
Ils ne sont pas encore diplômés qu’on les chasse déjà comme les prochains cadors de l’époque. Mais les qualités qu’on attend d’eux sont très différentes de celles de leurs ainés.
L’année universitaire commence à peine mais dans certaines résidences étudiantes américaines, quelques heureux élus ont signé leur convention de stage pour l’été 2027. Des entreprises comme Citadel, Jane Street ou Five Rings recrutent tôt, sélectionnent sévèrement mais proposent des rémunérations astronomiques, autour des 50 000 dollars pour dix semaines, soit environ 43 000 euros. Avant d’accepter, Karthik Kallam, étudiant à l’Ohio State interrogé par le Wall Street Journal, a fait répéter le chiffre plusieurs fois au téléphone, persuadé d’avoir mal compris. Mais Karthik avait très bien entendu.
Les surdoués des probas et des univers complexes
Combien de ballons de basket peut-on faire tenir dans un bus scolaire ? Comment calculer le chiffre d’affaires d’une entreprise sans aucune source de données ? Voilà le genre de questions que Citadel pose à ses candidats. Chez Jane Street, tout commence par un test éliminatoire de calcul mental, multiplications, divisions, pourcentages et décimales : soixante questions à résoudre en huit minutes.
Les recruteurs n’attendent pas toujours la bonne réponse. Les connaissances du métier, la finance en l’occurrence, comptent peu. Ces firmes recrutent des joueurs, pas seulement des premiers de la classe. Les maisons les plus sélectives écument les universités les plus pointues en mathématiques autant que les tournois étudiants de poker et d’échecs, à la recherche d’esprits anormalement doués pour anticiper le coup suivant. Ce qu’ils cherchent, c’est une forme très précise d’intelligence : une grande aisance avec les probabilités, un sens stratégique nourri de théorie des jeux, la capacité à réviser son jugement à mesure que l’information arrive, et du sang-froid, surtout quand on perd.
On est loin des années 1980 et du loup de Wall Street, qui avait bâti sa fortune frauduleuse à force de culot commercial. Les salles de marché recrutaient alors des gens qui savaient compter, mais surtout des tempéraments qui devaient avoir de l’appétit pour la gagne, de l’aplomb, une capacité à s’imposer et à manipuler leurs interlocuteurs. Elles cherchent aujourd’hui des candidats qui mettent un point d’honneur à retirer l’émotion de leurs décisions.
Des petits malins du trading quantitatif qui pèsent lourd
Qui sont les entreprises qui recrutent ? Citadel, Jane Street ou Five Rings… derrière ces noms se cachent des sociétés de trading quantitatif. Leur métier consiste à analyser les marchés, à acheter et vendre à grande vitesse des actions, des options et d’autres actifs, à empocher un écart minuscule sur chaque opération et à recommencer des millions de fois par jour. Ces firmes n’ont ni clients à séduire ni réseau à entretenir : ce sont des modèles mathématiques, écrits en code, qui prennent les décisions. Elles occupent pourtant une place centrale dans l’écosystème de la finance mondiale, car en se tenant toujours prêtes à acheter ou à vendre, elles assurent la liquidité des marchés, et se trouvent souvent de l’autre côté de l’ordre passé par un fonds de pension ou par un particulier. L’activité, légale et régulée, se révèle extrêmement lucrative. En 2025, avec 3 500 salariés, Jane Street, société créée en 2000, a engrangé davantage de revenus de trading que JPMorgan, première banque américaine, et chacun de ses employés rapporte treize fois plus qu’un salarié de la banque. À ce tarif, un stagiaire payé 50 000 dollars représente un pari modeste sur un cerveau prometteur.
Cette année, Citadel vient d’accueillir sa plus grosse promotion, plus de 350 stagiaires choisis parmi 115 000 candidatures, et son fondateur, le multimilliardaire Kenneth Griffin, examine lui-même les offres d’embauche de fin de stage, comme un propriétaire de club de foot choisirait ses joueurs. La France n’échappe pas à ce mercato. Paris a son propre champion du trading quantitatif, CFM, et les géants américains viennent puiser dans le vivier des grandes écoles, essentiellement l’X et l’École normale supérieure. Citadel et Point72 ont plus que doublé leurs équipes de trading parisiennes depuis 2022.
Cerveaux certifiés sans IA
Ces stages mirobolants coexistent avec un phénomène qui touche le gros du bataillon des jeunes diplômés. Selon une étude de Stanford publiée en août 2026, l’emploi des 22-25 ans dans les métiers les plus exposés à l’IA se situe désormais 19 % sous le niveau qu’il aurait atteint s’il avait suivi celui de leurs pairs moins exposés. Les chercheurs ne relèvent aucune vague de licenciements ; les entreprises embauchent simplement moins de débutants.
Les firmes de trading n’offrent évidemment aucune solution à cette génération. Leur modèle repose sur une poignée de salariés très rentables, et leurs recrues sortent toujours des meilleures écoles, le MIT, Penn ou l’X. Ce qui change tient à la nature de ce qu’on attend de cette jeune élite. On a longtemps formé les meilleurs mathématiciens pour concevoir des structures faites pour durer, des ponts, des trains, des centrales, des entreprises, en domptant l’incertitude par des marges de sécurité afin que l’ouvrage tienne des décennies. Les firmes quantitatives leur demandent de piloter à pleine vitesse des modèles sans cesse recalibrés, voués à être remplacés dès qu’ils cessent de rapporter, et de jouer avec l’imprévu au lieu de s’en prémunir. L’ingénieur cherchait à se protéger de l’incertitude, le trader quantitatif en fait son moteur, sa source de profit. Encore doit-il en être capable sans béquille algorithmique : lors des « superdays », ces journées d’évaluation finale, le candidat stagiaire doit prouver qu'il sait raisonner sans accès à l’IA.
Mais toutes ces qualités ne protègent évidement pas des erreurs de jugement. Diplômé de physique du MIT, recruté par Jane Street après un stage, Sam Bankman-Fried y a passé trois ans avant de fonder la plateforme de cryptomonnaies FTX, dont l’effondrement en 2022 lui a valu vingt-cinq ans de prison pour fraude.



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