Demain, lèguerons-nous nos données et notre ADN ?

Revenu universel d'activité, monétisation poussée de nos données... Demain, la bataille du patrimoine et des revenus ne se jouera pas là où vous le croyez. Prospective avec Paul Jorion, Baptiste Mylondo et Gaspard Koenig.

La data, nouveau patrimoine

Selon le Boston Consulting Group, la valeur des données personnelles en Europe pourrait atteindre jusqu’à 1 000 milliards d’euros d’ici 2020, soit 8% du PIB. Face à ce considérable changement d’échelle, qui a notamment conduit à l’entrée en application du RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données), les débats s’intensifient autour de la question de la patrimonialisation des données. Popularisée et ardemment défendue en France par Gaspard Koenig, la thèse du droit à la propriété des données personnelles séduit. 

« C’est un enjeu réel : comment chacun peut devenir le capital de soi-même, c’est à dire son propre patrimoine ? » Gaspard Koenig 

Selon le philosophe libéral, ce nouveau droit pourrait aller jusqu’à transformer les individus en leur propre patrimoine. Ce qui permettrait de les réintégrer dans la chaîne de valeur numérique, là où aujourd’hui, seuls les GAFAM en profitent. Maîtriser et jouir de l’usage de nos données produites pourrait acter la sortie de notre ère de Far West numérique en imposant de nouveaux cadres juridiques de propriété et de monétisation. Paul Jorion, anthropologue belge, prône, lui, un simple partage de la valeur des données avec les entreprises. Revendiquer la propriété de ses données ? Trouver un système de redistribution de sa valeur ? Avant de répondre à ces questions, le législateur se heurte déjà à une équation politique et philosophique majeure. Que garantir ? Le droit à la vie privée ou le droit de marchander ses données ? ADN, réputation, droits d’usage et d’accès…ces données seront potentiellement demain au coeur de notre patrimoine privé. De quoi remettre au goût du jour une passion de la philosophie libérale, le concept de « propriété de soi ».

Revenus universels ou société de la gratuité ?

Imaginez une société où le chômage et l’assistanat ont disparu des discours politiques. Une société où chacun pourrait jouir à sa guise de son temps et où la pauvreté, l’exclusion et l’exploitation ne seraient plus des menaces. C’est la vision défendue par Baptiste Mylondo. L’économiste et philosophe français parle d’un revenu inconditionnel, sans contrepartie, individuel et qui serait versé tout au long de la vie. 

« Mon souhait serait que chaque personne ait la liberté de ne plus consacrer sa vie au travail, à la production ou à la consommation » Baptiste Mylondo 

Là ou la vision de Baptiste Mylondo diffère des concepts libéraux du revenu universel, c’est qu’elle porte en elle un changement de paradigme profond sur la conception même du travail, qui selon lui, ne devrait plus être le seul mètre étalon de l’utilité sociale. Mais pas seulement, son revenu inconditionnel est aussi de nature à « démarchandiser » nos sociétés. Libérés du travail, de la production et de la consommation, les individus pourraient davantage tisser des liens et avoir le temps de faire société. En offrant à tous une propriété d’usage sur les biens et les services de manière non-lucrative, l’économiste nous promet une société de la « coopérativisation ». Ainsi, dans le cadre de ce revenu inconditionnel, tout le monde hériterait à peu près de la même chose. Contrairement à Baptiste Mylondo, Gaspard Koenig estime, lui, que le revenu universel ne sonne pas la fin du travail mais reste le meilleur moyen d'offrir un « filet de sécurité automatique » dans une société qui voit le travail indépendant progresser. Parce qu’il ne protège pas suffisamment du mauvais usage ou de la prédation extérieure, le revenu universel ne serait pas une bonne option, assure Paul Jorion. L’anthropologue fait campagne pour une société sans argent afin de s’affranchir des ravages du capitalisme. Éducation, santé… « nous sommes capables d’étendre le modèle de la gratuité à d’autres sphères », affirme le sociologue. 

« Dans la mesure où existe la propriété privée, les détenteurs de propriété privée ont toujours essayé d’annexer ce qui était en commun. » Paul Jorion

Les puissantes transformations actuellement à l’oeuvre dans notre société vont venir radicalement modifier la valeur et la nature des actifs et peut-être nous conduire à imaginer de nouveaux communs qui vont venir brouiller les frontières entre le public et le privé. De quoi, là encore, susciter des débats passionnés en matière de patrimoine et de revenus…

POUR ALLER PLUS LOIN 

Le revenu inconditionnel, utopie ou outil d’émancipation ?

Protégez vos données, demain vous paierez avec !

Ce site utilise Google Analytics.