
On compte aujourd'hui plus de conflits ouverts qu'à aucun moment depuis 1945, et aucun ne ressemble au précédent. Pour le comprendre, le chercheur Antony Dabila nous explique comment les appréhender.
Longtemps, la géopolitique s'est envisagée comme une carte : des camps géolocalisables, des alliances stables, des ennemis déclarés. Cette grammaire ne fonctionne plus. La dissuasion nucléaire laisse proliférer les guerres sous son seuil, les États multiplient les partenariats réversibles, et des entreprises plus riches que des nations entières s'invitent dans le jeu stratégique. Antony Dabila, chercheur associé au CEVIPOF et auteur de L'Échiquier stratégique (Seuil, 2025), étudie ces mutations en croisant trois terrains rares : une typologie des guerres, la militarisation de l'espace et le rôle du numérique dans les conflits. Entretien.
On n'a jamais eu autant de conflits ouverts, et aucun ne se ressemble. Vous refusez pourtant de parler de « la » guerre au singulier pour en distinguer plusieurs types. Pourquoi est-ce vital de ne pas les confondre ?
Antony Dabila : Parce que confondre les registres, c'est apporter la mauvaise réponse au mauvais conflit. Il y a d'abord la puissance, la coercition, c'est-à-dire la violence pure. Il y a l'attraction, le soft power, qui consolide les alliances. Et un troisième type, sur lequel nous travaillons dans notre groupe de recherche : la guerre corrosive, qui passe par l'influence, le psychologique, ce qu'on appellerait aujourd'hui le cognitif, démultipliée par la numérisation du régime communicationnel. À cette grille, s'en superpose une autre, celle des intensités militaires : nucléaire, conventionnelle, asymétrique, trois dimensions autrefois successives qui s'empilent désormais et s'activent en même temps.
C'est de ce cumul que naît la complexité actuelle. Aucune forme n'est efficace à tous les coups, et c'est le vrai danger. Un État ne peut pas reconduire mécaniquement les stratégies d'hier sans les ajuster. De Gaulle le disait déjà, on a toujours tort de transformer un succès ponctuel en une méthode absolue de l'action. On se prépare alors à la guerre d'avant, et on est pris de court par celle qui vient.
Vous avez théorisé le hedging. Avec autant de conflits ouverts et des alliances sans cesse mises à l'épreuve, est-ce la notion qui décrit le mieux la bascule actuelle ?
A.D. : Tout à fait. Le hedging, c'est le fait, pour un État, de ne pas dépendre d'un partenaire unique : il multiplie les liens économiques, technologiques, énergétiques, sécuritaires, pour répartir les risques. C'est la stratégie des petites puissances dans un monde qui n'est plus celui des blocs. Pendant trente ans, la puissance américaine a tenu ce rôle de garant unique, ce monde-là est fini. La dissuasion nucléaire contient les très grands chocs, mais laisse proliférer les conflits sous son seuil, et plus personne ne maîtrise vraiment les siens. Face à cette instabilité, les petits pays ne cherchent plus la protection d'une seule superpuissance : ils jouent sur plusieurs tableaux à la fois. Ce qui aurait été impensable du temps de la guerre froide.
Et l'Europe ? Doit-elle hedger comme les autres, jouer sur tous les tableaux ou est-elle condamnée à rester dans la roue des États-Unis ?
A.D. : L'Europe doit se constituer comme un grand pôle de puissance, pour bénéficier d'une nouvelle architecture qu'on pourrait qualifier de multipolaire équilibrée, ou d'oligopolaire. Un monde qui ressemblerait à l'Europe d'avant la Première Guerre mondiale en quelque sorte, avec cinq ou six puissances qui s'équilibrent, où la coalition de tous est en mesure de s'opposer au plus fort. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. Les États-Unis dominent la scène de la tête et des épaules, et une constellation de petits pays, notamment européens, sont effectivement dans leur roue et ne voient leur destinée stratégique qu'à travers l'alliance la plus intime possible avec eux. Reste la Chine, qui a le potentiel d'une grande puissance, mais ne l'a pas, pour le moment, utiliser dans un conflit concret.
