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Une jeune mère en train de travailler avec son enfant dans les bras

On croyait que le temps partiel allait nous libérer, mais en fait non

Le 14 juin 2018

Les Français veulent plus de temps. C’est le critère principal du bien-être au travail ! Ils sont chaque jour plus nombreux à opter pour le temps partiel, mais c'est bien souvent un piège.

Quand on parle nouveaux usages au travail, on pense flexibilité, aménagement des horaires et temps libre. Il faut dire que le temps, c’est un peu LA denrée rare prisée de salariés, qui, bien souvent, n’arrivent pas à déconnecter.

Au regard des statistiques, certains semblent prendre ce « temps libre » et réussir à créer une parenthèse dans leur semaine, notamment en travaillant aux 4/5ème, c’est-à-dire 4 jours par semaine : selon l’INSEE, en 2016, près de 20% des salariés français travaillaient à temps partiel. Une proportion qui s’élève à plus de 30% chez les femmes. Petite nouveauté de ces dernières années : le nombre augmente chez les hommes aussi.

 

Serait-ce là le signal que les entreprises sont prêtes à proposer des horaires plus souples ? Que les employés prennent le pouvoir et saisissent de nouvelles opportunités ? Avant de nous réjouir trop vite, respirons un bon coup : oui, pour quelques happy few, le temps partiel est un choix assumé. Pour d’autres, il est carrément subi et risque de creuser les inégalités.

Un jour « off » qui sert en fait à travailler

Laëtitia Vitaud, experte sur les sujets de l’avenir de l’emploi, du travail et des organisations, explique que la tendance connaît un renouveau. En effet, des outils digitaux permettent de proposer facilement des activités à celles et ceux qui recherchent une source de revenus supplémentaires. « C’est très fréquent aux États-Unis, par exemple, où la classe moyenne a souvent besoin de compléter ses revenus. Ce n’est pas quelque chose de nouveau en soi, mais le potentiel augmente fortement avec le numérique et des plateformes dédiées à ces nouveaux jobs que l’on peut faire à temps partiel ».

Parfois, il s’agit de se consacrer à une activité qui est totalement différente de son emploi principal. C’est l’une des pistes explorées par David Graeber, dans son ouvrage Bullshit Jobs: A Theory. « Il y explique que beaucoup de gens ont besoin de faire autre chose, en plus de leur boulot, au risque de s’ennuyer. Dédier une de ses journées à une autre occupation peut aussi permettre d’opérer une transition vers un nouvel emploi », détaille Laëtitia Vitaud. Caroline Lacharme a ainsi trouvé un emploi aux 4/5ème, ce qui lui permet d’être « salariée et entrepreneuse ». Un entre-deux qui lui convient : agent de photographe la majeure partie du temps, elle s’occupe de sa marque de sacs à main un jour par semaine. « C’est le côté positif du temps partiel, qui permet de plus en plus de slashing, de faire une activité parallèle qui nous rapporte ou qui nous intéresse ». Mais selon Laëtitia Vitaud, ce sont plutôt les hommes qui profitent de ce schéma.

En réalité, le temps partiel est souvent un plein temps déguisé - et un frein pour la carrière des femmes

Pour celles et ceux qui prennent un temps partiel en imaginant pouvoir vraiment déconnecter, ce n’est pas gagné… Aurélie* travaille dans la com’, et le témoignage qu’elle nous livre est sans équivoque. « Je suis aux 4/5ème depuis que j’ai eu mon premier enfant. C’est une forme de liberté, c’est certain… Mais dans l’absolu, tu as de tels réflexes que tu travailles toujours un peu : il y a toujours un truc à gérer, quelqu’un qui est désolé de t’appeler pour une petite urgence. Après, j’ai le choix de répondre ou pas ». Elle explique qu’elle a pu à certains moments utiliser cette journée particulière pour s’inscrire à des activités. « Mais avec le temps, tu gagnes en responsabilités et le numérique te permet d’être tout le temps dispo. Aujourd’hui, alors qu’elle passe cette journée avec moi, ma fille me dit qu’en fait, je travaille tout le temps… ». Une anecdote révélatrice du piège que peut constituer le temps partiel, selon Laëtitia Vitaud.

Aujourd’hui en France, plus de 30% de femmes travaillent à temps partiel. « Ça peut donner l’illusion d’un choix, mais en réalité, cela prouve bien que ce statut répond à des contraintes diverses – notamment la garde et l’éducation d’enfants ». Laëtitia Vitaud est formelle : l’impact est toujours plus lourd sur les carrières et les revenus des femmes, et les inégalités se creusent. « Les foyers font le choix de miser sur le revenu principal, qui est en général celui du mari. La femme prend sur elle la charge du foyer, et c’est souvent un très mauvais calcul : non seulement elles perdent de l’argent, mais leur travail est plus stressant le reste du temps ». Car dans la réalité, les 4/5ème sont parfois des plein-temps déguisés et les entreprises demandent que ceux qui en bénéficient travaillent tout autant que les autres – pour moins cher et en moins de temps. « Si vous en avez la possibilité et que cela vous permet d’aller chercher vos enfants, privilégiez le télétravail au temps partiel ».

Par ailleurs, « choisir » un emploi du temps aux 4/5ème, c’est renoncer à des revenus présents mais aussi futurs. « On se grille sur des promotions potentielles. C’est un gros piège ! » Tout dépend de l’entreprise, évidemment… Mais certains employeurs n’hésitent pas à stigmatiser ceux qui sont à temps partiel, sous prétexte d’un engagement moindre. « Mieux vaut travailler pour un employeur qui vous laisse un peu libre de prouver votre investissement plutôt que d’accepter ces conditions ».

Présentéisme vs productivité

Être libre de prouver son investissement, cela passe un changement de paradigme. La majorité des entreprises sont aujourd’hui dans une logique de présentéisme : on verse un salaire contre un certain nombre d’heures travaillées. Mais ce n’est pas le seul modèle possible ! « C’est symptomatique d’un management à l’ancienne. On le voit bien : les free-lance s’émancipent d’ailleurs de ce système et n’hésitent pas à se faire payer au résultat plutôt qu’au forfait. L’idée de vendre son temps est antinomique de la logique de production ».

Pour elle, c’est clair : de plus en plus, les gens qui peuvent travailler à distance aspirent à cette logique de mission plutôt que de temps passé. Aujourd’hui 61% des salariés aimeraient profiter du télétravail mais ils ne sont que 17% à en bénéficier selon le Ministère du travail. « De nombreux middle managers sont dans un modèle fordiste qui n’a plus lieu d’être. Ça en pousse beaucoup à devenir indépendants pour pouvoir ajuster leurs conditions de travail et redevenir maîtres de leur temps ».

Un tel système, s’il venait à être généralisé, qui demanderait aussi de revoir le mode de rémunération. « Aujourd’hui, le salaire fonctionne sur une base horaire. Il faut repenser l’institution du salariat en elle-même et de ses composantes pour faire évoluer cette dimension-là ».

 

Dans un monde idéal, cette flexibilité peut exister. C’est d’ailleurs le cas dans certains pays, comme le Danemark. « Chacun peut organiser ses heures comme il le veut. Il existe des métiers où l’on peut maîtriser son temps, ça devient un argument de recrutement puissant, selon la spécialiste. Ça ne veut pas dire que l’on travaille moins, mais on travaille autrement. Si on veut partir à 16h30 et recommencer à travailler le soir, c’est un choix ».


*Le prénom a été changé

Crédit photo : Getty Images

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