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Une jeune femme regardant la ville illuminée
© Ryan Pouncy

La Smart City déjà dépassée ? L’avenir est au smart citizen !

Le 15 oct. 2019

Francesco Cingolani est architecte, ingénieur et porte-parole de l’association Fab City Grand Paris qui organise l’événement Fab City Summit. Il réfléchit aux futurs des villes pour en faire des lieux plus agréables à vivre à l'heure où l'on annonce que 60% de la population mondiale devrait y résider d'ici 2050. Interview.

On se rend compte que la ville devient de plus en plus autonome. Quel regard portez-vous sur cette ville écosystème ?

Francesco Cingolani : Il est vrai que nous construisons des villes qui seront totalement autonomes. La ville autosuffisante est une vraie tendance au point qu'aujourd'hui un mouvement portant cette mutation devrait s'étendre, le mouvement Fab City. Il est né à Barcelone en 2014 quand la maire de la ville annonçait que Barcelone serait autosuffisante d'ici 40 ans en termes d’énergie, d'alimentation et production. Une annonce qui n'était pas du tout attendue dans un événement public et qui, alors, n’a pas été prise au sérieux. Mais il se trouve que ce n'étaient pas des paroles en l'air : aujourd'hui Fab City a été rejoint par un réseau de 28 villes qui sont engagées dans cet objectif d'autosuffisance en manufacture (production), alimentation et énergie. Dans ces villes, des consortiums réunissent des organismes publics, des institutions, des entreprises et des citoyens, ou des membres d’associations pour développer des projets qui permettront de rendre les villes autosuffisantes d'ici 2054. 

On voit aujourd'hui plusieurs signaux faibles qui annoncent ce futur souhaitable. 

Dans votre approche du design et de l’architecture, vous tenez beaucoup à la promesse d’une conception portée par les données : le design génératif. Pouvez-vous nous expliquer cette notion et ses implications ?

F.C. : Notre façon d'envisager l'architecture sera inversée avec le design génératif. Au lieu d'imposer des gestes et des formes pour la ville et l'architecture en ville, l'idée est d'accéder à des données, de les lire et les interpréter pour pouvoir faire émerger des constructions ou un ensemble de constructions à partir de celles-ci. Sur le papier les choses semblent simples, mais il y a toute une expertise, une technologie et une logique en algorithme, la fameuse « intelligence artificielle » qui est une formulation sur laquelle je reste assez prudent, pour ne pas dire critique. Les processus de design de demain reposeront en partie (ou en totalité, difficile de l'affirmer) sur des algorithmes pour faire émerger nos projets et la forme de nos agglomérations ou de nos villes. 

Avec le studio de design et ingénierie ECHOES.PARIS, nous travaillons déjà à ces nouveaux procédés. À partir d'une cartographie de Paris et des données associées (telles que le taux de pollution, la concentration de commerces, la présence de lieux de santé...), nous arrivons à identifier des zones d'opportunités, par exemple les plus visibles où aménager des commerces, entre autres. 

Autre exemple, dans la conception de projets immobiliers. En s’appuyant sur des données telles que l’ensoleillement ou le fonctionnement thermique des bâtiments, l’algorithme conçu par un designer nous propose toute une série de solutions qui optimisent certains facteurs décidés par les architectes : les vues, accès au ciel, l’ensoleillement, le confort, les phénomènes d'ilots de chaleur urbain…

Autre application, sur un autre de nos projets où l’on cherchait des parcelles où faire des surélévations dans Paris. On modélise les contraintes d’urbanisme pour effectuer un recensement automatisé des opportunités foncières, puis on teste l’impact que ces élévations auraient en termes d’ombrage ou d’obstruction de vue sur le quartier environnant. Les données nous aident à minimiser cet impact pour préserver la qualité et la valeur des biens alentour.

Il y a le tout data, certes, mais vous croyez beaucoup en une ville qui va se construire autour de la cuisine et l’alimentation pour rééquilibrer un paysage où tout est de plus en plus artificiel. Pouvez-vous nous expliquer cette vision ?

