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faut il avoir peur du numerique

Faut-il avoir peur du numérique ?

Le 4 oct. 2016

Nicolas Colin et Laetitia Vitaud posent la question et y répondent en 25 points dans un livre éclairant qui n'hésite pas à frictionner quelques tabous, et à agiter quelques malentendus. Interview.

C'est la question que pose votre livre... alors, est-ce que vous pensez qu’il faut avoir peur du numérique ?

Nicolas Colin : Beaucoup ont l’impression que le numérique arrive selon un processus implacable, comme s’il s’agissait d’une évolution écrite par avance. Or, quand on étudie les dynamiques des quatre précédentes révolutions technologiques, on constate qu’elles ont toujours redistribué les cartes et que les pays qui s’en sortent bien sont ceux qui ont mis en place, au bon moment, les bonnes institutions. Ils ne sont pas restés inertes : ils ont pris les choses en main, parfois dans un contexte de crise ou d’urgence, et des nations de second rang ont émergé parce qu’elles ont su saisir une nouvelle opportunité.

Laetitia Vitaud : Quelques-uns nous ont reproché ce titre qui présentait le numérique sous un angle négatif. Selon nous, connaître et reconnaître sa peur permet de rentrer dans l’action. C’est plutôt cela le sens de notre message.

Par rapport aux précédentes révolutions technologiques, quelles sont les spécificités du numérique? ?

N. C. : Selon les travaux de Carlota Perez (économiste vénézuélienne spécialisée en technologie et en développement économique et social) nous avons déjà connu cinq révolutions technologiques, celle du numérique étant donc la cinquième. Si chacune est différente, on connaît déjà les tenants et les aboutissants du phénomène générique. Mais les effets de réseaux et les rendements croissants générés par les technologies numériques font que lorsqu’une une entreprise numérique émerge, elle grandit très vite et accélère le rythme de tout son écosystème.

L. V. Cette accélération rend les comparaisons délicates. Les cycles industriels de Schumpeter fonctionnaient sur un siècle, on parvenait à mieux prédire leurs conséquences. Aujourd’hui, nous assistons à un changement d’échelle, démographique d’abord – nous sommes aujourd’hui 9 milliards - et tout est tellement plus rapide, tellement plus massif, qu’on a du mal à pouvoir faire du prédictif.

Dans votre livre, vous revenez sur le phénomène des bulles… Vous semblez dire qu’elles vont se multiplier, et que nous devons apprendre à vivre avec.

N. C. : Quand une technologie nouvelle apparaît et qu’elle semble avoir un potentiel d’application, les entrepreneurs et les investisseurs se précipitent sur elle sans savoir ce qu’ils feront avec. C’est un phénomène qui a existé dans toutes les révolutions technologiques, mais le numérique crée des dynamiques de compétition plus radicales. Les investisseurs savent qu’un marché sera dominé par une ou deux entreprises, et comme ils veulent être certains d’être partie prenante du gagnant, ils se précipitent vers celle qui semble sortir du lot. Evidemment, tandis que les investisseurs lui font la cour, l’entrepreneur fait monter les prix. Le phénomène ne va pas se produire une seule fois comme dans les bulles précédents, mais cela va advenir à chaque fois que le numérique va arriver dans un nouveau secteur. L’aspect positif est que chaque bulle permet d’augmenter le niveau de compréhension et de compétences des acteurs.

Votre livre souligne un certain nombre de malentendus qui existent dans la perception du numérique. Quels sont ceux qui vous semblent les plus urgent à rectifier ?

L. V. L’idée que le numérique est un secteur à part est encore trop présente.  Elle est dangereuse parce qu’elle entretient une autre confusion : celle qui confond numérique et immatériel. Or le numérique n’impacte pas que l’information, la communication… Comme l’électricité a transformé toutes les formes de production, le numérique transforme tous les modèles d’affaires, et agit sur toute la chaîne de valeur.

N. C. : Personnellement, je lutte au quotidien contre les discours qui prétendent que tous les emplois vont disparaître. D’abord parce qu’il est avéré que toutes les révolutions technologiques ont créé plus d’emplois qu’elles n’en n’ont détruit. Mais surtout parce qu’il existe un certain nombre d’obstacles à la création d’emplois numériques. On peut même identifier ces freins : les gens n’ont pas les compétences et la culture requise, les tensions du marché de l’immobilier font que les candidats potentiels n’arrivent pas à se loger là on aurait besoin d’eux, et dernier point, parce que ces emplois sont parfois interdits par le droit. Avant de conclure que le numérique va supprimer des emplois, on pourrait déjà déverrouiller un certain nombre de contraintes.

