Dollar US avec pupille en bitcoin

Liberté financière, valeur refuge… De l’Ukraine au Salvador, la politique économique de la crypto

Avec litebit

10 ans après l’invention du Bitcoin, la crypto arrive sur la scène internationale. En Ukraine, elle permet au gouvernement de faire face aux dépenses de guerre ; au Canada, de contourner des sanctions ; au Salvador, elle est désormais une monnaie quotidienne. Quelle politique économique pour les cryptos ? Tour d’horizon avec Hélène Jacquinet, consultante blockchain & crypto chez Blockchain Partner, KPMG Paris.

Quel rôle jouent les cryptomonnaies dans la guerre en Ukraine ?

Avant le conflit, La Russie et l’Ukraine avaient des positions assez marquées sur le sujet des cryptomonnaies. La Russie s’était positionnée sur l’activité du minage de Bitcoin et s’était engagée à reconnaître les cryptos comme le Bitcoin ou l’Ether comme des monnaies étrangères, au même titre que l’euro ou le dollar. L’Ukraine de son côté n’avait pas défini les cryptos comme moyen de paiement mais elle les avait légalisés, c’est-à-dire qu’elle a défini un cadre réglementaire autour de celles-ci. Il y a un terreau facilitateur. Dans ce conflit on voit bien que l’usage pour lequel les cryptos ont été créées, c’est-à-dire transférer de la valeur numérique sur Internet, sans intermédiaire, de façon instantanée, avec des frais de transaction minimes, fonctionne.

Comment cet usage se matérialise ?

Le premier événement que l’on peut citer est les dons faits en crypto à l’Ukraine. Dès les premiers jours, il y avait déjà 18 millions de dollars collectés en cryptos. (Il y aurait aujourd’hui plus de 100 millions de dollars collectés en cryptos, ndlr.)

Les dons en crypto existaient déjà mais le fait qu’un État les sollicite est nouveau. Cela montre que l’outil peut être un moyen d’échange important sur le plan international. On n’a pas beaucoup de retours sur ce que le gouvernement fait de ces dons mais soit il les convertit en monnaie fiduciaire sur le marché crypto, soit il les utilise directement auprès de ses fournisseurs.

Deuxième événement : l’utilisation des cryptos comme valeur refuge. En Russie, le rouble s’est effondré. Les Russes peuvent voir dans les cryptos un moyen de préserver leur épargne. De la même façon pour les Ukrainiens, même si la chute de leur monnaie est moins importante.

Qu’est-ce que les cryptos permettent que les monnaies centrales ne permettent pas ?

Le don est vraiment révélateur. En 24 h, on a pu récolter 18 millions de dollars, de n’importe qui depuis n’importe quel pays. D’habitude, on passe par des intermédiaires financiers et ça prend plus de temps.

Autre pays qui expérimente les cryptos, le Salvador a fait du Bitcoin une monnaie officielle. Pourquoi ?

Là encore, il y a quelques éléments de contexte à rappeler. Le Salvador a abandonné sa monnaie nationale en 2001 pour prendre le dollar comme monnaie quotidienne officielle. Il y a donc une forte dépendance à la politique monétaire des États-Unis : si les États-Unis choisissent une politique monétaire expansionniste ou restrictive, cela aura un impact conséquent sur le Salvador. Il y a également une diaspora salvadorienne très importante, on veut alors optimiser les transferts internationaux qui correspondent à près de 25 % du PIB du Salvador – et donc baisser les frais de transaction.

Ces facteurs ont poussé le président à déclarer le Bitcoin comme monnaie légale au même titre que le dollar, c'est-à-dire qu’il est possible de payer sa baguette, ses impôts ou quoi que ce soit, en Bitcoin autant qu’en dollar.

Le but est également de donner un moyen d’échanger de la valeur. Très peu de Salvadoriens sont bancarisés : sur 6,5 millions, seulement 1,7 million avaient un compte en 2021. Le gouvernement a mis en place un wallet numérique appelé « Chivo » pour échanger des Bitcoins et même du dollar. 4 à 5 millions de personnes l'ont téléchargé, selon le président (ces chiffres sont difficilement vérifiables et donc à prendre avec des pincettes).

