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Faux journalistes, bots Only Fan et mèmes foireux : la sale guerre de l'industrie de l'IA contre la régulation

Depuis la fin de 2025, un puissant lobby financé par les pontes de l'industrie de l'IA tente de manipuler l'opinion publique pour éviter une régulation trop lourde et contrer la révolte anti-IA qui monte.

En avril 2026, Nathan Calvin, vice-président et conseiller juridique de l'association américaine Encode, une association qui lutte pour la régulation de l'IA, reçoit un mail de demande d'interview d'un certain Michael Chen. Ce dernier se présente comme un journaliste travaillant pour le média The Wire by Acutus et sollicite son avis sur un projet de loi du Tennessee concernant l'IA.

Un faux média généré par IA

Seulement voilà, plusieurs éléments du mail paraissent suspects aux yeux de Nathan. Le titre de l'article semble déjà écrit, l'échange doit se faire à l'écrit et surtout, il n'existe aucun journaliste répondant au nom de Michael Chen. Envoyé au (vrai) journaliste Tyler Johnston du média Model Republic, le mail est analysé au détecteur d'IA Pangram (un des détecteurs les plus fiables actuellement) et s'avère avoir été entièrement rédigé avec un LLM. Cette série d'indices va mener Tyler Johnston à l'analyse de la centaine d'articles du site The Wire by Acutus qui s'avèrent avoir été générés par IA pour 96 d'entre eux. Si les sujets sont variés (certains articles sont consacrés à l'industrie pharmaceutique ou aux élections de mi-mandat), la ligne éditoriale est résolument anglée sur trois points : une attaque constante de la réputation et de la crédibilité d'Anthropic, une critique des États américains démocrates ayant tenté de légiférer sur l'industrie de l'IA, et une charge contre les défenseurs de la régulation. Un des articles a notamment ciblé le journaliste John Sherman, consultant spécialisé en IA et critique de l'industrie, en listant et contactant ses clients afin de leur demander s'ils comptaient collaborer encore avec lui. Les conclusions de Model Republic sont sans appel : The Wire by Acutus n'est pas un média journalistique et indépendant comme il le revendique sur sa page de garde, mais plutôt un outil d'influence politique monté de toutes pièces par une partie de l'industrie de l'IA.

Build American AI, le lobby occulte de l'industrie

Pour arriver à cette conclusion, le journaliste de Model Republic va recouper plusieurs éléments troublants. En analysant qui, sur X, relaie et amplifie le contenu d'Acutus Wire, il tombe sur Patrick Hynes, directeur du cabinet de lobbying Novus Public Affairs. Hynes retweete régulièrement les articles du site et apparaît même cité favorablement dans certains d'entre eux. Plus important encore, le cabinet de lobbying est un client déclaré de Build American AI, une structure de lobby dont le statut juridique se présente sous la forme d'une ONG dite « 501(c)(4) ». Grâce à ce statut, l'association peut financer des campagnes, des agences de communication, des sites web, des réseaux d'influenceurs sans que l'on sache d'où viennent les fonds.

Cette structure ne fonctionne pas toute seule. Elle est le bras occulte d'une super PAC (une organisation de lobbying) appelée Leading the Future et fondée à l'été 2025 dans le Nevada. Contrairement à Build American AI, cette structure est obligée d'être transparente sur ses donateurs. On y retrouve Greg Brockman, président d'OpenAI, et son épouse, qui ont versé 25 millions de dollars, le fond de capital-risque Andreessen Horowitz, l'un des principaux actionnaires d'OpenAI, qui a contribué à hauteur de 50 millions, ainsi que Joe Lonsdale, cofondateur de Palantir. Les deux structures fonctionnent de concert : le super PAC est utilisé pour les opérations traçables et déclarées, et l'ONG sert pour les opérations d'influence à l'éthique douteuse. Au cœur du dispositif, on retrouve Chris Lehane, directeur des affaires mondiales d'OpenAI, l'homme qui, selon plusieurs enquêtes, a architecturé la création de l'ensemble de la structure et conseillé Brockman sur ses donations personnelles.

Des posts Instagram à 5 000 dollars...

The Wire by Acutus est loin d'être la seule opération lancée par cette organisation, qui a pour objectif d'assurer à l'industrie de l'IA le moins de résistance possible. En mai 2026, le magazine Wired révèle une deuxième opération plus axée sur le grand public et à plus grande échelle. Build American AI a mandaté l'agence spécialisée dans le marketing d'influence SM4 pour recruter des créatrices de contenu sur TikTok et Instagram. Leur profil n'a rien à voir avec l'IA. On y trouve surtout des femmes à tendance progressiste dont le contenu est habituellement porté sur le lifestyle, la famille ou la maternité. Parmi les dizaines de comptes qui ont été recrutés, on trouve Melissa Strahle et ses 1,4 million d'abonnés sur Instagram, qui a publié le 1ᵉʳ avril dernier une vidéo la montrant avec ses filles en train de vanter l'IA comme un outil qui lui permet de « gérer les tâches pendant que j'assiste aux spectacles de danse et aux événements scolaires de mes enfants ».