L'Europe doit donc muter, d'autant que les États-Unis ne veulent plus de cette intimité stratégique. Mais elle peine à se constituer en pôle véritablement indépendant, alors qu'elle en a tous les atouts. Cette construction ne pourra pas se faire à 27, à 30 ou à 38 États : il faudra moins de pays vraiment décisionnaires. Si on additionne les cinq ou six pays, ou sept avec l'Ukraine, qui formeront demain l'épine dorsale stratégique de l'Europe, on peut entrevoir une véritable unité politique, capable de tenir son flanc est face à la Russie et de parler d'égal à égal avec la Chine, les États-Unis et, demain, l'Inde.
On a vu le poids de Starlink, d'Anduril, de Palantir… ces entreprises de défense d'un nouveau genre. Mais vous, vous élargissez le cadre : qu'est-ce que ces géants privés, militaires ou non, changent dans le jeu stratégique ?
A.D. : La numérisation a créé un marché mondial, et en créant un marché mondial, elle a créé des entreprises de taille mondiale. Aujourd'hui, Facebook, Microsoft vendent leurs produits dans le monde entier. Dans les quelques 200 pays qui composent la planète, les services numériques sont devenus indispensables, et plus encore dans les pays passés d'une économie informelle à, tout de suite, un compte en banque sur son téléphone, la capacité d'appeler sur WhatsApp. Des populations entières, en Afrique, en Asie, qui en étaient dépourvues, ont fait un saut dans la modernité en une dizaine d'années. Cela a donné un pouvoir énorme à ces entreprises.
Auparavant, pour beaucoup d'entreprises ce marché se limitait à quelques pays, sauf pour les plus importantes, et elles étaient assez rares. Aujourd'hui, beaucoup d'entreprises, comme Apple et ses 416 milliards de dollars de chiffre d'affaires et ses 3 550 milliards de capitalisation en 2025, sont plus riches qu'une part importante des pays. La firme de Cupertino serait ainsi la 42ème puissance économique mondiale, entre l'Égypte et le Pakistan. Ce sont donc des acteurs non étatiques de la politique internationale, participant pleinement aux équilibres mondiaux, d'autant que leur capacité de calcul, leurs algorithmes et leurs data leur donnent un pouvoir d'intrusion à la fois dans l'intimité des citoyens et dans le cœur des réacteurs des États, notamment via le renseignement.
Ce sont des entreprises extrêmement puissantes, qu'il faut réguler si le politique veut rester central. Il doit trouver le moyen de rétablir un équilibre avec ces acteurs qui, pour l'instant, ont vu toutes les portes grandes ouvertes. D'autant que leurs technologies ont donné des instruments nouveaux aux adversaires des démocraties.
Face à ces géants, pour l'essentiel américains, l'Europe peut-elle encore exister ?
A.D. : Elle doit absolument construire ses propres champions. La décision, cette semaine, de la France de se passer de Palantir est peut-être une première étape. Il faut créer un contrepoids, des champions à l'échelle de grandes zones civilisationnelles, parce que le niveau national n'est tout simplement plus pertinent.
Vous travaillez sur l'espace. Les États sont-ils en train d'y perdre le monopole de la puissance au profit d'acteurs privés qui commencent à le coloniser ?
A.D. : Le New Space, c'est la transition d'un secteur spatial pensé d'abord comme un domaine régalien et stratégique, financé par la puissance publique et structuré autour de grands programmes étatiques vers une exploitation commerciale : la plupart des investissements ne sont plus faits par les États, pour la recherche ou la défense, mais par les entreprises. On exploite intensément ce que permettent les satellites, l’observation ou la communication, et c'est rentable. Lancer un satellite coûte 30 à 80 millions, mais il fait gagner de l'argent au sol, qu'il s'agisse d'irriguer plus précisément les terres ou de traquer le trafic maritime pour les assureurs.
Mais il y a un paradoxe que je tiens pour central : on a cru que cette commercialisation allait « civilianiser » l'espace, après des décennies de programmes militaires. C'est l'inverse qui se produit. Le New Space est en réalité l'âge d'une militarisation plus grande, né du besoin nouveau de protéger ces infrastructures et cette valeur ajoutée. Le budget de la Space Force Américaine est ainsi plus important celui de la NASA depuis 2023.
Jusqu'à quel point les États seront-ils dans les mains des entreprises du New Space pour aller chercher les ressources, peut-être demain sur la Lune, peut-être plus loin, qui deviendront indispensables aux hautes technologies ? C’est une question qui pourrait devenir critique. Mais ce qui est certain aujourd’hui c’est qu’on voit une congruence entre les grandes entreprises du spatial et celles de la tech et de l'intelligence artificielle. Là encore, la figure d'Elon Musk est particulièrement troublante.