Est-ce souhaitable de faire du Bitcoin une monnaie légale ?

Il faut voir au cas par cas. Les pays qui s’y intéressent sont ceux avec des taux d’inflation importants, comme la Turquie, le Liban, le Venezuela, où le Bitcoin peut être vu comme une valeur refuge. Les citoyens essaient de préserver leur épargne.

Ce sont aussi des pays qui ont des ressources énergétiques géothermiques importantes. Le Salvador a créé une industrie minière Bitcoin adossée à ses ressources géothermiques. Il gagne ainsi des Bitcoins et c’est une source de revenus pour le pays.

Les pays européens semblent opter pour la monnaie numérique. Tout comme la Chine ou le Nigeria. Quelle différence avec les cryptomonnaies ?

Ça n’a rien à voir avec les cryptos. On a assez peu d’informations, notamment des pays comme la Chine. Les projets pensés au niveau de l’UE semblent consacrer des monnaies numériques sur une infrastructure blockchain probablement privée et sans ponts de connexion avec le monde crypto actuel. On ne pourra pas aller sur un exchange de type Coinbase, la question d’interopérabilité est absente. De ce que l’on comprend, chaque citoyen européen aura un compte directement lié à la Banque centrale, sans banque commerciale entre les deux.

Pour nous, aujourd’hui, cela n’a pas beaucoup de sens. Il n’y a pas de grandes différences avec ce qui existe mais il y a de réelles craintes vis-à-vis de la protection de la vie privée des citoyens : si c’est sur blockchain, il y a un reporting conséquent mais il ne sera visible que de la Banque centrale. C’est un sujet compliqué car il y a peu d'informations et ce sont des projets pilotes.

Et le Stablecoin dans tout ça ?

Le Stablecoin est un token à la valeur stable, adossé au dollar, à l’euro ou même à l’or. Les Stablecoin dollars dominent le marché – ils représentent 99 % du marché. Les principaux sont USDC ou USDT. Pour que ça fonctionne, les entreprises ont en séquestre dans un compte un million de dollars en monnaie fiduciaire et émettent sur la blockchain un million de tokens Stablecoin dollars.

C’est beaucoup plus efficient que les monnaies numériques de Banques centrales : la monnaie est stable, interopérable avec le système crypto. Les États-Unis semblent adopter cette dominance et capitaliser sur cette position pour réguler.

Existe-t-il d’autres expérimentations qui vous semblent importantes à mentionner ?

Le Salvador a trouvé un autre moyen de se financer en tant qu’État à travers les Bitcoin bonds, annoncés en novembre dernier. Il s’agit d’une obligation d’État en Bitcoin. Les investisseurs peuvent acheter une obligation à 6,5 % et seront remboursés dans 10 ans. Ça permet au Salvador d’éviter les marchés obligataires traditionnels et de se financer directement auprès des investisseurs. On court-circuite ainsi quelques institutions financières.

C’est un pari dangereux. S’il y a un crash sur le marché des cryptos, un bear market dans le jargon, il sera très compliqué pour le Salvador de rembourser sa dette.

En conclusion, que vous inspirent toutes ces expérimentations ?

Ces événements montrent qu’on a un outil très puissant dont on voit aujourd’hui son utilité sociale. Un événement en particulier a aidé les cryptos à gagner en crédibilité. Lors des manifestations du Convoi de la liberté au Canada, des sanctions économiques comme le gel des comptes du mouvement ont été prises. Ça a eu beaucoup d’écho dans l’écosystème crypto car cela touche la liberté financière des individus, une valeur que l’on défend. Même dans un pays démocratique, on voit des sanctions économiques très poussées. Les cryptos peuvent permettre aux individus d’échanger de la valeur malgré tout. Ce n’est pas bien ou mal, c’est juste un outil.

commentaires

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  1. Claudia dit :

    Merci pour cet article très intéressant.
    Vous mettez bien en valeur l'outil de liberté que représentent les cryptomonnaies et la technologie de la blockchain en général.

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