Comme l'indique la journaliste Taylor Lorenz, qui a mené cette enquête, les posts de ce genre sont payés dans les 5 000 dollars et font pour la plupart la promotion de l'innovation américaine tout en mettant en garde contre un éventuel risque technologique venant de la Chine ; une rhétorique que l'on retrouve très souvent dans le milieu de l'IA US.

... Et des bots foireux sur X

Plus récemment, les mêmes journalistes ont mis en évidence deux autres opérations de manipulation financées par Build American AI sur le réseau X. La première est un post attaquant le législateur new-yorkais Alex Bores, qui va cumuler 1,5 million de vues en 28 heures. Derrière cette viralité, le journaliste Tyler Johnston repère 15 retweets provenant de 55 comptes bots qui présentent tous les mêmes profils atypiques, celui de « femmes de 18 ans » faisant la promotion de leur compte OnlyFans et qui ont été réactivés au même moment après des années d'inactivité.

La deuxième opération, plus sophistiquée mais moins efficace, a été repérée par Taylor Lorenz. Il s'agit cette fois de deux comptes créés le même jour sur X, en apparence opposés mais en réalité complémentaires. Le premier, Doomers Are Dumb, pousse des mèmes trollesques pour se moquer des figures anti-IA comme Bernie Sanders. Le second, Jonathan Doomer, est un personnage entièrement généré par IA qui se présente comme un ingénieur ayant quitté son travail pour alerter sur les dangers de l'IA. Ses posts pro-Chine et ses menaces envers Sam Altman n'ont qu'un seul objectif : caricaturer le mouvement critique pour le faire passer pour dangereux et extrémiste. L'opération a été montée par l'agence Memelord Technologies, fondée par Jason Levin, qui revendique ouvertement sur son site d'aider ses clients à « contrôler le récit sur internet ». L'opération n'a toutefois pas vraiment porté ses fruits : les deux comptes totalisent moins de 2 000 abonnés combinés, et la plupart des publications peinent à dépasser 500 vues. Rob Wiblin, chercheur spécialisé dans les politiques liées à l'IA, résume l'opération en une phrase : « Ces gens semblent étrangement mauvais dans leur travail. »

La guerre est déclarée

Cette série d'opérations financées à coups de millions venant de l'industrie de l'IA n'en est sans doute qu'à ses débuts. En février 2026, le magazine Time consacrait sa couverture à ce qu'il appelle « The People vs. AI » et décrivait une véritable rébellion bipartisane et décentralisée qui s'organise contre l'introduction forcée de cette technologie et les constructions de data centers avides d'énergie et d'eau partout sur le territoire. Si les pontes de l'intelligence artificielle déploient les grands moyens pour faire pression sur le mouvement, il n'est pas certain qu'ils gagneront la bataille des cœurs et des esprits. « Les politiciens qui choisiront de faire le jeu des Big Tech au détriment des Américains ordinaires paieront un prix politique énorme », a ainsi prévenu Brendan Steinhauser, stratège républicain et CEO de l'Alliance for Secure AI, dans l'article du Times. Les midterms de novembre 2026 seront le premier vrai test électoral de ce rapport de force. Des deux côtés, on prépare la guerre.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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  1. Avatar Doutes & raisons dit :

    L’article met parfaitement en lumière une vérité qui dépasse largement le cas de l’IA : quand des intérêts privés massifs sont en jeu, certains n’hésitent pas à manipuler l’opinion, tordre les règles et utiliser les institutions comme accessoires au service de leur ego ou de leur business, pas des citoyens. Et ce mécanisme-là, on le retrouve tristement à toutes les échelles, de la Silicon Valley à… une petite mairie du Nord avec un gilet jaune géant sur sa façade.

    Quand l’IA sert de prétexte à une guerre d’influence
    L’article décrit une véritable stratégie de guerre culturelle financée par des millions de dollars pour influencer le débat public sur l’IA : faux médias, faux journalistes, bots OnlyFans recyclés en pseudo-citoyennes engagées, mèmes fabriqués pour ridiculiser les opposants, campagnes d’influence cachées derrière des ONG-écrans. On découvre ainsi un écosystème où des structures comme Build American AI et la super PAC Leading the Future s’appuient sur des agences de lobbying, des sites « d’information » générés par IA et des influenceuses rémunérées pour distiller un récit pro-IA en masquant soigneusement qui paie la note.

    Ce que montre très bien l’enquête, c’est que le cœur de la manœuvre n’est pas le débat démocratique, mais le contrôle du récit : décrédibiliser les voix qui demandent une régulation, caricaturer les critiques en extrémistes, et repeindre les intérêts industriels en intérêt général. Quand des bots OnlyFans sont recyclés en armée d’amplification politique sur X, on a quitté depuis longtemps le terrain de la transparence et de la loyauté envers le public.

