Devant une image d'explosion, es mains tiennent une manette de jeu vidéo aux couleurs US

Game over : les États-Unis dans le piège d'une guerre entièrement gamifiée

Propagande cryptique digne d’un ARG, clin d’œil à GTA et paris sur la plateforme de prédiction. Depuis le début de la guerre contre l’Iran, les USA ont transformé le conflit en un gigantesque jeu.

Un bruit de notification de message sur un fond noir, suivi d’une image subliminale montrant le drapeau américain dans la pénombre. Le 26 mars dernier, le compte X de la Maison Blanche postait une vidéo énigmatique sans aucune explication, juste après avoir mis en ligne une autre vidéo, retirée rapidement, et montrant une paire de chaussures avec l’inscription « sound on ». Sur les réseaux, les internautes s’interrogent. Comment interpréter ce message qui sera vu plus de 25,5 millions de fois.

« MORTAL KOMBAT ! »

Beaucoup ironisent en évoquant la tendance du vagueposting (qui consiste à poster un contenu imprécis pour augmenter l’engagement) ou une énième tentative de faire oublier l’affaire Epstein. Si le compte de la Maison Blanche n’a pas vraiment expliqué quoi que ce soit, la « grammaire » de cette manière de communiquer et le timing du post semblent pointer vers une direction : il pourrait s’agir d’une communication similaire à celle que l’on croise dans les ARG, les jeux en réalité alternée qui fonctionnent à partir de messages cryptiques qu’il faut bien souvent déchiffrer pour en comprendre le sens. Dans ce cas précis, le son de la notification semble être une référence à la déclaration de Donald Trump indiquant que l’Iran « suppliait de trouver un accord » et que des discussions étaient en cours pour mettre fin à la guerre.

Ce n’est pas la première fois que les comptes X de l’administration Trump font usage de mèmes et de messages cryptiques pour communiquer sur la guerre. Depuis le début du conflit, une série de vidéos faisant des références aux jeux GTA:San Andreas, Mortal Kombat ou à Call of Duty a été publiée sur les réseaux. Le directeur des communications de la Maison Blanche, Steven Cheung, a de son côté posté la séquence « L1, R1, SQUARE, R1, LEFT, R2, R1, LEFT, SQUARE, DOWN, L1, L1 », c’est-à-dire le cheat code de GTA: San Andreas pour avoir des armes à l’infini, au moment même où les critiques sur le manque de munitions commençaient.

Une propagande à destination des jeunes fans de Trump

Pour la communauté internationale qui surveille la communication politique de Trump, ces messages n'ont pas vraiment de sens. Beaucoup y voient une forme de provocation absurde, très semblable aux « blagues cruelles » sur la déportation des immigrés clandestins que l’on a pu voir passer en début de mandat. L’administration ne tente même pas de convaincre ses alliés de la rejoindre dans l’effort de guerre, comme l’avait fait l’Amérique de Bush avant la deuxième guerre d’Irak. Mais, pour les internautes de 18-30 ans habitués aux ARG et aux blagues d’initiés des serveurs Discord, le signal de complicité est on ne peut plus clair. Pour Lauren Capp, stratège numérique démocrate et fondatrice de Luminary Strategies interrogée par le média Politico, cette manière de faire s’inscrit dans la continuité de la campagne présidentielle de Trump : « Leur stratégie repose entièrement sur la provocation et la maximisation des vues, explique-t-elle. Peu leur importe que l'engagement soit positif ou négatif. Leur seul objectif est que ces vidéos soient vues par un maximum de jeunes influençables. »

Clic droit tu vises, clic gauche tu meurs

Mais au-delà de la manière de communiquer, ce que ces mèmes semblent révéler, c’est que l’ensemble de cette guerre est perçu par le pouvoir exécutif comme un gigantesque jeu vidéo alliant stratégie, mais aussi hasard et argent. Pour le comprendre, il suffit de regarder la vidéo promotionnelle de Palantir, publiée le 12 mars dernier et qui présentait son « Maven Smart System » , la plateforme logicielle intégrant aussi l’IA Claude et utilisée de manière centrale par le Pentagone pour mener à bien ses opérations en Iran.

Ce dernier permet d’identifier automatiquement des cibles, de proposer l'arme et l’asset optimal pour une frappe, ou de visualiser les positions de troupes et d’armement sur une carte en temps réel. Comme le dit si bien Cameron Stanley, Chief Digital and AI Officer du Pentagone dans la vidéo, « Clic gauche, clic droit, clic gauche. Nous sommes passés de l'identification de la cible à l'élaboration d'un plan d'action, puis à son exécution, le tout au sein d'un seul système. »

Cette centralisation gamifiée aurait permis de réduire le nombre d’analystes de 2 000 personnes à une vingtaine, tout en menant plus de 1 000 frappes en 24 heures dans les premiers instants de la guerre. C’est aussi ce système qui traite les cibles humaines comme des « personnages non joueurs » tout en réduisant drastiquement le temps d’analyse et de décision, et qui est responsable de la frappe meurtrière, le 1ᵉʳ mars 2026, de l'école primaire Shajareh Tayyibah à Minab, qui a tué 168 enfants et 14 enseignants.

