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Michel Houellebecq portrait
© Stefán Bianka

Et pour « l’après », vous êtes plutôt Michel Houellebecq ou Bruno Latour ?

Le 4 mai 2020

Mai commence à peine, et voilà que deux intellectuels français, Bruno Latour d’un côté et Michel Houellebecq de l’autre, prennent position sur le fameux "monde d’après". Entre les propositions d’agir de l’un et les désabusements de l’autre, allez-vous pouvoir choisir ?

Le 1er mai, Bruno Latour a lancé une plateforme pour échanger sur le monde d'après

Souvenez-vous. Nous étions le 30 mars, La première quinzaine du confinement s’achevait et le sociologue, anthropologue et philosophe Bruno Latour faisait paraitre dans AOC une tribune qui a fait grand bruit. Son titre – Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise, cachait un contenu très engagé.

« A la demande de bon sens : « Relançons le plus rapidement possible la production », il faut répondre par un cri : « Surtout pas ! » écrivait-il alors. La dernière des choses à faire serait de reprendre à l’identique tout ce que nous faisions avant. »

Pour Bruno Latour, l’urgence sanitaire avait la vertu de nous faire réaliser qu’un changement radical était possible. « Si tout est arrêté, tout peut être remis en cause. » Mais la crise sanitaire présentait aussi un risque : celui de nous faire oublier que le réchauffement climatiques allait provoquer des crises bien plus graves et plus irréversibles.

Il proposait alors que nous nous saisissions du confinement pour réfléchir à des changements. Le texte se terminait par six questions à méditer, chacun dans son coin.

Depuis beaucoup de tribunes ont circulé, mais Bruno a continué de bosser sur la proposition émise dans la sienne. 

Le 1er mai donc, avec les équipes du mediaLab de science po, il a lancé le site « où atterrir » – titre éponyme d’un de ses essais paru en 2017

La plateforme propose que nous menions des réflexions et des actions collectives. En trois étapes. D’abord, les volontaires peuvent partager leurs réponses au questionnaire, puis des groupes seront constitués pour poursuivre les discussions en ligne, enfin des ateliers en face à face seront organisés.

Évidemment, à une semaine du déconfinement, l'initiative de Bruno Latour peut paraitre hors sol. Entre ceux qui ont perdu leur job, et ceux qui n'ont pas idée de la manière dont ils pourront l'exercer... qui trouvera le temps de dessiner des  futurs possibles ?

Selon Michel Houellebecq, le monde d’après sera celui d’avant... en pire 

Depuis le début de la crise du Covid-19, nous n’avions pas recueilli les fulgurances du monstre de la littérature française. Lundi 4 mai, via France Inter, on les entend enfin. Michel Houellebecq était confiné comme tout le monde. Il s’est contenté, nous raconte-t-il, d’échanger des mails qui « avaient pour premier objectif de vérifier que l’interlo­cuteur n’était pas mort, ni en passe de l’être. »

Quoiqu'il en soit, Michel Houellebecq n’a aucune illusion sur des lendemains censés chanter. « Je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre " rien ne sera plus jamais comme avant ". Au contraire, tout restera exactement pareil. »

En observateur gourmand, il formule quelques constats cruels – « Si on examine, même, dans le détail, la France s’en sort un peu mieux que l’Espagne et que l’Italie, mais moins bien que l’Allemagne ; là non plus, ça n’a rien d’une grosse surprise ». Il donne également dans un discret name shaming – un coup de griffe à « Catherine Millet (normalement plutôt parisienne, mais se trouvant par chance à Estagel, Pyrénées-Orientales, au moment où l’ordre d’immobilisation est tombé », un coup de croc à « Emmanuel Carrère (Paris-Royan ; il semble avoir trouvé un motif valable pour se dépla­cer). »

Et comme Michel Houellebecq aime à renifler son époque, il se lance dans quelques analyses. Non, le coronavirus ne changera rien, le virus aura seulement pour effet « d’accélérer certai­nes muta­tions en cours. » En vrac : la vidéo à la demande, le paiement sans contact, le télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux.

Bref. Michel Houellebecq constate la consécration d'un monde du sans contact.

Entre le "faire autrement" de Bruno ou le "faire avec" de Michel... doit-on choisir ?

Qu'on le veuille ou non, il y aura forcément un "après" au maintenant. Les chiffres, à date, donnent raison à Michel. Les grands gagnants du confinement semblent être les géants des écrans : ceux du streaming, des vidéoconférences et du paiement sans contact. Quant aux faits, ils iront sans doute dans le sens de Bruno. Même quand la pandémie sera passée, elle ne nous aura pas lavés des menaces du climat.

Dans ce tragique là, reste à savoir comment nous déciderons d'agir.

Si Latour nous propose de changer les choses ensemble avec d'autres, Houellebecq laisse chacun se débrouiller tout seul avec tout ça. L'un et l'autre nous considèrent parfaitement libres de choisir.

À quelques jours de sortir de chez nous, il n'est pas inintéressant de se poser la question : dans quelle team voulons-nous être ? Entre Michel et Bruno, il nous faudra choisir.

Béatrice Sutter - Le 4 mai 2020
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  • On n'est peut-être pas obligé de prendre position contre l'un et pour l'autre...moi je suis assez d'accord avec le point de vue de Houellebecq (une fois n'est pas coutume) mais j'ai envie de faire que ça change et donc de participer au projet de Latour. Je crois que nos contemporains dans leur grande majorité ne fera rien pour que ça change (probablement parce qu'on ne connait rien d'autre et que - finalement - on n'est pas si mal) mais que peut-être une minorité peut tenter de faire bouger les lignes. Et même si ça ne change rien en fin de compte, au moins je ne serai pas rester les bras croisés (c'est là ma différence avec Houellebecq)