    Du lobby pro-IA au maire de Morbecque : même logique de mépris des règles
    On pourrait croire que cette « sale guerre » est l’apanage des grands groupes technos américains. Mais le parallèle avec le cas du maire de Morbecque est instructif : là aussi, un élu se permet de détourner une institution qui ne lui appartient pas – la mairie – pour afficher son opinion politique, en l’occurrence un immense gilet jaune sur la façade, payé sur fonds publics.

    Les Surligneurs ont très bien rappelé que ce type de mise en scène viole le principe de neutralité du service public : un maire n’a pas à afficher son camp sur les murs de la République, encore moins avec l’argent des contribuables. En faisant poser une affiche de gilet jaune de 6 mètres sur 4 sur la façade de la mairie, pour environ 800 euros plus le temps des agents, l’édile ne « représente » plus ses administrés, il instrumentalise le symbole communal pour envoyer un signe politique à sens unique.

    Dans les deux cas – lobby pro-IA et maire militant – on retrouve la même logique :

    La forme institutionnelle (média, ONG, mairie) est utilisée comme costume respectable pour une opération fondamentalement partisane.

    La règle commune (déontologie journalistique, transparence du financement politique, neutralité du service public) est traitée comme un détail gênant à contourner, pas comme un cadre non négociable.

    Et surtout, les citoyens sont réduits à une cible : à convaincre, à influencer, à « embarquer », pas à respecter ni à associer réellement à la décision.

    Le crachat sur la loi : quand le « premier magistrat » oublie ce que ça veut dire
    Que des barons de la tech jouent avec les règles pour protéger leurs intérêts, c’est déjà inquiétant. Mais que le premier magistrat d’une commune se permette de piétiner une règle aussi fondamentale que la neutralité du service public, c’est un signal politique très fort : si celui qui est chargé de faire respecter la loi la détourne à son profit, que reste-t-il de la confiance dans l’institution ?

    Dans l’affaire du gilet jaune de Morbecque, le maire n’a pas simplement exprimé une opinion comme n’importe quel citoyen – ce qui est évidemment son droit. Il a utilisé :
    - Les murs de la mairie, symboles d’une collectivité qui appartient à tous, pas à un camp.
    - Des deniers publics pour financer une opération de communication qui valorise sa posture politique personnelle.

    On peut donc légitimement poser la question : quand un maire transforme sa mairie en panneau militant, n’est-ce pas une forme de crachat institutionnel sur la loi, un « je sais, mais je le fais quand même » ? Et, plus grave encore, quel message envoie-t-il aux citoyens qui ne partagent pas cette opinion : votre mairie n’est plus tout à fait la vôtre, elle est celle de ceux qui pensent comme moi.

    Des victimes invisibles : ceux qu’on prétend représenter… et qu’on écrase en passant
    L’article parle de l’industrie de l’IA qui tente de faire taire ou caricaturer ceux qui demandent de la régulation, en les réduisant à des « boomeurs », des extrémistes ou des gêneurs. Dans le cas de Morbecque, la mécanique est similaire à une autre échelle : les habitants qui n’adhèrent pas à ce soutien spectaculaire aux gilets jaunes se retrouvent symboliquement minorés, presque illégitimes, dans un espace qui devrait être neutre.

    Dans les deux scénarios, il y a des victimes silencieuses :
    - Les citoyens qui voudraient un débat honnête sur l’IA, et qui se retrouvent noyés dans une propagande travestie en information.
    - Les administrés qui souhaiteraient que leur mairie reste un lieu de service public, pas un panneau de soutien à tel ou tel mouvement.

    Ce point commun me semble central : que ce soit un lobby de la Silicon Valley ou un maire du Nord, dès qu’on s’autorise à utiliser sa position pour tordre les règles au nom d’une « bonne cause » (innovation, colère sociale, etc.), on commence à faire des victimes sur le chemin. Et ces victimes, ce sont précisément ceux qu’on prétend défendre : les citoyens ordinaires, les habitants, les gens qui n’ont pas 125 millions de dollars ni une façade de mairie à disposition.

    En résumé : même maladie, échelle différente
    En lisant cet article, on comprend qu’une partie de l’industrie de l’IA mène une guerre d’influence massive pour éviter la régulation, au mépris de la transparence et du débat démocratique. En regardant le gilet jaune géant de Morbecque, on voit, à plus petite échelle, la même maladie politique : le sentiment, chez certains « représentants », que leur fonction leur donne le droit de s’affranchir de la loi et d’utiliser les symboles publics comme prolongement de leur ego ou de leur combat personnel.

    Dans les deux cas, la question n’est pas d’être pour ou contre l’IA, pour ou contre les gilets jaunes, mais de savoir si ceux qui occupent des positions de pouvoir acceptent encore d’être liés par des règles communes. Quand la réponse est non, ce ne sont pas leurs intérêts qui trinquent : ce sont les populations, réduites à un décor dans une communication qui ne parle plus vraiment en leur nom.

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