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Représentation artistique d'un robot intelligent
© exdez via Getty images

L'intelligence artificielle n'existe pas

Le 31 janv. 2019

L’intelligence artificielle est entrée dans notre langage courant, synonyme d’innovation, de révolution des usages et des pires craintes. Pourtant, elle n’est qu’un leurre. Explication.

Dans la famille des cauchemars dystopiques de notre époque, je demande l’intelligence artificielle qui renvoie l’humanité à l’âge de pierre ou la réduit en esclavage. Depuis les premières prouesses des logiciels Watson et Deep Blue il y a vingt ans, le monde se divise en deux catégories : d’un côté, ceux qui ont foi en un progrès technologique capable de résoudre les crises actuelles, de l’autre, ceux qui craignent la supériorité des algorithmes (voir le soulèvement des machines, poke Boston Dynamics).

La sociologue Bénédicte Rousseau fait partie de ces derniers. « Il faut se méfier des ingénieurs, ça commence par la machine à coudre et ça finit par la bombe atomique », a-t-elle martelé lors du Mastercard Innovation Forum en novembre dernier, citant Marcel Pagnol. « Je ne suis pas une adversaire des technologies mais je suis une sociologue intriguée, fascinée et parfois effrayée par les risques et les dangers que nous font courir les intelligences artificielles. Le bon sens doit inciter à un peu de prudence. L’histoire des sciences et des technologies montre que les innovations technologiques peuvent être capables du meilleur comme du pire. » Alors, faut-il craindre les intelligences artificielles ?

Intelligence, connaissance ou reconnaissance ?

Au coeur du malaise, l’étendue supposée sans limite de l’intelligence artificielle, capable de compiler des volumes infinis de données, et d’apprendre de manière autonome. « On ne programme plus des machines avec des règles fixes mais on les entraîne, on les éduque avec des données pour atteindre des objectifs dits intelligents. Le problème, c’est ce concept d’intelligence : qu’est-ce qui relève de l’intelligence ? », interroge Stéphane Mallard, conférencier présent au Mastercard Innovation Forum et auteur d’un livre sur les IA.

L’intelligence artificielle interroge notre conception même de l’intelligence, souvent associée à l’idée de connaissance. Or, les IA vont développer des fonctions cognitives qui rattraperont inexorablement les nôtres, prévient Stéphane Mallard. Ces algorithmes accumulent déjà plus de connaissances que nous, entraînant de fait un effondrement de cette valeur. « Dans le monde d’aujourd’hui, la connaissance n’a plus aucune valeur économique car elle est disponible en abondance, en un clic. Ce qui a de la valeur, c’est l’expertise, le traitement de cette connaissance. » Enfin, jusqu’à ce que l’algorithme atteigne le niveau d’expertise de son professeur et le dépasse…

Les derniers face-à-face humain-machine ont d’ailleurs penché en faveur des algorithmes. Mais quand Garry Kasparov est battu aux échecs par Deep Blue en 1997, est-ce une preuve de l’intelligence de la machine? Non, car on a juste modélisé toutes les possibilités permises par les échecs. Faisant cela, nous n’avons pas rendu la machine intelligente, ni même apprenante, nous en avons fait un perroquet capable de réciter dans un schéma donné le mouvement appris. Bref, l’intelligence de la machine se borne à une réponse réflexe, conditionnée.

Et l’heure est encore loin d’être aux intelligences artificielles autonomes et omniscientes. Dans son livre L’intelligence artificielle n’existe pas (ed. First), publié le 24 janvier, Luc Julia, l’un des créateurs de Siri, démonte le mythe de l’intelligence artificielle. Selon lui, ce que l’on appelle IA généralisée n’existe pas et, avec les techniques actuelles, n’existera... jamais ! « L’IA d’aujourd’hui est une IA faible réalisée avec du machine learning et du deep learning qui n’ont rien à voir avec de l’intelligence », estime l’actuel directeur de l’innovation de Samsung.

