Jeunes désabusés d'origines diverses

Guy Groux : “Les syndicats n'œuvrent pas pour la transformation de la société”

Avec AlterNego
© Monstera

Lutte antiraciste, féministe, LGBT et écologiste : les syndicats semblent avoir raté le coche de l’intersectionnalité. Pourtant ces thématiques ne sont pas nouvelles et se sont invitées dans l’entreprise depuis bien longtemps assure Guy Groux, sociologue au Cevipof et spécialiste des syndicats.

Selon une étude menée par Havas, il semblerait que ce que certains qualifient parfois “d'idéologie woke” bénéficie d’une notoriété croissante au sein des entreprises. Comment le dialogue social s’empare-t-il de ces problématiques ?

Guy Groux : Cela dépend de ce que l’on entend par idéologie woke. Les femmes par exemple. Il est évident que l'égalité homme-femme est devenue un des thèmes importants du dialogue social, qui est d’ailleurs acté par la loi. Si je prends les questions de harcèlement, elles sont entrées dans l'entreprise il y a un certain nombre d'années avec tout un tas de procédures de sanctions, mais aussi de procédures d'alertes. Pour les discriminations, il y a des lois qui empêchent toute forme de discriminations liées au sexe, discriminations ethniques ou liées à l'âge. Il y a donc des catégories sociales particulières qui sont depuis très longtemps prises en charge par le dialogue social d’entreprise. Mais cela n’a pas la forme spectaculaire ou médiatico-contestataire qu’elles peuvent prendre dans l’espace public ou la vie sociale. 

La société s’est donc invitée dans l’entreprise depuis longtemps. Cela n’a rien d’un phénomène récent selon vous ?

Dans le courant des années 1980, Alain Touraine dans un article disait déjà “la société est entrée dans l’entreprise” car il y avait déjà des problèmes en lien avec l’écologie, avec l’égalité homme-femme. L’entreprise citoyenne, cela date des années 1980 aussi, avec des choix de recrutements de jeunes venus de banlieues notamment.

Il semble malgré tout que les syndicats ne se soient pas emparés de ces thématiques-là. Pour quelles raisons ?

Juste après 1968, il y a eu un débat aux États-Unis ainsi qu’en Europe qui a opposé les nouveaux mouvements sociaux aux mouvements sociaux traditionnels. C’est le point de rupture entre le syndicalisme qui agissait dans l'entreprise, dans le monde du travail et de l’autre côté, les mouvements qui portaient de nouvelles revendications : l’écologie, les femmes, la question du racisme, du travail des immigrés, des LGBT. Pour faire court, les syndicats gèrent l’existant, le pouvoir d’achat des salariés, ce qu’on appelle les revendications quantitatives. Mais ils n’œuvrent pas pour la transformation de la société. Au mieux, c'est le rôle des partis, pas celui des syndicats.

Aujourd'hui, quel rôle peuvent jouer ces syndicats au sein de l’entreprise vis-à-vis de la transition écologique ?

Au niveau de la transition écologique et de la sauvegarde de l'environnement, tout est acté par la loi Pacte qui a fait entrer ces thèmes dans la négociation collective des entreprises. Maintenant, y répondre globalement serait absurde puisque tout dépend de la taille ou du secteur d’activité de l’entreprise. Prenons l’exemple d’EDF qui s’occupe beaucoup des énergies nouvelles. Il est évident qu’elle en a fait une priorité. Cela fait entrer dans l’entreprise des problématiques nouvelles en lien avec les organisations du travail, les qualifications, les nouveaux recrutements. On est en plein dans le dialogue social !

D’ailleurs la sensibilité des syndicats à l’écologie n’est pas nouvelle. Dans les années 1970, la CFDT avait sorti un livre intitulé Les dégâts du progrès - les travailleurs face au changement climatique, dans lequel elle exposait sa position vis-à-vis du nucléaire notamment. Il y a deux ans, il y a eu le manifeste du Pacte du Pouvoir de vivre, qui a été publié à la suite du mouvement des gilets jaunes pour ne pas limiter les grandes revendications sociétales à la seule question du pouvoir d’achat. Ce manifeste a regroupé une soixantaine d’organisations comme la fondation Hulot, ATD Quart Monde, Emmaüs mais aussi la CFDT. C’est la première fois que la CFDT s’allie avec ces partenaires.

Il existe de plus en plus de collectifs de salariés au sein des entreprises qui semblent prendre en charge ces questions. C’est le cas de “Pour un réveil écologique” notamment. Comment faire en sorte qu’ils puissent travailler main dans la main avec les syndicats ?

Les syndicats sont très différents. Historiquement, Force Ouvrière (FO) dit ne s'occuper que des problèmes immédiats des salariés. Quand ils font de la politique, c'est lorsque les problèmes immédiats des salariés sont menacés. Si le gouvernement prône une réforme des retraites, FO s’y oppose. Par contre vous ne verrez jamais FO sur les luttes antiracistes, pour l'écologie, sur le numérique aussi. C'est le syndicalisme de « bifteck ». La CGT est sur une position beaucoup plus ambiguë, tandis que la CFDT se veut plus à l'écoute de certaines questions sociétales. On a des branches, des corps et des sensibilités extrêmement différentes. Elles travailleront ensemble lorsqu’elles auront renoncé pour une grande partie à une part de leur identité, ce qui n'est pas encore demain la veille. En revanche, on peut avoir des actions communes qui se font localement au niveau du dialogue social de l'entreprise.

Les syndicats ne sont-ils plus ceux qui impulsent le changement dans l’entreprise ?

Le syndicalisme est divisé et extraordinairement faible au point de vue effectif. La France est le pays qui a le taux de syndicalisation le plus faible de tous les pays de l'Union Européenne. On a des gens qui sont de plus en plus phagocytés par le traitement des dossiers qui viennent en négociation et sont de plus en plus sollicités par de véritables travaux de dossier, voire d'expertise. Je crois aussi que le syndicalisme a beaucoup perdu de sa vocation initiale puisqu’il ne peut exister réellement que s’il y a un rapport de proximité directe avec l’ensemble des salariés. L’un des aspects de la crise du syndicalisme réside dans cette dissolution du lien avec les salariés, il s’est totalement défait. Finalement les syndicats s’investissent beaucoup dans les institutions et assez peu sur le terrain concret.

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