
6-7, Dab et mewing, autant de mèmes et de mimiques qui sont devenus viraux chez les adolescents. Au point que ces derniers se sont mis à les performer dans de drôles de duels.
Un cercle formé par des dizaines de jeunes dans la rue, deux opposants qui se jugent par le regard, une tension palpable. Non, nous ne sommes pas dans un remake de Fight Club mais dans une 'aura battle', sorte de bataille qui oblige les participants à s'affronter à coups… de mèmes.
« C'est l'heure du d-d-d-duel »
Durant l'été 2026, ce drôle de phénomène appelé « aura battle » est né au Brésil avant de s'exporter en Argentine, au Mexique, en Bolivie, au Pérou et au Paraguay. Le concept est aussi absurde qu'il en a l'air : les opposants s'affrontent en performant des emotes bien connues du web. On retrouve le fameux mouvement de bras du mème 6-7, le mewing, un move popularisé par l'esthétique « lookmaxxeur » qui consiste à se mordre les joues et souligner les traits ciselés de sa mâchoire, le Siuuu de Cristiano Ronaldo, un petit saut signature effectué après chaque but, ou bien encore des postures issues de personnages d'animé japonais comme Solo Leveling. Le vainqueur, qui est désigné par un vote du public, est celui qui aura gardé tout son sérieux et son implication dans cet exercice, une attitude qui rapporte donc ces fameux « points d'aura ».
Tout commence par une blague
Le concept même de l' « aura farming » remonte quant à lui à l'été 2025, et consiste à performer des blagues ou des stunts (des gestes difficiles à exécuter, comme lancer une boulette de papier dans une corbeille de très loin) pour accumuler des points de coolitude auprès de ses camarades. Cette gamification du quotidien scolaire semble donc s'être exportée dans la rue pour devenir un évènement physique et communautaire bon enfant. Et comme beaucoup de phénomènes du même genre, tout est parti d'une blague. En effet, la première « aura battle » a d'abord été annoncée par Corre Jhow, un petit producteur de contenu de la région du nord-est du Brésil. En juin 2025, cet influenceur avait posté sur son compte TikTok plusieurs affiches générées par IA (et accompagnées d'une musique phonk bien agressive) promouvant la première rencontre de « Farmaçâo de Aura ». Ses followers l'ont finalement pris au sérieux et une centaine de jeunes ont donc lancé cette petite tendance qui s'est ensuite dispersée à travers tout le continent sud américain, provoquant au passage une panique morale étrangement redondante.
Les symptomes d'une jeunesse post-covid ?
Dès la mi-août, plusieurs municipalités latino-américaines ont pris des mesures pour encadrer, voire interdire, ces rassemblements potaches. À Cuiabá (Brésil), le maire a bloqué un championnat, tandis qu'au Honduras, l'édile de La Libertad, Samuel Romero, est allé plus loin en bannissant purement et simplement l'activité, suggérant même le retour du service militaire obligatoire pour « remettre de l'ordre » chez les jeunes. Son communiqué associe d'ailleurs les aura battle aux rassemblements de therian, cette communauté d'adolescents, très ancrée en Amérique du Sud, qui affirme une identification profonde à une espèce non-humaine et se filme en train de faire des sauts d'animaux, avec des masques de chats ou de loup. Ce rapprochement n'est d'ailleurs pas anodin quand on compare les trajectoires de répression similaires entre les aura battle et le mouvement therian, qui avait été relayé par des figures d'extrême droite comme l'Argentin Agustín Laje ou le Mexicain Eduardo Verástegui. Ces derniers y voyaient un symptôme supplémentaire de « décadence » sociétale des jeunes lié à des discours anti-trans.
Au-delà des paniques des politiques, ces deux mouvements semblent être liés aux conditions de vie des jeunes latino-américains dans un contexte post-Covid. Démographiquement dominante et ultra-connectée (en moyenne 3h32 par jour), la génération Z vit aussi une crise de santé mentale documentée, marquée par un isolement pandémique non résorbé, et vivant dans des environnements fortement touchés par la violence urbaine. Ces rassemblements de jeunes qui performent les codes visuels du web dans la rue peuvent être interprétés comme de nouveaux rites de passage qui réintroduisent le jeu, le corps, le regard des autres et un sentiment d'appartenance de groupe dans des vies d'ados qui ont passé trop de temps en ligne.


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