Trois femmes

Nous n'avons pas encore compris l'ampleur de la révolution numérique

© Everything Everywhere All at Once

Il est acquis que le numérique a tout changé. Mais a-t-on vraiment compris à quel point ? Clairement non. Le livre passionnant de Charleyne Biondi nous aide à percuter. Interview.

Vous pensez avoir tout compris de la révolution numérique ? Pas spécialement, et d'ailleurs, cela ne vous intéresse pas plus que ça ? Quelque soit votre réponse, nous vous recommandons chaudement la lecture de Dé-coder, une contre-histoire du numérique, un essai paru aux éditions Bouquins en septembre 2022. La chercheuse Charleyne Biondi, docteur en science politique, diplômée de l'université de Columbia et de Science Po, propose une analyse affutée et originale sur la profonde crise d’identité que le numérique nous fait traverser. Et explique en quoi cette crise nous concerne tous... et pour un moment. Interview.

Vous rappelez comment les grandes découvertes scientifiques, en bouleversant nos représentations du monde, peuvent produire de nouveaux régimes politiques. Le numérique nous engage-t-il à de tels bouleversements ?

Charleyne Biondi : Le numérique est bien en train de produire un bouleversement de cet ordre-là. On parle de révolution scientifique pour décrire une découverte si importante qu’elle renverse tous nos schémas, toutes nos façons de voir et de comprendre le monde. C’est de cela qu’il s’agit quand on présente la Révolution Française comme la “fille des Lumières” : des savants de la Renaissance aux lois universelles de Newton, une nouvelle rationalité scientifique a progressivement été intégrée. Mais aussi le développement de nouveaux outils et de nouveaux savoirs, permettant la formulation de nouvelles représentations de l’homme et de sa place dans le monde, de la Terre et de Dieu… Finalement, cela a rendu l’ordre politique en place intolérable, et l'a fait imploser. Aujourd’hui, la transformation numérique est en train de provoquer un bouleversement similaire : elle renverse notre horizon de sens et érode ce que j’appelle le “monde commun”. Parce-qu’on manque de recul historique, il est évidemment plus complexe de rendre compte de la rationalité de la science informatique et de la façon dont elle pourrait se manifester pour l’ordre politique. C’est néanmoins ce que je tente de faire, c’est pour moi l’ultime décodage : comprendre quelles représentations du monde, quel horizon de sens est inscrit au cœur du numérique, et comment ils pourraient bouleverser les démocraties libérales qui sont les nôtres.

Qu’est-ce que la science informatique a profondément bouleversé dans nos représentations ?

C. B : Le numérique a complètement transformé le rapport de l’homme à la technique, et ce faisant, l’image que l’on se fait de notre place dans le monde. D’abord, parce que la relation “organique” que nous entretenons à la technologie nous empêche d’en faire un simple outil : il est tellement évident que le numérique est plus que cela… Nos existences sont devenues indissociables des technologies qui les médiatisent : on pense avec les moteurs de recherche, on se souvient avec l’IA d’iPhoto ou des réseaux sociaux, on ne pourrait même plus tomber amoureux sans texto… Le numérique a créé une sorte de réciprocité indissociable entre l’humain et la machine, l’un ayant besoin de l’autre et vice-versa. La verticalité des représentations traditionnelles d’un « homme dominant son outil » a donc disparu au profit d’une compréhension horizontale de notre rapport au monde et à la technologie. Le « tout » numérique est un ensemble englobant dans lequel nous ne sommes que des « parties », incapables d’exister pleinement sans lui être rattachées.

La technologie a fait de l’individu un signal comme un autre ?

C. B : Des premiers modèles cybernétiques à l’intelligence statistique du Big Data (ou méga données en Français), la science informatique a formulé un postulat fondamental et absolument radical au regard de l’histoire de la pensée occidentale : l’idée que le sens des actions humaines peut être dérivé de l’observation des relations de l’homme à son environnement. C’est une inversion totale de toute la philosophie occidentale, qui part de l’hypothèse d’un sujet conscient dont les actions découlent de sa volonté (contrairement au reste du monde vivant et a fortiori non-vivant). Il faut donc se dire qu’aujourd’hui, cette même technologie qui permet de produire au sujet de l’homme et de l’humain une quantité de connaissance absolument inédite, traite son sujet comme un objet (ou plutôt, comme un organisme) sans faire aucun cas de ce qui, depuis toujours, nous rend spécifiquement humains : notre intériorité, notre libre-arbitre.

Est-ce que cela impacte aussi notre vision de la politique ?

