droits sociaux des indépendants

Pour Laetitia Vitaud, experte du futur du travail, on ne regarde pas du bon côté du débat. « Ce qui a été beaucoup mis en avant, c’est le rapport de force disproportionné entre des travailleurs à bas revenus et ceux qui les emploient. Mais c’est un mal que l’on retrouve partout, pas uniquement sur les plateformes. » Elle rappelle l’exemple de Walmart. Une organisation certes plus « conventionnelle » que Frichti, mais qui a empêché pendant des années la constitution d’un syndicat chez ses employés. « Que les travailleurs soient mal traités et n’aient aucun pouvoir de négociation, ce n’est pas nouveau. »

Pourtant, c’est ce qui a été mis en avant, principalement. La solution qu’on a proposée pour y remédier ? Salarier de manière traditionnelle les livreurs. Et pour cette fervente défenseuse des travailleurs indépendants, c’est nier leur liberté et autonomie « Certains sont indépendants par choix. Ils veulent une plus grande liberté dans les horaires, dans le fait de ne pas dépendre d’un seul employeur, et dans la relation d’égalité qui en découle. Et ça vaut aussi pour celles et ceux qui touchent des salaires plus faibles. Quand tu es "mal payé", autant avoir des conditions de travail autonomes. Vouloir tout ramener de force au salariat parce que c’est tout ce qu’on connaît, c’est oublier tout ça. »

Bien entendu, elle comprend pourquoi les cours de justice agissent ainsi. « C’est la meilleure chose à faire dans la situation actuelle. Il y a tout un champ juridique qui n’existe pas. Mais dans la réalité, il faudrait assurer de meilleures conditions d’indépendance pour qu’en regardant sous le capot on puisse déterminer, élément par élément, à quel moment il y a abus et non plus indépendance. »

Nouvelles situations, nouvelles solutions

Le plus grand risque aujourd’hui, c’est de tomber dans des solutions de facilité. « Certaines idées sont tentantes. Le tiers statut, par exemple. Mais ce qui compte, c’est d’assurer une protection sociale. Et peu importe la solution juridique. Il faut résister aux solutions de facilité qui visent à tout supprimer plutôt qu’à créer. En général, la simplicité crée l’injustice. Et se débarrasser de négociations qui ont mis des centaines d’années à aboutir, c’est, en général, mépriser les acquis sociaux » - qui n’ont jamais été des cadeaux ! « Des millions de gens sont morts en se battant pour ces acquis, des mouvements ont été marginalisés, rendus illégaux… jusqu’à ce que les politiques se disent qu’il serait bien de se mettre du côté des travailleurs. Aujourd’hui, c’est l’inverse. Les politiques servent les lobbies des grandes entreprises. »

Des changements qui doivent venir de la base… et des utilisateurs

Pour changer la donne, les travailleurs vont devoir recréer des mouvements à la base, militer. « C’est par là que tout a commencé au siècle dernier. Depuis, on a changé de paradigmes : on se préoccupe plus de l’individuel que du collectif. Nous avons vécu des changements culturels qui ont entraîné des changements plus structurels », analyse Laetitia Vitaud.

Mais est-ce qu’une mobilisation des travailleurs, dans un contexte où la demande est perpétuelle, peut avoir un impact sur les employeurs ? « Bien sûr. Parce qu’elle pourra entraîner une mobilisation des utilisateurs. » Elle rappelle le cas d’Uber. « Tout a commencé avec un post de blog. Mais pour la plateforme, le vrai tremblement de terre est venu avec la campagne #DeleteUber. » Pour rappel, cette opération aurait entraîné la suppression de 20 000 comptes. « Dans cette nouvelle économie, les positions qui semblent dominantes sont en fait très fragiles. Toutes les plateformes peuvent se faire remplacer par une autre, même en détenant 80% du marché. Ça n’a rien à voir avec les monopoles tangibles ! »

L’exemple n’est pas isolé : on peut rappeler le mouvement « Fight for 15 » aux États-Unis, qui revendiquait une augmentation du salaire minimum à 15 dollars, ou celui initié par le ROC (Restaurant Opportunities Center) demandant de meilleures conditions pour les travailleurs de la restauration.

Un groupement de travailleurs bien organisé peut facilement mener une campagne virale du même genre. « Mettre en alerte les clients publics et les utilisateurs, ça fonctionne toujours. Ça demande de collaborer, mais ça crée une vraie dynamique de pression de la part des clients. » Et c’est encore plus facile à l’heure des réseaux sociaux.

Sauf quand – comble absolu, les plateformes numériques s’inspirent des pires pratiques des entreprises « tradi » pour empêcher les utilisateurs de supprimer leur compte…

Mais c'est un autre débat !

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