F.C. : En 2014, j’ai ouvert une cuisine partagée dans le 19ème arrondissement où j’invitais des citoyens, des traiteurs, des designers culinaires à découvrir ou faire découvrir la cuisine. La participation a dépassé mes espérances ! Et force est de constater que les initiatives autour de la nourriture ne cessent de se multiplier dans les villes : startups food, associations de quartier autour de la cuisine, lieux de rencontres culinaires…

Je pense que cet attrait grandissant pour la nourriture est lié au fait que la ville est un environnement artificiel (même si de nombreuses tendances nous ramènent à plus de nature) et la nourriture apparaît comme un moyen de se reconnecter à l’environnement, au vivant. De plus, c’est un des rares éléments qui n’est pas numérisé dans notre quotidien. C’est un acte que l’on doit faire et que l’on veut continuer à faire. Peut-être plus qu’avant. Aujourd’hui, on s’intéresse vraiment à l’origine, la conception, la traçabilité. On est plus conscients. C’est finalement toute l’histoire du vivant qui nous est amenée en ville à travers la nourriture qui nous intéresse.

Quand la ville est souvent réputée « figée » dans son architecture et ses usages, vous prenez le pari d’une ville qui deviendra modulable / plastique. Comment et pourquoi le futur nous promet une ville plus souple ?

F.C. : Dans un futur proche, il deviendra de plus en plus difficile de définir des lieux. Et les prémices sont là. J’ai créé un espace qui s’appelle VOLUMES dans lequel on vient travailler, parfois dormir. De temps en temps il y a une conférence, puis le lendemain une journée dédiée au yoga, un festival de musique, etc. C’est l’esprit qui devrait caractériser les espaces futurs, une plasticité, des lieux changeants sur la même journée ou d’un jour à l’autre, voire d’une semaine sur l’autre. En tant qu’architecte, cela remet beaucoup en cause la façon d’envisager la ville qui est jusqu’ici très cloisonnée (ici des bureaux, là des appartements, un restaurant…). Nous aurons de plus en plus besoin de lieux ouverts, indéfinis, qui n’ont pas un seul usage, qui servent de tampon et qui ont la mission de créer du vide. De ce vide naîtront de nouvelles poches de valeurs, se créeront de nouveaux usages voire de nouvelles solutions. Ce vide s’adaptera aux usages des citoyens, quand hier c’était le lieu qui définissait l’usage.

Quartus, promoteur immobilier, développe une proposition de coliving (un coworking appliqué au logement). On imagine que dans les années à venir, au lieu de louer un appartement, on pourra prendre un abonnement et accéder à différents appartements dans différentes villes du monde, qui ont tous été conçus avec des espaces partagés et une communauté de résidents pour faciliter l’intégration. Car n’oublions pas que ce qui fait le succès du coworking n’est pas tant l’idée d’avoir un bureau et une connexion (ce que l’on pourrait très bien avoir chez soi) mais bien le vecteur social. Cela décrit également l’avenir d’une ville dans laquelle on est « de passage » quand on en a besoin pour le boulot, plus qu’une ville dans laquelle on se sédentarise.

Au cœur de ces mutations, il y a avant tout les citoyens. Comment les impliquer dans le design des villes et des infrastructures de demain ?

F.C. : La ville participative est une vraie tendance et c’est d’ailleurs pour moi la tendance la plus importante qui va impacter les années à venir, bien plus que la smart city qui fascine tant. Je préfère d’ailleurs prédire une ville faite de smart citizens plus qu’une smart city en tant que telle.

Le mot participatif est beaucoup utilisé et perd un peu de son sens. Il est important de réexpliquer ce qu’est concrètement cette ville participative. Il y a peu de temps, en Norvège, nous avons été interrogés pour revitaliser une place totalement abandonnée en faisant une œuvre d’art. Un classique dans les appels d’offre. Mais nous avons décidé de ne pas coller à la demande. Plutôt que d’investir dans une œuvre d’art, nous avons imaginé une série d’événements pour amener les citoyens sur cette place. Le démarrage a été difficile, mais le jour où nous avons réuni tout le monde autour d’un verre de vin et de tranches de jambon espagnol, les choses se sont accélérées (encore une fois la nourriture est fédératrice !). Nous avons la conviction qu’il est impossible de revitaliser un espace public s’il n’y a pas de communauté associée à cet espace. Sans communauté, pas d’espace public. C’est assez simple. Une fois la dynamique lancée nous avons pu concevoir une place autour des attentes et envies de cette même communauté. Ceci est un acte fondamental pour le futur des lieux publics. L’intégration systématique des résidents devrait dessiner le futur du design des biens et des lieux. L’enjeu devient de coordonner cette dynamique communautaire pour la transformer.

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