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Une personne fatiguée sur une bouée licorne dans une piscine
© golero via Getty Images

Digital nomads : derrière le mythe, des contraintes à ne pas négliger

Le 6 avr. 2021

L’annonce des nouvelles mesures sanitaires qui viennent s’ajouter à un an de restrictions peut donner des envies d’ailleurs. Mais avant de partir télétravailler à l’autre bout du monde, mieux vaut bien se préparer.

Plus de soleil, plus de libertés, un coût de la vie souvent moins élevé : sur le papier, la vie de digital nomad a de quoi faire rêver. Dans les faits, c’est un poil plus compliqué. Amour, argent ou confort : tout n’est pas toujours comme on se l’imaginait. Qu’ils soient digital nomads aguerris, novices ou repentis, ils nous livrent leurs témoignages.

Mais d’abord, c’est quoi un digital nomad ?

Dès la définition du concept, les idées divergent. Il y a celles et ceux qui voyagent parce qu’ils en ont l’opportunité, à l’instar de Sylvain, 34 ans, réalisateur d’Hyperliens. « Je suis freelance depuis 2016, nous confie-t-il. Je voulais pouvoir travailler de n’importe où : le café en bas de chez moi, la maison d’un pote en Normandie, en Grèce… sans plan pré-défini, juste en fonction des occasions. »

Pour autant, Sylvain n’a pas quitté à cette époque son appartement. Pour lui le digital nomadisme se vit au fil des missions et des options. « C’était génial et excitant, tu ressens une totale liberté, une autonomie complète. Et en même temps j’avais toujours la possibilité de rentrer chez moi si besoin. »

Pour Maxime, 36 ans, fondateur de Timeleft, c’est différent. « Je considère qu’un digital nomad est quelqu’un qui réussit à générer une source de revenus stable grâce à une activité en ligne. Cette source de revenus doit être supérieure aux dépenses. Ça fait quinze mois que je voyage, et je n’ai pas vu beaucoup de personnes dans ce cas. La plupart ont mis de l’argent de côté mais n’arrivent pas, sur le long terme, à gagner suffisamment d’argent pour que ça dure. » Lui a tout quitté quand il s’est lancé : son appart, une partie de ses biens matériels… Quant aux personnes salariées en CDI qui peuvent télétravailler depuis l’étranger, il les considère encore comme des cas à part. « Elles sont à la merci de leurs salaires et de leurs patrons. Si elles se font virer, tout s’effondre. Ce n’est pas pérenne. »

Pour Jeanne et Ludovic, respectivement 32 et 30 ans, à l’origine de Nomadepath, c’est encore différent. Les deux partenaires ont étudié le phénomène comme un vrai sujet de curiosité avant de se lancer. Leur expérience s’est construite par étapes. Leur média, leur chaîne YouTube, leur newsletter et leur compte Instagram prodiguent des conseils à celles et ceux qui veulent se lancer. « Aujourd’hui on connaît les pièges à éviter. C’est comme ça qu’est né notre projet : en documentant notre parcours et les difficultés. »

Attention à l’argent

Les premières difficultés peuvent être d’ordre financier. « Le premier conseil qu’on donne aux gens, c’est d’avoir six ou sept mois d’économies, ou au moins un client fixe, avertit Ludovic. Trouver des clients à distance quand tu n’en as pas, ça peut être compliqué. » Quand on part loin, il faut composer avec le décalage horaire. Ça rend la prospection un peu difficile. « Au départ, on se levait quand nos potentiels clients dormaient. On avait nos matinées calmes, puis des après-midi très chargées. Il m’est arrivé de devoir prévoir des calls à 22h. Il faut être prêt à développer des activités asynchrones et surtout s’assurer que les clients soient à l’aise avec ça : pour certains, il est impossible d’envisager que l’on réponde à un e-mail 12h après. » Jeanne poursuit : « on ne peut pas développer une activité pérenne en "cachant" la réalité à nos clients. Ils nous connaissent, savent quelles sont nos contraintes, et les acceptent. »

