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Rentier algorithmique : le nouveau rêve ?

© Chaly via pexel

Pour gagner de l'argent, ils ne comptent plus sur un salaire mais sur le rendement d'une activité secondaire, le fameux « revenu passif ». Bon calcul ? Pas sûr. Vraie bascule ? Sans doute

On vous promet un rendement entre 15 et 35 %, un retour sur investissement en deux ou trois ans, un revenu récurrent « sans risque ». Pour que ce rêve devienne votre réalité, il suffirait de « monter dans le train, vite, avant qu'il ne soit trop tard ». Le train, en l'occurrence, c'est celui du Padel, ce sport de raquette qui a explosé partout en Europe. Mais déjà en Suède, premier pays converti à ce jeu, le train a déraillé : une centaine de clubs a fermé et près de 500 millions d'euros de capital ont été perdu. La tendance reste pourtant bien réelle : le nombre des amateurs continue de grimper et ils veulent jouer. Une opportunité vraie sur laquelle trop de monde a misé. Retenez cet exemple du Padel qui illustre bien notre temps où les bonnes affaires ne manquent pas. Et les raisons de faire faillite non plus.

Quand je serai grand, je voudrais faire des revenus passifs

Michaël Tremblay travaille dans une papeterie près de Montréal. Un job correct mais qui ne l’empêche pas de rêver à arrondir ses fins de mois. Son coup de génie lui a été soufflé par son chatbot. Les acheteuses de carnets sont nombreuses mais beaucoup tapent des recherches très précises pour des produits qui n’existent pas. C’est sur ce créneau très spécifique que Michael a donc misé comme il le raconte au Wall Street Journal. Désormais, il vend sur Etsy des carnets planificateurs de repas aux femmes qui randonnent et souffrent d'un TDAH. Et, aussi étrange que cela puisse paraitre… ça se vend. Pour un objet conçu sur IA, pendant une pause déjeuner, Michaël génère quelques centaines de dollars par mois. Matt Ebso, trentenaire installé en Espagne, a parié sur une autre idée. Il loue des clones de sa propre voix et empoche près de 3 000 dollars mensuels. Quant à Ronnie Lim, 19 ans, il revend sur eBay des produits Amazon en empochant au passage une petite marge : « On ne sait pas combien de temps ça va tenir, mais on va gagner autant qu'on peut. »

Ces trois-là ne sont pas des cas isolés. Plus de la moitié des Américains, et 60 % de la génération Z, estiment qu'un emploi classique à temps plein ne les mènera jamais à leurs objectifs financiers et près d'un jeune adulte sur deux tire déjà un revenu d'ailleurs que d'un travail salarié. En France, 4,3 millions d'actifs, soit un salarié sur six, exercent déjà une seconde activité rémunérée, et le phénomène culmine chez les 18-24 ans à un sur quatre. Sur les moteurs de recherche, cet intérêt pour le « revenu passif » a grimpé de moitié sur la décennie.

Du salaire au rendement

Le salariat n'a pas disparu, mais son statut a changé. De dominant, il redevient une option parmi d'autres, pas forcément la plus enviable, et l'on remet à l'honneur d'autres formes de revenus. La rente, ces actifs qui produisent du revenu sans qu'on s'épuise, sort grande gagnante. Mais cette génération qui s'envisagerait volontiers rentière n'a pas les moyens des rentiers d'autrefois, elle n'a hérité ni de terres, ni d'immeuble, ni de portefeuille d'actions. Faute de capital, elle fabrique sa rente avec les moyens du bord. Matt Ebso, qui loue des clones de sa voix, formule la règle : « Combien puis-je investir le moins possible pour gagner le plus possible ? » Il est moins question ici de plaisir que de calcul. Ce que confirme Michaël Tremblay, ses carnets ne sont pas un métier passion ou une carrière solide et pérenne, c'est la satisfaction d'avoir généré rapidement une ligne de revenu. Fragile, certes. Car rien ne dit combien de temps le filon tiendra et pour quel bénéfice. Le rêve de la rente a un coût certain : un gros niveaux d'incertitude.

La fortune des uns fait la ruine des autres ?

