
Ils ont vendu maison, meubles et souvenirs pour réaliser leur rêve : une retraite sur mer, dans une croisière sans fin. Deux ans plus tard, ils se cotisaient pour acheter le carburant du bateau avant d'être débarqué de force.
« Malheureusement, nous n’avons pas pu obtenir le carburant nécessaire à la poursuite des opérations. En conséquence, l’Odyssey sera mis à l’arrêt cet après-midi. Tous les résidents doivent débarquer avant 14 heures. Ceux qui ne peuvent pas récupérer leurs effets personnels peuvent s’adresser au service clientèle pour organiser un retour avec les navettes, disponibles jusqu’à demain, 18 heures. Merci de votre attention. Passez une bonne journée. »
Ainsi s’achève la croisière que ses passagers croyaient sans fin. L’aventure aura duré un peu plus de deux ans jusqu’à ce 27 octobre où l’Odyssey a débarqué ses 203 clients à Sihanoukville, l’un des ports les plus malfamés du Cambodge. À quoi rêvaient ces retraités d’un nouveau genre ? Que leur a-t-on vendu ?
La croisière voulait tellement s’amuser
Ils ont été chirurgien, ingénieure dans l’aérospatiale, ballerine, commandant de la marine australienne, archéologue. L’un a fait de la recherche au MIT, une autre, spécialiste du poète Chaucer, a enseigné trente-deux ans, une troisième est experte certifiée Google, et la doyenne a 100 ans. Leurs vies actives ont été bien pleines, ils rêvent désormais qu’elles soient sans friction. Pas de voiture, pas de crédit, pas d’impôts fonciers, pas d’entretien, énumère l’un d’eux. Ce qu’ils veulent, c’est voyager toute l’année, sans avoir à faire ni leurs valises, ni la queue à l’aéroport. Sharon Lane, 77 ans, a mis toutes ses économies dans l’achat de sa cabine, et elle est certaine de payer moins cher sa vie en mer que son quotidien californien.
L’Odyssey leur propose de vivre le luxe des bateaux de multimillionnaires mais, au-delà de tout, eux se voient précurseurs d’une nouvelle forme de vie à la fois communautaire et nomade, à la limite du voyage scientifique, qui préfigurerait carrément les voyages interplanétaires. Même à quai, plantés en plein milieu du port sinistre de Sihanoukville, ils veulent encore y croire : « Je suis si heureuse d’avoir fait partie de l’expérience », affirme Carol Larson, 69 ans. Joel Greiff, lui, a payé sa cabine 350 000 dollars et n’y a passé que vingt-six jours. Il vit désormais à Kampot dans un logement à 200 dollars par mois, et pense ne jamais revoir son argent.
Si on connaît si bien la courte expérience sur l’Odyssey, c’est que plusieurs passagers racontaient en ligne leur choix et leur expérience. Lanette Canen et Johan Bodin ont vendu leur société de location de voitures pour une cabine de 13 mètres carrés et montraient à leurs 60 000 abonnés YouTube leurs escales à Hong Kong ou Bora Bora. Les Theriac, fous de croisières depuis toujours, ils en ont fait plus de 50, se sont félicités auprès de leurs 22 000 abonnés d’avoir vendu leur cabine avant le naufrage et ne regrettent rien de ce passage à bord.
Mais le plus visible de tous reste Randy Cassingham, 67 ans, célèbre depuis 1994 pour les récits d’histoires folles et extraordinaires qu’il raconte sur son site This is True (attention, ne cliquez pas, ceci est un terrible rabbit hole). Il a vendu la quasi-totalité de ses biens et choisi de vivre en mer après des années d’allergies aux pollens qui rendaient infernale son existence dans les forêts du Colorado. Avec sa femme Kit, il a fait ses calculs : 370 000 dollars pour la cabine, puis 8 000 dollars par mois ramenés à 6 000 après l’achat d’actions, selon le FT, et 5 000 tout compris, selon lui, ça valait vraiment le coup pour eux qui n’ont besoin que d’un clavier et d’une connexion numérique pour exercer leurs métiers. Et lui qui détaille avec délectation depuis trois décennies les loupés des autres, dans l’adversité, il garde le sourire : « Kit et moi, nous sommes vraiment ravis : qui a la chance de voyager aussi sereinement et de visiter 65 pays en deux ans ? ! C’était une expérience formidable, et nous n’allons pas pleurer parce que c’est fini. Ma femme et moi avons la chance d’avoir pu faire ce voyage tout en exerçant nos métiers préférés. » Il lâche tout de même : « Je déteste que nous n’en ayons pas eu pour notre argent. » Ce qui ne l’empêche pas de menacer de poursuites la société norvégienne qui a repris le navire, si les affaires des résidents ne leur sont pas rendues.