Vous dites que les lignes de fracture ne sont plus Est / Ouest, ni démocratie contre autocratie. Où les situez-vous, alors ?
A.D. : Elles sont multiples. Cela rejoint la vision oligopolaire dont je parlais : des lignes plus restreintes, qui isolent l'Europe de la Russie, l'Amérique de l'Europe, la Chine de ses voisins, et qui recoupent de toute façon des séparations géographiques et culturelles, avec de grands ensembles, des États-civilisations.
Mais je ne crois pas à une séparation nette entre camps étanches. La logique de hedging, longtemps réservée aux petites puissances, gagne aujourd'hui tout le monde. Beaucoup de pays cherchent en même temps à commercer avec la Chine, à coopérer militairement avec les États-Unis, à attirer les investissements du Golfe et à développer leurs propres capacités. La vraie ligne de fracture court à l'intérieur de chaque relation.
Nous lâchons un monde unipolaire, qui avait triomphé à la fin de la guerre froide, pour quelque chose qui n'a jamais été appliqué à l'échelle du système diplomatique global. C'est un saut dans l'inconnu, qui fait peur, notamment aux petits États européens, qui hésitent à troquer la protection américaine, bien installée dans les cultures et les institutions, contre quelque chose d'encore incertain. On ne sait d’ailleurs pas si l'équilibre entre ces ensembles parviendra à être stable.
Vous écrivez sur un « taux de soutenabilité domestique » des alliances, sur le poids de l'adhésion citoyenne. Pouvez-vous développer ?
A.D. : C'est le caractère démocratique des alliances. L'idée, c'est que le système politique interne et le système stratégique externe doivent rester en congruence : une alliance ne tient sur la durée que si les citoyens y trouvent leur compte. Il faut qu'au bout du compte des biens publics leur soient redistribués, pour qu'ils continuent d'accepter la mondialisation telle qu'elle se fait, et le couplage avec les États-Unis tel qu'il a été pratiqué jusqu'ici.
Et cela joue dans les deux sens. Si on transforme les équilibres géopolitiques, on modifie les équilibres intérieurs. Mais l'inverse est tout aussi vrai : quand quelque chose se grippe à l'intérieur et que des votes radicaux le traduisent, c'est la position géopolitique du pays qui bascule. La Syrie a connu un craquement interne et s'est entièrement réalignée à l'extérieur. En Europe, ce serait évidemment d'une autre nature. On n’aura pas une guerre civile mais des vagues de contestation et l'essoufflement d'un modèle politique inchangé depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
C'est pour cela que l'Europe est aujourd'hui face à un choix historique. Soit elle s'affirme comme une puissance capable de défendre ses propres intérêts et de sécuriser ses dépendances, soit elle reste suiviste et se fait progressivement marginaliser, distancer par la Chine à l’ouest sur les hautes technologies, ce qui est déjà en cours, et exposer à l’est si les États-Unis se désengagent. L'enjeu, au fond, c'est de tenir en équilibre entre la sécurité extérieure et celle de l'adhésion intérieure.
En France, comme dans beaucoup de pays qui n'ont pas connu la guerre sur leur sol, on a peu de culture stratégique. Qu'apprend-on, au fond, quand on étudie la guerre ?
A.D. : Le premier enseignement que je tire de toutes ces années passées à l'étudier, c'est que la guerre évolue par bonds, à l'inverse de l'évolution darwinienne. Elle peut changer entièrement de forme d'un conflit à l'autre. C'est pour cela qu'on prépare presque toujours la mauvaise guerre : on s'est préparé à celle d'avant, qui n'est déjà plus celle qui se pratique.
L'Iran vient de le montrer avec sa tactique offensive indirecte dans le détroit d'Ormuz, sa flotte moustique et ses missiles. Cette stratégie était impensable il y a quatre ou cinq ans : ce sont les technologies balistiques et droniques perfectionnées dans la guerre d'Ukraine qui l'ont rendue possible. Le calcul de Donald Trump aurait sans doute très bien fonctionné en 2021. Mais nous sommes en 2026, et la guerre a changé. C'est tout l'enjeu : ne jamais figer une forme, garder une multiplicité de scénarios, et entrer dans un conflit avec le diagnostic le plus juste possible.







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