Ludovic veut déconstruire l’idée selon laquelle être digital nomad, c’est forcément vivre bien pour pas cher. « Il y a beaucoup de dépenses annexes que tu n'anticipes pas. Si tu te retrouves dans une situation imprévue et que tu manques d’argent, les choses peuvent vite dégénérer. » Il explique que dans certains pays d’Asie, il faut payer tous les loyers d’un seul coup. « Quand tu restes deux mois, ça peut aller, mais si tu souhaites t'installer sur une plus longue durée, il faut pouvoir avancer des sommes conséquentes. » Il y a aussi la question des transports. Un avion manqué ou un VISA à payer peuvent vite créer un trou dans le budget. À titre personnel, Ludovic en a fait les frais. « Mes économies ont commencé à s’amenuiser. Un client mettait un peu de temps à me payer. Résultat, j’avais 2 000 euros dans la nature, et je me suis retrouvé dans l’embarras. C’est Jeanne qui a dû avancer mes billets d’avion. »

Maxime a, de son côté, divisé ses dépenses par cinq par rapport à « sa vie d’avant », à Paris. Mais il fait un constat : « la majorité des gens que je croise gagnent souvent juste de quoi vivre. »

Enfin, il faut s'attendre à certaines déconvenues « locales ». Jeanne raconte qu’au Mexique, il arrive que la police arrête les étrangers pour récupérer un peu d’argent. « Si tu n’es pas préparé, c’est assez déstabilisant. »

Un cadre paradisiaque dont on ne profite pas toujours

Le cadre est peut-être plus agréable, mais les retours convergent : travailler à distance, ça ressemble à des vacances mais sans être en vacances. « Quand nous étions à Bali, nous vivions dans une maison avec piscine. Au début, je n’avais pas de client et je m’interdisais d’en profiter. C’était difficile : mes proches avaient l’impression que j’étais en vacances, et moi je travaillais comme un acharné pour générer un revenu », se souvient Ludovic. Le décalage avec les proches est d’ailleurs à ne pas négliger. « Ils s’imaginent que le cadre paradisiaque suffit pour être heureux, qu’il enlève toute légitimité pour se plaindre. Ça ferait presque culpabiliser d’avoir des coups de mou… », poursuit Jeanne, qui estime que même avec des horaires plus chargés qu’en CDI, « c’est difficile de prouver qu’on bosse ». Le résultat, c’est parfois une coupure avec « ceux qui restent à Paris ». Jeanne admet qu’il est difficile de communiquer avec son ancien entourage, qui jalouse parfois son quotidien. Même son de cloche chez Maxime. « Je n’ai jamais eu beaucoup d’amis, mais ceux qui restent ont une vie très différente de la mienne. Ils sont enfermés dans un train-train urbain dans lequel je ne me reconnais plus. »

Les réseaux sociaux contribuent à véhiculer cette image d’un quotidien idyllique. « Hier, je partageais une story où je marchais dans la ville. On m’a répondu que j’avais vraiment de la chance. L’envers du décor, c’est que j’ai travaillé de 21h à 23h. Ce n’est pas quelque chose que je vais montrer sur Instagram », confesse Ludovic. C'est d'ailleurs un autre risque : ne jamais faire de vraie coupure. « Le fait d’avoir expérimenté le travail de n’importe où fait que je ne déconnecte jamais. J’ai toujours un ordinateur à portée de main », reconnaît Sylvain.

Au-delà de la nécessité de travailler, ce qui rend difficile l’appréciation de son expérience, c’est l’envie d’avoir « toujours plus ». À peine quelque part, on réfléchit à sa prochaine destination. « En voulant être partout, tu n'es nulle part, résume Maxime. C’est un syndrome qui touche tous les nomades : ils veulent toujours mieux, toujours plus, et tombent dans une sorte d’insatisfaction infinie. »

Peut-on être digital nomad et trouver l’amour ?

