Vue de Marseille

Zone franche, ZAD, cités-états… Pourquoi la « zone » est devenue la forme politique de notre époque

© Laura Laureano

La zone est partout. Dans un essai brillant, la philosophe Jeanne Etelain enquête à travers la géographie, la science-fiction et la psychanalyse, pour comprendre ce que l’omniprésence de ce terme révèle.

Jeanne Etelain est philosophe et chercheuse en théorie politique de l'espace. Dans Zones, elle part d'un constat simple : le mot a tout envahi. Zone franche, zone de guerre, ZAD, zone grise, zone démilitarisée... la langue contemporaine en est saturée. Ce n'est pas un hasard. À travers la géographie, la science-fiction et la psychanalyse, elle montre que la zone est devenue la forme spatiale de notre époque : ni territoire stabilisé, ni enclave séparée, mais espace instable qui transforme le monde par ses marges.

La manière dont on nomme nos espaces modifie-t-elle la façon dont on les vit et les administre ?

Jeanne Etelain : Chaque mot correspond à une manière de concevoir l’espace et s’accompagne de manières de le pratiquer. Le territoire renvoie à un espace homogène, découpable en unités, lié à la souveraineté (XVIᵉ siècle) et à une autorité sur une portion d’espace. Ce n’est ni bon ni mauvais en soi : il est crucial, par exemple, dans les luttes autochtones pour la reconnaissance de leurs droits. Le lieu, lui, est une conception hétérogène et singulière : « Ici n’est pas là-bas ». Il est lié à une identité, une histoire, et se forme souvent en opposition au global. Là encore, il peut être émancipateur ou réactionnaire. Avec la zone, j’explore une spatialité plus instable, dynamique, changeante.

L’une des caractéristiques de la zone révélée par votre enquête est son « agentivité ». Que voulez-vous dire ?

JE : J’emprunte le concept d’agentivité à la théorie de l’acteur-réseau, fondée en partie par Bruno Latour. Selon cette théorie, la société n’est pas uniquement faite par les humains, mais par un ensemble d’actants : les objets techniques, les infrastructures, les bactéries, les animaux… Chacun de ces actants a une dynamique, des intérêts propres, et ce sont leurs interactions qui orientent ce qu’il se passe.

La ville, par exemple, n’est pas juste une population humaine dans un décor, mais plutôt un réseau complexe qui implique des matériaux, des bâtiments, des réseaux d’eau et d’électricité, des arbres, des animaux urbains, des algorithmes de circulation… C’est l’ensemble de l’interaction de tous ces éléments qui oriente les comportements, qui crée des contraintes ou au contraire offre des opportunités.

L’idée que l’espace a une agentivité, une puissance d’agir, est assez évidente ; sinon, on ne l’aménagerait pas en vue d’orienter le comportement des individus. Michel Foucault le montrait bien avec la question des architectures disciplinaires – l’idée que la manière dont les prisons, l’école, l'hôpital, sont agencés architecturalement moule les actions des gens. Le courant de la géographie critique, de Henri Lefebvre à David Harvey en passant par Doreen Massey, souligne que l’espace non seulement traduit des rapports de pouvoir et des relations sociales, mais les produit aussi.

Avec la zone, on va encore plus loin : on démontre que l’espace possède une sorte d’autonomie qui peut résister à ce qu’on veut en faire, qui peut dévier les effets attendus, introduire du discontinu, de l’imprévisible, et que donc il n’est pas entièrement déterminé ou déterminable.

Les villes sont souvent anthropomorphisées. À l’été 2025, par exemple, Marseille a déchaîné les passions dans les pages de Libération. D’un côté, on dépeignait « une ville hostile, qui rejette toute forme de sophistication », de l’autre, on opposait que « Marseille n’accepte ni ne rejette personne, pour la bonne raison que ce n’est pas un personnage ». Une ville peut-elle être dotée d’une personnalité, avoir des mouvements de rejet ?

JE : Dès qu’on parle d’agentivité, on pense au danger de l’anthropomorphisme. Si on dit qu’un virus, l’espace ou la ville « agit », on entend tout de suite « agit comme un humain » : avec une volonté, une intention, une projection rationnelle en vue d’une fin. C’est un modèle de l’action anthropocentré, réducteur, et même un peu faux. On sait que les humains n’agissent pas seulement par volonté consciente, mais « sont agis » par des contraintes matérielles, des forces socio-économiques, des désirs inconscients.

Quand je parle d’agentivité, je ne parle pas de volonté. Je parle d’une capacité à orienter ce qu’il se passe, à faire dévier des trajectoires. C’est ce que permet de penser l’approche de la théorie de l’acteur-réseau. L’agentivité, la puissance d’agir, n’est pas localisée en un point qui est le sujet humain, elle est distribuée dans l’ensemble des interactions qu’on appelle « agencement ». Ce sont ces interactions qui produisent des effets.

Pour une ville, l’enjeu est de comprendre l’agencement spécifique dont on parle. Marseille n’est pas Paris ni Besançon. Si elle n’a pas de personnalité, elle a tout de même un caractère, c’est-à-dire qu’elle est un ensemble de traits géographiques, historiques, sociaux, techniques, qui composent cette manière particulière d’être ville qu’est Marseille.

Cette dynamique est assez proche de l’hypothèse Gaïa, que vous évoquez dans votre livre. Cette théorie présente la Terre comme un être vivant, capable de s’autoréguler, et donc de se défendre, y compris contre des humains néfastes. Après avoir été largement contestée, elle a retrouvé ces dernières années ses lettres de noblesse. Une marque de notre époque ?