C. B : Les intérêts des grands acteurs de l’industrie numérique sont souvent assimilés à une menace idéologique pour nos régimes européens socio-démocrates. Les méthodes disruptives de la Silicon Valley, allègrement adoptées par la start-up nation, nous conduiraient tout droit vers un modèle libertarien, inégalitaire et ultra-capitaliste. De là à conclure que la démocratie serait “menacée”par les GAFAM ou l’IA, il y a une pirouette argumentative qu’on pourrait presque qualifier de démagogique… Je voudrais juste rappeler, à ce sujet, que la démocratie libérale s’est précisément construite pour s'accommoder de pluralisme, y compris des ambitions politiques de la sphère économique. On n’est pas menacé par ce que l'on peut réguler. Il faut simplement le vouloir. 

En revanche, la menace peut provenir de citoyens qui considèrent que la liberté de prendre part à la vie publique n'est pas si intéressante que ça et qui préfèrent s'en détourner. La question est là : quel est le lien entre l’adoption généralisée et quasi-inconsciente à ce que j’appelle « le point de vue numérique », et cette crise politique sans précédent que traversent à peu près toutes les démocraties occidentales ?

Le numérique a aussi changé le capitalisme…

C. B : Il y a de toute évidence une connivence extrêmement efficace entre le développement des nouvelles technologies et celui d’une forme de capitalisme néolibéral. Le numérique a été l’instrument providentiel de ce que certains ont appelé la troisième modernité : il a permis l’avènement d’un individu parfaitement désencastré, qui veut exister par et pour lui-même, auquel le numérique a offert la possibilité de s’affranchir de presque toutes les limitations : matérielles, spatiales, temporelles, identitaires… Il est indéniable que cette connivence spectaculaire entre la société des individus, le capitalisme et l’industrie numérique a favorisé un monde où tout est devenu marchand et transactionnel, des données privées à la rencontre amoureuse. Mais ce phénomène n’est pas inéluctable. On pourrait décider de favoriser une économie des données très différentes, et même socialiste. En revanche, ce qui s’apparente beaucoup plus à une fatalité, c'est le fait que l'on ne puisse plus penser, vivre, exister, sans la médiation technologique. Si l'on peut refuser de trouver l’amour sur Tinder, qui peut imaginer tomber amoureux sans téléphone, sans textos ? Est-ce que l’on peut encore imaginer séduire sans qu’il y ait, d’une façon ou d’une autre, une part de numérique ? Et c’est pareil pour tout le reste : le travail, la culture, la mémoire… C'est ça qui est vraiment révolutionnaire, et cela dépasse toutes les instrumentalisations politiques ou capitalistes. Car que vous soyez branché à une technologie instrumentalisée par le capitalisme débridé de la Silicon Valley ou par la surveillance d'État anticapitaliste chinoise… l'effet de la médiation permanente est à peu près le même.

On parle beaucoup de la crise de sens… Or selon vous, cela va plus loin : la culture numérique provoque une crise de l'identité même. 

C. B : La thèse de mon livre, c’est que l’essor des nouvelles technologies est inextricablement lié à tout ce que les médias et les politiques identifient par ailleurs comme une “crise de sens”, “crise de confiance” ou “crise démocratique”... En général, quand les gens font le lien entre numérique et crise de sens, ils font référence aux fake news, aux réseaux sociaux qui polarisent l’opinion et facilitent la radicalisation, ou au fait qu’Internet est devenu une arme de cyberguerre d’influence… Je crois que le sujet est beaucoup plus profond. Même si l'on trouvait un moyen d’éviter toute manipulation de l'information en ligne, la transformation numérique provoquerait quand même une crise de sens ; justement parce qu’elle change le sens de toutes les choses, de tous les concepts, toutes les représentations qu’on se fait du monde. Et en transformant ainsi notre perspective, en renversant progressivement ce que j’appelle notre horizon de sens, la transformation numérique provoque, en fait, une crise d’identité.

Pour savoir qui on est, on a besoin de deux choses : d’abord, il faut être capable de s’observer soi-même, de regarder en soi. Mais pour prendre conscience de ce que l’on trouve en soi, on a besoin de références communes, on a besoin de s’identifier à des choses, d’un langage, de représentations qui existent en dehors de nous. Aujourd’hui, en tant qu’homo numericus, on est tout à fait capables de décrire comment le numérique a changé toutes nos pratiques, toutes nos habitudes… Mais quand on cherche à dire ce que cela change dans l'absolu, les mots nous manquent. Le monde extérieur et les institutions qui nous ordonnent fonctionnent selon des normes, des références qui sont devenues anachroniques, dépassées et dans lesquelles on ne se reconnaît plus.

Vous parlez de l’émergence d’une nouvelle rationalité...