La solitude peut être une autre source de frustration. Maxime estime qu’il est déjà difficile de trouver l’amour « en temps normal », et que c’est encore plus compliqué quand tu es digital nomad. « Quand est sédentaire et que l’on rencontre quelqu’un dans la ville où l’on vit, on se dit que l’on aura des occasions de se recroiser. Quand tu voyages, c’est différent. » Il raconte avoir vécu une histoire avec une Belge rencontrée au Mexique. « Sauf qu’elle travaillait à Los Angeles. Au bout de deux semaines, elle m’a dit que sa vie était là-bas. Dans ce genre de situation, soit l’un des membres du couple fait un compromis, soit ça s’arrête. » Sylvain a choisi la première option. Il a pu, par le passé, voyager avec sa partenaire. Il raconte notamment son roadtrip de deux semaines et demi de San Francisco jusqu’à Vancouver où lui et sa compagne travaillaient en chemin. « Et puis ma compagne a trouvé un job basé à Londres. » Après quelques allers-retours entre la capitale anglaise et Paris, où Sylvain avait conservé un appartement, il finit par emménager avec celle qui est aujourd’hui sa femme.

Maxime explique que la majorité des digital nomads en couple qu’il croise l’étaient déjà avant de commencer leur aventure. « Les avantages sont multiples : tu divises les coûts par deux, tu construis ton parcours ensemble… » C’est le cas de Jeanne et Ludovic. « C’est un vrai plus, notamment pour trouver des logements. À Tulum, qui est assez cher, on peut diviser le budget. Ça aide. » Jeanne admet d’ailleurs qu’elle n’aurait peut-être pas eu le courage de partir seule. « C’est plus facile de partir vers l’inconnu à deux. »

Des envies qui changent avec l’âge

« On arrive à un âge où les autres personnes se construisent, fixent leur vie, achètent un appartement, ont des enfants », constate Ludovic. De leur côté, ces sujets ne sont pas d’actualité. Quand on l’interroge sur leur vision à long terme, le couple est unanime : « si un jour on a un enfant, on espère pouvoir continuer à vivre ainsi », même si cela implique d’autres contraintes. « On n’a pas vraiment prévu de date de fin, mais il est possible qu’un jour on soit fatigué, qu’on ait besoin d’une pause. » Jeanne imagine un futur où elle et son partenaire pourraient partager l’année en deux, s’installer six mois quelque part, et six mois ailleurs. « Ça donnerait quand même l’impression de pouvoir s’ancrer quelque part. »

La question du « point d'ancrage » s’est d’ailleurs posée pendant le premier confinement. « Nous étions en France chez mon père à ce moment-là, se rappelle Jeanne. Nous devions partir à Bali, ça n’a plus été possible. Sans maison "à nous", on ne savait pas vraiment où aller. On a de la famille, mais ce n’est pas à elle de subir notre choix. Résultat : on s’est pris un appart à côté de Biarritz. »

Pour Maxime, être digital nomad, c’est forcément tirer un trait sur certaines choses. « Tu mets en difficulté tes amitiés, tu loupes de grands événements, et tu n’as plus le confort d’un "chez toi". Il faut accepter que le confort lié à la liberté se gagne en perdant certaines attaches matérielles et amicales. » Un mode de vie qui lui convient… pour l’instant. « Mon job, c’est de réaliser les rêves des autres avec Timeleft. Le mien, c’est d’être avec quelqu’un pour partager ma vie. » À l’instar de Jeanne et Ludovic, il s’imagine bien voyager sur des phases de six mois. « Tu peux avoir une maison quelque part, un appart ailleurs, et tourner en boucle. Tu retrouves tes repaires, tes potes, ton chez toi. »

Enfin, Sylvain nous explique que c’est effectivement le fait d’avoir rencontré – et de s’être marié – avec quelqu’un qui n’avait pas le même mode de vie qui l’a poussé à être plus sédentaire. « Et on ne va pas se mentir : c’est plus confortable d’avoir du bon matériel que de s’abîmer les yeux sur un laptop pas adapté, notamment quand tu travailles dans la production audiovisuelle. Aujourd’hui, quand je suis amené à voyager pour le travail, je suis heureux de revenir à mon écran 32 pouces… et mon lit. »

Mélanie Roosen - Le 6 avr. 2021
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