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super humain génétiquement modifié
© Fairy Eyes via Getty Images

CRISPR-Cas9 : cette technologie révolutionnaire fera-t-elle de nous des super-humains ?

Le 3 sept. 2019

CRISPR-Cas9, vous connaissez ? Avec ce « ciseau génomique » on peut déjà modifier des morceaux entiers d’ADN pour traiter des maladies, inventer de nouvelles molécules ou bien faire renaître certaines espèces. Mais l’outil fait également polémique. Bientôt des humains génétiquement modifiés ?

En juin dernier, le festival Hello Tomorrow réunissait quelques grandes pointures internationales autour d’une discussion sur le futur de la génomique. Autour de la table, le scientifique George Church de l’école médicale de Harvard, le biohacker Josiah Zayner, le journaliste Antonio Regalado de la MIT Tech Review et Jane Metcalfe, co-fondatrice du magazine Wired.

Tous débattaient d’une question cruciale : la modification du génome et ses possibles applications. Et c'est peu dire que la question fait débat. En ligne de mire, les transhumanistes et leurs velléités d’allongement de l’espérance de vie, ou encore les parents désireux de choisir les caractéristiques génétiques de leurs futurs enfants. Car désormais, grâce à CRISPR-Cas9 et un portefeuille bien fourni, tout ceci serait de l'ordre possible.

Les équipes du documentaire Code of the Wild / The Human Game avaient elles aussi fait le déplacement. Dans ce projet en cours de production, le documentariste Cody Sheehy et la généticienne Samira Kiani interrogent les contours de cette « révolution », pour mieux pointer du doigt ses zones d’ombre. De la modification génétique à l’augmentation humaine, quelle est la frontière à ne pas franchir ? Quelles controverses émergent, quelles opportunités ? Entretien avec celle qui dirige un laboratoire de recherche sur les usages « vertueux » de CRISPR-Cas9.

La technologie CRISPR-Cas9 fait beaucoup parler d’elle. En quoi ce « ciseau génomique » représente-t-il une véritable révolution, une innovation de rupture qui bouleversera de nombreuses industries ?

SAMIRA KIANI : Depuis la découverte de l’ADN en 1953 par Watson et Crick, les scientifiques se sont toujours demandé s’il était possible de modifier sa structure. Jusque-là le travail était long, complexe et onéreux. En 2013, la technologie CRISPR-Cas9 a fait son apparition et a commencé à être commercialisée. Cette technologie a complètement révolutionné le monde de la biologie. Pour la première fois, les scientifiques avaient la possibilité de « découper » le génome et de remplacer certaines séquences à la manière d’un copier-coller. Surtout, la manipulation devenait facile, rapide et infiniment moins chère.

Aujourd’hui, l’engouement pour cette technologie est sans précédent. En théorie, cet outil permet de corriger n’importe quelle défaillance ou mutation directement sur le génome. Cela ouvre de perspectives incroyables. Pour moi, la révolution CRISPR est donc similaire à la révolution de l’Internet il y a 30 ans.

Que peut-on faire aujourd'hui avec CRISPR, quelles sont ses applications ?

S. K. : Je pense immédiatement à la recherche contre le cancer. On pourrait imaginer inventer un remède universel ou prévenir l'apparition de certaines maladies en repérant directement les prédispositions génétiques des futurs malades. Il y a également des applications en matière de lutte environnementale. On pourrait rendre réversible l'extinction de certaines espèces, en les ressuscitant à partir de morceaux de code génétique.

Je pense également à l’industrie alimentaire, puisque de nouveaux types de nourritures pourront être créés spécifiquement pour répondre à certains besoins. Ou encore à l’industrie pharmaceutique, puisque de nouveaux traitements inédits feront leur apparition. Les enjeux commerciaux et industriels sont donc colossaux.

Les révolutions de ce type ne manquent pas de soulever de nombreuses questions éthiques. Quelles sont les controverses actuelles autour de CRISPR-Cas9 ?

S. K. : De nombreuses start-ups et entreprises se sont lancées depuis l’invention de CRISPR-Cas9, et ce marché est encore très peu régulé. Ce qu’il faut comprendre c’est qu’il y a une grande différence entre le fait d’utiliser cette technologie pour corriger des défaillances génétiques et le fait de l’utiliser à des fins d’augmentation de l’humain. Cette technologie a la capacité de répondre à des enjeux médicaux majeurs. Placée entre les mauvaises mains, on peut aussi imaginer qu’elle soit utilisée à des fins qui soulèvent des questions éthiques complexes.

Vous semblez faire référence au mouvement transhumaniste, porté par des personnalités de la Silicon Valley comme Peter Thiel ou Ray Kurzweil, qui veulent dépasser les limites biologiques de l’être humain. Quel modèle de société cela préfigure-t-il ?

S. K. : Il n’y a pas que les transhumanistes. Aujourd’hui, certains mouvements alternatifs de biohackers expérimentent déjà avec CRISPR.

On peut imaginer qu’un jour de nombreuses personnes choisissent les caractéristiques de leur enfant avant sa naissance ou fassent en sorte d’isoler les gènes défaillants s’il s’avère que le foetus est porteur de gènes susceptibles d’évoluer en maladies. L’une des questions afférentes serait : est-ce être un bon parent que de laisser se développer un enfant susceptible de tomber malade un jour ? À l’inverse, est-ce être un bon parent que de faire en sorte que mon enfant ait la meilleure santé possible ?

L’autre enjeu concerne l’accessibilité. Si l’on considère son usage commercial privé, cette technologie n’est accessible aujourd’hui qu’aux personnes les plus riches. Il y a donc d’autres voix qui s’élèvent pour dénoncer le caractère inégalitaire de l’accès à la modification génomique. Mais certains scientifiques comme Georges Church font le pari que, d’ici 2030, CRISPR-Cas9 sera accessible au plus grand nombre.

Doit-on donc encadrer plus strictement ou réguler l’accès à cette technologie ?

S. K. : Aujourd’hui, aucun membre de la communauté scientifique n’a de vision claire de « ce qui serait bien ou mauvais ». Encore une fois, ces enjeux sont très complexes et ne font pas consensus. À titre personnel, j’estime que cette technologie a la capacité de résoudre des enjeux colossaux à très grande échelle. Si vous avez la possibilité de soigner des millions de personnes, doit-on se restreindre et bloquer l’accès à une technologie sous prétexte que son utilisation peut provoquer des dérives ?

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