C. B : Il faut comprendre le mot “rationalité” comme une “logique” : une façon de faire, de se représenter, de comprendre les choses… Aujourd’hui, le numérique modélise une part croissante des existences humaines et produit une part croissante de nos connaissances. Il me semble donc essentiel, pour comprendre où va le monde, de se pencher sur les postulats à partir desquels cette technologie fonctionne — d’interroger, en d’autres termes, la rationalité numérique. Une fois que l’on a dit que le numérique conduisait à la traduction du monde en données, selon quelles hypothèses, selon quelles références construit-il ses vérités sur le monde ? On a déjà vu qu’il se représentait l’humain comme un organisme dont les actions peuvent être déduites (et prévues) à l’aide de la modélisation de ses interactions avec le monde extérieur, sans considération pour sa conscience. La production des connaissances issues des méga-données est un autre aspect de cette rationalité numérique.

Nous avons créé une intelligence qui nous est étrangère ?

C. B : La raison humaine est indifférenciable d’une forme de progressivité de la pensée. “Raisonner”, cela consiste à déduire un résultat à partir d’une série d’hypothèses, à dérouler une pensée linéaire. La relation de cause à effet suit un processus logique, que l’on qualifie de scientifique. Les critères du vrai, du juste, de l’objectif, du démontrable, reposent tout entier sur le formalisme d’une pensée linéaire. À l’inverse, l’intelligence des données est purement statistique : elle ne repose plus sur la causalité mais sur la corrélation. C'est une véritable révolution dans la façon de produire des connaissances — et des vérités. Comme ce qui est énoncé par l’IA est toujours statistiquement ce qui est le plus probable, le résultat contient toujours une part d’incertitude que l’on est forcé d’accepter a priori. Par ailleurs, ce raisonnement statistique s’apparente à une nouvelle “science des relations”. Désormais, ce qui nous intéresse ne sont plus les sujets ou les objets, mais les relations qu'ils ont entre eux. Et ça aussi, c'est complètement nouveau. On a toujours été obsédés par l’idée que pour comprendre le monde, il fallait comprendre les intentions de ses sujets. On est même allés jusqu’à chercher les intentions inconscientes, tellement on a cru à l’importance de l’intériorité, à l’importance du sujet… Le numérique ne cherche plus l’intentionalité — ou du moins, il ne cherche plus à l’expliquer par la vie intérieure du sujet, mais simplement par l’influence de ses relations, par la répétition de “patterns” (schémas), par des corrélations… C’est une façon radicalement différente d’envisager l’ordre des choses. 

On a souligné le fait que la société du numérique survalorise l'individu. Vous ajoutez qu’il l’efface. C’est un paradoxe très étrange.

C. B : Tout à fait, c'est un paradoxe très intéressant et très frappant. Le numérique est la technologie qui a le plus permis à l'individu de se placer au centre de tout. C'est aussi celle qui en même temps se désintéresse de toute son intériorité. L'un n'annule d’ailleurs pas l'autre. Mais cela créé une sorte de tension difficile à concilier.

Les ruptures créées par le numérique n’ont pas fini d’accoucher de nouveaux modèles...

C. B : Entre la société et les institutions politiques qui la gouvernent, il doit exister un accord tacite, presque inconscient, qui fait que ces femmes et hommes acceptent d’être gouvernés d’une façon et non d’une autre. Or, sous l’impulsion d’une grande révolution scientifique, il arrive que ce liant, cet accord entre société et institution, se dissolve. S'opère tout à coup un décalage, une inadéquation entre les aspirations de la société et les institutions qui la gouvernent. Transformés par la grande révolution numérique que nous vivons, nous nous trouvons précisément dans cet entre-deux périlleux. D’une part, l’essor des technologies a tout changé pour la société ; de l’autre, le monde continue de fonctionner comme avant, selon des principes et des représentations qui sont de plus en plus éloignés de la façon dont on reconsidère les choses à l’ère numérique.

Vous dites que pour comprendre les changements à l’œuvre, il ne faut pas aller contre, mais aller avec la technologie. Qu'est-ce que signifie « aller avec »  ?

C. B : Cela ne veut surtout pas dire d’adopter le progrès sans réfléchir. Au contraire, aller avec la technologie est une invitation à réfléchir plus que jamais à l’impact du numérique sur le sens même de nos régimes politiques et des idées et idéaux sur lesquels ils reposent. “Aller avec” la technologie, c’est aussi une injonction à quitter la posture complètement illogique qui consiste à limiter le débat à la “régulation” de l’industrie, comme si, dans le fond, le numérique ne changeait rien. Il faut arrêter de croire qu’un bouleversement profond de toutes nos habitudes, de notre manière d’être au monde, continuera de s’accommoder des mêmes institutions, du même ordre politique et social… Et il faut oser poser les grandes questions auxquelles nous sommes pourtant sûrs de ne pas savoir répondre : quel nouveau régime, quelle nouvelle idée de la liberté satisferont les aspirations de l’ère numérique ?

commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.