JE : Pour la Terre comme pour la ville, les métaphores organicistes, qui comparent la ville ou la Terre à un organisme vivant, sont à la fois très anciennes, et toujours réactualisées. On comprend pourquoi : c’est un modèle heuristique efficace. Il permet de comprendre que la Terre ou une ville est un ensemble qui n’est pas seulement une collection d’éléments, mais qui possède une dynamique interne.

Ces comparaisons ont été critiquées, car elles présupposent une sorte d’unité harmonieuse où toutes les composantes fonctionnent main dans la main. Or, ni la ville ni la Terre ne sont des totalités paisibles : il y a du conflit, de la friction.

L’originalité de l’hypothèse Gaïa n’est pas l'idée d’autorégulation. C’est l’idée que les conditions d’habitabilité de la Terre sont le produit de l’ensemble de l’activité des vivants sur des milliards d’années. Cela suggère que l’espace dans lequel nous vivons n’est pas un cadre qui nous préexiste où la vie serait miraculeusement apparue.

Le philosophe et historien Sébastien Dutreuil parle d’extension du vivant. Dans cette perspective, la Terre n’est pas un grand tout qui englobe l’ensemble de ses parties. Au contraire, elle est une partie supplémentaire – comme la coquille de l’escargot – qui vient s’ajouter au vivant. Bruno Latour disait quant à lui que c’est un tout plus petit que ses parties. Alors, moi je dis, corrélativement, que les parties sont plus grandes que le tout et c’est ce que j’appelle zones.

Cette réflexion peut-elle être appliquée à l’échelle de la ville ?

JE : Pour Le Corbusier, la division de la zone – résidentielle, commerciale… – est pensée sur le modèle de l’organisme. Chaque zone joue le rôle d’un organe dans une sorte de grand corps urbain intégré. Mais dans les faits, on remarque que le zonage ne produit jamais un organisme cohérent, mais crée des frictions, de la discontinuité, des espaces interstitiels, des marges, des débordements, qui échappent à l’intégration. Le zonage produit en permanence de nouveaux espaces hétérogènes, parfois incompatibles, qui ne se laissent jamais totalement englober.

Autre critère essentiel de la zone qui traverse votre livre : l’idée que la zone a beau être autonome, son existence est intimement liée à un tout. Autrement dit, la zone ne fait pas sécession, bien au contraire.

JE : La zone n’est jamais un dehors absolu. Elle n'est pas une enclave séparée qui ferait sécession ou s’arracherait au reste ; c’est une excroissance du tout, elle émerge à partir d’un ensemble plus vaste. Elle vient en perturber la nature, la structure, la cohérence, l’organisation, car elle prend une trajectoire différente et incarne une autre possibilité de cet espace. Souvent, la zone va faire un retour dans l’espace duquel elle émane pour le transformer.

C’est une lecture particulièrement intéressante au regard du développement de zones sur le modèle de cité-État : la zone d'emploi et de développement économique (ZEDE) Prospera, au Honduras, des projets de villes comme Neom en Arabie saoudite, Liberland entre la Serbie et la Croatie, etc.

JE : Ce sont des zones soumises à leurs propres règles, sous la forme d'exemptions fiscales, sociales ou légales. Elles permettent d’expérimenter avec d’autres règles du jeu, mais souvent l’exception vise à devenir la règle. On ne cherche pas à transformer la société ou le monde en s’attaquant au centre ; on le fait par ses marges, ses interstices, ses exceptions.

Quinn Slobodian, dans son livre Le Capitalisme de l'apocalypse, montre que la zone est devenue la forme spatiale au cœur des imaginaires des libertariens de la Silicon Valley comme Elon Musk et Curtis Yarvin. Ils y voient des utopies concrètes et des laboratoires d'expérimentation de leurs fantasmes anarchocapitalistes. Mais leur but est que les zones prolifèrent sur toute la planète. C’est un projet politique.

Un autre exemple est la création des zones économiques spéciales en Chine, dans les années 1970. C’était une manière pour l’économie nationale chinoise de s’ouvrir à l’économie de marché, dans une volonté de convertir progressivement l’ensemble du modèle économique chinois.

On a vu apparaître aux États-Unis des villes sanctuaires en réponse à la politique d’immigration de Donald Trump. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

JE : L’autonomie que la zone permet peut servir de bouclier. Le pendant de ces zones refuges, ce sont des espaces de violence sociale extrême, qui sont aussi des zones. La zone est toujours réversible : pour lutter contre des zones, il faut créer des zones. Pour répondre à un pouvoir libertarien, qui a ce fantasme d’un monde fait de zones, lieux de capitalisme sauvage, on crée des contre-zones où on va expérimenter avec la fin du capitalisme. Il y a une sorte de dialectique. D'ailleurs l’acronyme ZAD, pour zone à défendre, désigne à l’origine une zone d’aménagement différé.

L’omniprésence du concept de zone n’est-il pas le signe d’un monde qui doit et essaie de se transformer ?

JE : Elle signale que l’on est dans un monde qui ne se pense plus comme un tout homogène, mais qui n’est pas non plus un ensemble de territoires bien découpés, stabilisés. On vit dans un monde de transitions multiples. Cela nous oblige à accepter une pluralité de régimes d’espace et de penser leur coexistence, leurs conflits. Le terme « zone » apparaît quand le monde cesse d’être organisé dans de grands cadres unifiés. La transformation se fait par poches, par morceaux, par expérimentations.

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