À l'échelle d'un individu, le calcul peut s'avérer gagnant. Mais le modèle est bâti sur celui de la ruée qui ne profite qu'à une poignée. Hier, flairer un créneau avant les autres demandait du temps, un réseau, une intuition, parfois un capital. Aujourd'hui, le signal de l'opportunité circule sur les réseaux, et son avantage s'évapore à mesure qu'il se partage. La barrière d'entrée a fondu, elle aussi. L'idée du carnet pour randonneuses à TDAH, non contente d'être repérable par des centaines de personnes en même temps, se duplique en quelques clics et sans recours possible.

Le Padel l'a montré en grand, avec ses terrains et ses faillites, mais la mécanique vaut pour tous les eldorados du revenu passif, du carnet Etsy au clone vocal. La tendance ne ment pas, le rendement qui se dissout dans la ruée que sa propre révélation déclenche. Résultat ? Quelques-uns s'enrichissent, les autres ont bossé au mieux pour rien, au pire pour creuser leurs dettes. Seules les plateformes gagnent à tous les coups, elles qui prélèvent leur commission sur chaque tentative, la gagnante comme la perdante.

Qui ramasse la mise ?

Sous le rêve de rente se cache donc un modèle qui généralise l'incertitude. Le salariat, lui, reposait sur l'inverse. En échange d'une subordination à un employeur, il donnait accès au plus grand nombre un revenu régulier, un statut, une protection contre les coups durs, tout un édifice bâti pour amortir l'aléa que les travailleurs ne portaient plus seul. Cet édifice s'effrite.

Mais on ne retrouve pas non plus le monde d'avant le salariat, celui de l'artisan et du journalier. Ceux-là portaient leur risque, mais ils possédaient quelque chose en propre : un métier, un atelier, un savoir-faire qui pouvait leur donnait prise sur le marché. Le vendeur de carnets, lui, ne possède rien. Son outil est loué à une plateforme, sa niche se copie en trois clics, son marché peut s'effronder en moins de temps qu'il en aurait fallu pour pouvoir en vivre. Avec la multiplication de ces rentes algorithmiques, on perd sur les deux tableaux, le confort de la protection salariale et la prise que donnait l'indépendance d'autrefois. Reste le risque, à la charge de chacun.

Dupés, mais pas dupes

Le désir de rente ne surgit pas de nulle part. Cette génération est, de fait, plus entreprenante que ses aînées : selon le Global Entrepreneurship Monitor, les 18-24 ans affichent aujourd'hui le plus haut taux d'activité entrepreneuriale de toutes les tranches d'âge, un renversement par rapport aux générations précédentes. Mais cet élan, aussi sincère soit-il, a été entretenu. Par des influenceurs qui vendent l'affranchissement du salariat comme une révélation, par des plateformes qui inventent un revenu prétendument passif, jusqu'à ces applications qui proposent aux jeunes de monnayer leurs propres données personnelles pour quelques dizaines de dollars par mois, par une culture du jeu vidéo qui a appris très tôt à optimiser, à farmer, à calculer et monétiser sa valeur. Et de l'autre côté, un monde du travail qui se dérobe, des entreprises qui recrutent moins et licencient plus. Le tour de force fut de présenter ce lâchage comme une libération, de changer un abandon en aventure.

Yana Bijoor, lycéenne new-yorkaise de dix-sept ans qui dissèque sa propre génération, explique qu'on leur a dit « fais ce que tu aimes », et qu'on leur sert désormais « monétise ce que tu aimes, ou reste sur le carreau ». Et d'ajouter que le revenu passif est « l'un des pièges les mieux ficelés que l'économie ait tendus », celui qui a transformé une mutation de modèle en défis individuel. Yana Bijoor l'affirme : sa génération n'a pas gobé le rêve des revenus passifs ou l'idéal des sides projects, ces projets secondaires qu'on fait « pour le kiff». Elle compose avec le monde qu'on lui a laissé. Dupée, mais pas dupe. Elle sait que le filon se refermera, que la plateforme prélèvera sa part, que le prochain coup dur sera pour elle. Parce qu'elle se disperse en millions de gestes individuels, cet effritement du modèle salarial est encore difficile à chiffrer. Mais s'il provoque la fragilisation du plus grand nombre, ses effets finiront par être massifs.

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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