Tout avait si mal commencé
« Tous les navires qui avaient promis d’être lancés ces dernières années ont manqué la date annoncée. Absolument tous », écrivait Randy Cassingham, avant le départ de l’Odyssey, en novembre 2023. Il venait de vendre sa maison quand Victoria Cruises, à qui il a versé un acompte à cinq chiffres, repoussait son départ. Il a annulé et, sans avoir récupéré son argent, il a versé un acompte à une autre compagnie, Villa Vie. L’Odyssey quittera Belfast avec quatre mois de retard aussi mais c’est sa mécanique financière qui s’est vite déréglée. Le principe était simple et alléchant. Chaque client devait payer sa cabine d’avance, parfois pour un contrat à vie, puis une mensualité censée rester fixe.
Mais beaucoup de cabines sont restées vides. Selon Randy, le navire aurait culminé à 350 résidents pour 650 places. Il raconte que la compagnie aurait alors proposé à ses résidents de payer leurs mensualités à venir, avec 20 % de crédit en plus. Randy a accepté le prépaiement. Pendant près d’un an, il a vécu sur ses mensualités payées d’avance, tandis que la compagnie, qui avait déjà encaissé ces recettes, perdait de l’argent. Puis la guerre en Iran a fait passer le carburant de 700 dollars la tonne à 2 000 ou 3 000, selon le fondateur. Un document interne cité par CBS chiffrait les coûts à 3,1 millions de dollars par mois pour 2,5 millions de recettes à bord plein, ce qu’une source proche de la société conteste. « Le prix du carburant n’a pas causé les problèmes, il les a révélés », résume Paul Fishman, un résident de longue date. Fin juillet, la société propriétaire annonce le lancement d’un second navire et une semaine plus tard, déclare que l’argent manque pour l’Odyssey. Les résidents se cotisent, 400 000 dollars sont récoltés pour l’achat du carburant. « Les résidents sont par définition les actionnaires », explique alors le fondateur. Mais quand 169 d’entre eux veulent racheter le bateau, un prêteur refuse. Il a pris possession du navire, qui pourrait finir aux enchères à Singapour, et personne ne sait si les résidents reverront leur mise de départ.
Partir un jour, sans retour ?
Faut-il enterrer le produit avec l’Odyssey ? Car côté demande, ça ne faiblit pas. Royal Caribbean a vendu en une semaine 70 % son tour du monde de neuf mois. Le désir de partir est immense, mais celui de ne jamais revenir reste rare. L’Odyssey visait des gens « ordinaires, certes de la classe moyenne », et de jeunes retraités « avec un ou deux millions à la banque » désireux d’une vie hors sol à temps plein.
Sur la terre ferme, il existe le même type de produits. Et cela ne fonctionne qu’à certaines conditions. Aux États-Unis, seize résidences qui font payer un droit d’entrée contre des soins à vie ont fait faillite. Mais en Floride, The Villages loge plus de 150 000 habitants qui restent propriétaires de leur toit, peuvent le revendre mais voient leurs charges suivre l’inflation. Mais la croisière à vie reste un segment minuscule, où les promesses de lancement sont plus nombreuses que les navires. Life at Sea a sombré avant d’appareiller, Storylines annonce son départ depuis 2018, et le Majestic de Victoria Cruises n’a jamais quitté le quai. À ce jour, un seul a tenu. The World navigue depuis vingt-quatre ans. En 2003, ses résidents l’ont racheté à ses fondateurs. Ce sont eux qui votent les itinéraires, et qui sont prêts à payer ce logement au moins 2,4 millions de dollars, charges en plus. Sur The World, les clients, multimillionnaires, possèdent le bateau et sont prêts à payer cher ses frais variables. Sur l’Odyssey, ils croyaient avoir acheté leur cabine pour la vie. Ils ont découvert que le bateau revenait à un prêteur, et que leur mensualité ne suffisait plus à payer le carburant.



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