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PsyOps : le tweet qui dit que l’IA pourrait anéantir l’humanité est-il une vaste opération de manipulation ?

© NBC News

Le tweet de Jacob Coxin a atteint une visibilité si rapide et si forte que pour certains, il en devient suspect.

« Il ne s'agit pas d'un coup marketing », écrivait Jacob Coxon dans sa série de tweets publiée le 9 septembre dernier. Ok. Mais en quelques heures, le message d’un chercheur inconnu qui génére plus de 150 millions de vues, une vitesse et une puissance de diffusion supérieures aux messages les plus viraux d’Elon Musk… c’est louche.

Coïncidences ? Ils n'y croient pas…

« AI Kills Everybody or Doomer Psyop? » à traduire par : L'IA tue-t-elle tout le monde ou opération psychologique catastrophiste ? C’est la question que posait le dernier épisode d’All-In, podcast star de la tech américaine. Quatre grandes figures du capital risque y partagent leurs analyses et notamment David Sacks, le « tsar de la crypto », investisseur de son état, qui fût jusqu’en mars dernier le responsable de la politique IA et crypto de l’administration Trump 2. Samedi 12 septembre, ils revenaient sur la manière remarquable dont le post de Jacob Coxon a fait le tour du monde, une viralité qu’Elon Musk lui-même a déclaré suspecte : « Je ne crois pas que cela se soit déjà produit pour une publication provenant d’un nouveau compte quasiment inactif. »

Le premier élément avancé par David Sacks concerne le rôle des médias dans cet emballement. Le Wall Street Journal a effectivement publié un papier sur l’alerte lancée par Jacob Coxon quelques heures seulement après son post. David Sacks affirme qu’une de ses connaissances aurait vu l’article en ligne 18 minutes avant le post de Jacob. Cette affirmation n’est plus vérifiable (l’article a été mis à jour, comme c’est souvent le cas), mais, quoiqu’il en soit, le timing, selon David Sacks, alimente l’hypothèse d’un briefing sous embargo.

Le même jour, une autre séquence attire l’attention. Daniel Kokotajlo, directeur exécutif de l’AI Futures Project et ancien chercheur en gouvernance chez OpenAI, était l’invité du Joe Rogan Experience, l’un des plus puissant podcast du monde. L’épisode évoque aussi les risques liés aux agents autonomes, les failles de surveillance dans les laboratoires et la possibilité que des systèmes d’IA échappent aux environnements dans lesquels ils sont testés. Joe Rogan et le Wall Street Journal touchent des cibles très différentes, anti-systèmes et libertariennes pour le premier, conservatrices centre droit pour le second. Mais David Sacks s’étonne de cette fabuleuse concordance des temps.

À l’autre bout du spectre politique, David Sacks évoque les premiers relais du message. On y trouve Nathan Calvin, directeur juridique d’Encode AI, Peter Wildeford, de l’AI Policy Network et Jaan Tallinn, investisseur et donateur du mouvement de sécurité de l’IA, un proche d’Anthropic pour avoir participé à son financement initial. Tous partagent des positions favorables à une régulation renforcée de l’intelligence artificielle.

Dernier fait étonnant, le commentaire d’Evan Hubinger, chercheur chargé des travaux d’alignement chez Anthropic, qui moins de deux heures après le message de David Coxon prend le risque de lui donner de la visibilité en le partageant pour corroborer ces propos : « Jacob a raison sur ce point. Nous croyons vraiment que l’IA pourrait tuer toute l’humanité. Personnellement, je pense que le risque dépasse 10 % au cours de la prochaine décennie. »

Timing parfait pour les « doomers »

Cet emballement médiatique intervient dans un moment particulièrement sensible. Anthropic préparait une introduction en Bourse, dont la valorisation record pouvait dépasser 2 000 milliards de dollars et celle d'Open AI devait suivre.

Or, une introduction en Bourse impose aux entreprises une prudence extrême dans leurs prises de parole. La « quiet period », ou période de silence, ne signifie pas que toute communication devient impossible. Mais elle encadre très strictement toutes déclarations susceptibles d’être interprétées comme une tentative d’influencer le marché. Dans ce contexte, tous les propos des dirigeants, des chercheurs et des responsables de la sécurité sont minées.

C’est ce qui rend particulièrement troublante la publication, le 12 septembre, de la note de Dario Amodei, le directeur général d’Anthropic, intitulée We Must Pace the Frontier. Il reconnaît que les progrès de l’IA s’accélèrent au point de pouvoir dépasser la capacité des entreprises à comprendre et contrôler leurs propres systèmes. Non seulement il appelle à ralentir le rythme d’amélioration des modèles mais il propose de donner à des évaluateurs indépendants un accès continu à ses laboratoires afin d’évaluer les dangers potentiels.

La note d’Amodei est-elle une réponse sincère ? Une manière de reprendre la main sur le récit ? Une manipulation pour imposer des contrôles qui dédouane l'entreprise de ses responsabilités ?

PsyOps ou pas ? Who knows ?

Pour l’instant, aucune enquête indépendante n’a établi l’existence d’une PsyOps, autrement dit d’une opération psychologique destinée à manipuler une opinion publique qui n’avait pas besoin de cela pour nourrir ses doutes, voire son hostilité, à l’égard de l’intelligence artificielle.

Les éléments soulevés par David Sacks sont pourtant repris en boucle sur les réseaux sociaux. Quoi qu’il en soit, cet épisode révèle la bataille titanesque qui se joue autour de l’IA. D’un côté, Dario Amodei, Sam Altman et Elon Musk, concurrents généralement terribles, affichent une convergence publique en faveur d’un ralentissement du développement et d’un renforcement des contrôles. De l’autre, Donald Trump refuse de ralentir la course américaine à l’IA, au nom de la compétition avec la Chine. Ce clivage peut-il devenir un enjeu politique des élections de mi-mandat de 2026 ?

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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