C’est flagrant si l’on s’attarde sur ce que « voient » les machines : pour qu’une machine soit capable d’identifier un chat avec un taux de réussite de 95%, il est nécessaire de lui fournir 100 000 images de chats. Faites le test avec un enfant de deux ans : il n’a besoin que de deux images de chat pour en reconnaître un toute sa vie, avec un taux de réussite de 100%. Humains 1, Machines 0.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. D’abord, les IA progressent et il n’est pas impossible qu’une super intelligence artificielle se développe dans un futur lointain ; ensuite, eh bien, nous sommes beaucoup plus prévisibles que ce que nous pensions.

Et si en fait nous étions tous stupides ?

Alors oui, on a envoyé des fusées dans l’espace et on a marché sur la Lune. Oui, on a inventé les vaccins, l’imprimerie et la roue. Oui encore, on a maîtrisé le feu. Mais sommes-nous vraiment descendu de notre arbre ? Car les IA nous montrent que nous sommes beaucoup plus prévisibles que nous le pensions. À notre manière d’utiliser la technologie (interactions, posts, amis, likes, heure de connexion voire mouvements du curseur), les algorithmes peuvent déduire quelle est notre humeur et la changer en nous proposant certains contenus, repérer les personnes présentant un risque de suicide imminent, savoir pour qui nous allons voter (même influencer le vote), si nous allons nous mettre en relation avec quelqu’un ou au contraire divorcer. Un véritable livre ouvert.

De fait, les algorithmes rappellent les récents travaux du primatologue et neurobiologiste à l'université de Stanford, Robert Sapolsky : le libre arbitre n’existe pas. « Nous sommes de simples créatures biologiques sans capacité d'agir », lance-t-il dans son livre, Behave: The Biology of Humans at Our Best and Worst. Selon lui, tous nos comportements sont le produit de notre biologie et ce que l’on pense être le libre arbitre est en fait de la biologie que l’on n’a pas encore découvert. Les décisions que nous prenons dépendent aussi bien de l’éducation de nos parents, de la violence dont nous avons été témoin ou non enfant que de notre environnement prénatal, nos gènes, nos hormones, ou du moment où nous avons pris notre petit-déjeuner… Je mange, donc je suis.

Une intelligence pour (bien) vivre avec toutes

Que reste-t-il aux humains pour se distinguer ? Des valeurs sociales comme l’empathie, la confiance et l’interaction avec l’autre. « Demain, vous n’irez plus consulter votre médecin généraliste pour son expertise médicale, l’IA le fera mieux que le lui, mais parce qu’il vous écoute, vous rassure et que vous avez un lien de confiance très fort avec lui », assure Stéphane Mallard.

Le contact, le social, voilà la clé de notre intelligence. Et gare à nous si nous l’oublions, avertit Pascal Picq, maître de conférence au Collège de France, lorsqu’il décrit le syndrome de la Planète des singes qui nous guette. « Notre cerveau est un cerveau social qui doit continuer à fonctionner : être intelligent, c’est être capable d’interférer avec les autres intelligences. Or, nous sommes tentés de laisser les machines faire à notre place. Mais si nous sombrons dans la facilité, la paresse et le confort, c’est le syndrome de la Planète des singes. » En clair, l'abandon de tout effort intellectuel au profit de l'automatisation pourrait bien représenter un plus grand danger qu’un éventuel coup d'état des robots ou des chimpanzés.

Dans son nouvel essai L'intelligence artificielle et les chimpanzés du futur. Pour une anthropologie des intelligences (Odile Jacob, 16 janvier 2019), le paléoanthropologue pense l’IA avec une approche évolutionniste, comme une intelligence parmi d’autres, celles des humains et des animaux. « Il y a urgence à reconsidérer les perceptions des intelligences artificielles et animales. Si nous ne sommes pas capables de comprendre les intelligences animales, surtout celles qui sont très proches de nous comme les chimpanzés, on ne va pas s’amuser avec l’intelligence artificielle. »

Commentaires
  • "il est nécessaire de lui fournir 100 000 images de chats. " oui, mais d'une part, ces images elle les analyse très rapidement, et d'autre part, une fois acquise, elle peut transférer cette compétence à une autre machine immédiatement.

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