Outre les décisions stratégiques, la gamification se trouve aussi dans les briefings qui sont faits à Donald Trump. D’après le média NBC News, le Pentagone compile chaque jour des montages vidéo de deux minutes montrant « les plus grosses explosions » des dernières 48 heures à la manière des vidéos « kill streaks » montrant les meilleurs tirs des joueurs expérimentés sur Twitch.

Des « vibes » qui rendent riches

La gamification concerne aussi les citoyens américains qui assistent à cette guerre comme à une sorte de spectacle sur lequel il est possible de parier. Sur la plateforme Polymarket, on peut placer un billet sur la date d’un cessez-le-feu (71,3 millions de dollars échangés), sur une invasion de troupes américaines (58,97 millions de dollars) ou bien encore sur la possibilité d’une explosion nucléaire, pari qui a finalement été retiré de la plateforme dans un dernier sursaut d'éthique. La possibilité de jouer avec des enjeux aussi graves achève de transformer la perception de l’opération Epic Fury. Il n’est plus vraiment question de faits, d’objectifs ou de stratégie, mais plutôt de « vibes », une atmosphère émotionnelle diffuse, un ressenti collectif non formulé.

Ce flou plus ou moins délibéré permet d’ailleurs aux acteurs qui sont en première ligne décisionnaire de s’enrichir à coups de délits d’initié pas vraiment discrets. Le 28 février dernier, jour de la mort du guide suprême Khamenei, un trader surnommé « Magamyman » a remporté 553 000 dollars en pariant sur son décès, 73 minutes avant la frappe. D’après CNN, six autres comptes suspects auraient gagné environ 1,2 million de dollars en pariant sur la date exacte des frappes avec un taux de succès de 93 %. Impossible dans ces cas particuliers de ne pas penser au fils du président, Donald Trump Jr, qui rejoint le conseil consultatif de Polymarket après que sa société de capital-risque 1789 Capital, tout en conseillant l’autre plateforme de paris, Kalshi.

Gamifier, pour quoi faire ?

Quand l’Ukraine a décidé de ludifier sa guerre à coups de vidéos virales de drones kamikazes et de système de points lié à une boutique en ligne, c’était avant tout pour trouver un mode de combat efficient, s’adapter à une guerre de défense avec peu de moyens et pour motiver des troupes jeunes empreintes d’une culture gaming. Est-ce pour autant efficace pour cette guerre déclenchée par les USA et Israël ? Sur le plan intérieur, 56 % des Américains s'opposent à l'action militaire en Iran. Plus troublant encore pour une administration qui a fait de la « GenZ gamer » sa cible de communication prioritaire : parmi les hommes de 18 à 29 ans, le taux d'approbation de Donald Trump est tombé à 33 %, contre 43 % à son investiture. Les « banger memes » ne semblent pas convertir grand monde au-delà des convaincus. Sur le plan opérationnel, malgré un très grand nombre de frappes qui donne une impression d’avancée, les cinq semaines de l’opération Epic Fury n’ont pas affaibli les capacités d’action de l’Iran, notamment vis-à-vis du blocage du détroit d'Ormuz.

Pire encore, la République islamique continue de donner l’impression d’être du « bon côté de l’histoire », malgré la répression sanglante des manifestations de 2026 qui ont fait plus de 30 000 morts et 330 000 blessés. Téhéran produit une propagande abondante et particulièrement efficace qui parle, via TikTok, au public que Trump a délaissé, c’est-à-dire les diasporas moyen-orientales en Europe, les opinions publiques d'Afrique et d'Asie et les Occidentaux en désaccord avec la guerre. Ses films générés par IA et adoptant l’esthétique des films LEGO appuient là où ça fait mal : la frappe sur l’école Shajareh Tayyibah de Minab, les liens entre Donald Trump et Jeffrey Epstein, mais aussi un narratif anti-impérialiste et l’idée selon laquelle Israël aurait manipulé les USA pour entrer en guerre. Ce narratif fonctionne particulièrement chez d’anciens supporters de Trump comme l’influenceur Tucker Carlson, tout en offrant au pouvoir iranien une image de résistance face à une communication cynique. Le 28 février dernier, l’Iran répondait au plan de cessez-le-feu américain par la phrase suivante : « Les États-Unis se parlent à eux-mêmes. » C'est peut-être la sentence la plus précise qui ait été prononcée depuis le début de cette « guerre des vibes » semblable à un jeu vidéo.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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