L. V. : Il y a une sorte de fatalisme en France qui considère que le numérique nous entraîne vers une paupérisation croissante, comme si cela n’était pas une affaire de choix et de rapport de force. Le numérique n’empêche pas, il décuple les opportunités, tout est affaire de choix politique, individuel et collectif. Il faudra sans doute inventer le militantisme de demain pour modifier les rapports de force et défendre le partage de la valeur. Il y a des choses très positives qui se passent aux Etats-Unis. Par exemple, les travailleurs indépendants y ont désormais leur syndicat, le Freelancers Union. Autre exemple : pendant 35 ans, les inégalités ont augmenté mais pour la première fois depuis la fin des années 70, la courbe s’est inversée, les inégalités sont reparties à la baisse. C’est pour une part le résultat d’un militantisme extrêmement fort d’associations et de nouveaux syndicats comme Restaurant Opportunities Centers United (ROC), qui ont mené des campagnes qui ont mobilisé des travailleurs et leurs clients. Ensemble, ils ont fait pression pour que les entreprises augmentent les salaires minimum. A la suite de cette mobilisation, début 2016, une entreprise comme Walmart, premier employeur américain, a augmenté de 25 % les plus bas salaires.

Les entreprises sont tenues d’apprendre à mieux composer avec les forces de l’extérieur ? L’Open innovation est-elle la solution des organisations plus anciennes pour entrer dans la révolution numérique ?

N. C. : L'open innovation est un concept qui est devenu un peu vide de sens parce que tout le monde l’utilise pour définir tout et n’importe quoi. Mais l’idée de s’ouvrir à l’extérieur reste vraie. L’innovation va plus vite en réseaux et les réseaux sont plus faciles à activer à l’extérieur. Chez TheFamily, nous travaillons sur ces sujets à temps plein depuis trois ans. Aujourd’hui, nous conseillons aux entreprises de créer des filiales qui sont des startups pour pouvoir prendre des points d’appui sur de nouveaux marchés sans mette en danger l’organisation existante. Elles peuvent ainsi laisser ses startups grandir, quitte à les intégrer ensuite. Notre conviction est qu’il faut absolument préserver l’énergie entrepreneuriale qui est impossible à reconstituer à l’intérieur des grandes organisations : elle serait instantanément diluée dans des heures de réunions, des process rigides, etc.…

Ils semblent que les grands groupes s’engagent à un certain nombre de réformes…

L. V. Faire un open space façon startup, mettre une table de ping-pong ou aplanir l’organisation de manière artificielle… tout cela reste souvent creux. Il vaudrait beaucoup mieux pour les grandes entreprises qu’elles restent fidèles à leur ADN pour se transformer profondément, petit pas, par petit pas, plutôt que de s’attaquer à des éléments de décoration.

N. C. : En matière de stratégie, la dernière chose à faire est de faire tous la même chose. Il faut faire des choix, chercher une différenciation, combiner différentes activités de façon unique et avoir une continuité d’exécution. Aujourd’hui, ce n’est pas ce que font les grands groupes : ils ne réfléchissent pas à un positionnement unique fondé sur leur histoire et leurs actifs ; au contraire, ils appliquent tous les mêmes recettes servies par les mêmes cabinets. Ils ont tous leur incubateur, leur chef digital officer… ils cochent des cases, mais cela ne fait pas encore une refonte stratégique capable d’affronter l’économie numérique.

Et au niveau de l’Etat ?

L. V. : L’Etat est la plus grande des organisations fordistes, les problèmes y sont démultipliés. On y trouve encore moins le sens de l’urgence, et même la notion d’accomplissement personnel n’existe pas : l’individu s’efface derrière l’organisation…

N. C. : On pourrait penser qu’un Etat tout puissant pourrait imposer une transformation numérique comme de Gaulle ou Pompidou l’ont fait en leur temps. Peut-être que nous n’avons pas les bons dirigeants. Peut être aussi que l’Etat pouvait des choses dans un modèle fordiste qu’il ne peut plus dans une économie numérique, parce qu’une organisation pyramidale ne peut tout simplement pas donner des ordres à une structure en réseaux. Mais là encore, cela ne doit pas conduire au fatalisme : l’Etat peut avoir un impact, non plus en agissant directement sur les entreprises, mais en créant autours d’elles l’environnement institutionnel adéquat. Pendant que les entrepreneurs découvrent de nouveaux modèles, l’Etat peut déblayer le terrain devant eux, et poser des barrières pour la protection des individus.

Vous parlez de la France comme d’une colonie numérique...

N. C. : Colonie ne veut pas dire désert numérique : nous sommes une nation d’hyper connectés… mais essentiellement sur des applications américaines. Et de fait, nous avons les problèmes d’une colonie : des problèmes de création et de répartition de la valeur par exemple. Mais il suffit de peu de choses pour qu’on exploite mieux cette hyper connexion qui nous caractérise. On le voit avec BlaBlaCar : quand l’environnement institutionnel permet à un modèle d’affaires de prospérer, cela marche très fort et s’impose dans d’autres pays.

 


Faut-il avoir peur du numérique ? 25 questions pour vous faire votre opinion. Nicolas Colin et Laetitia Vitaud. Armand Colin. Septembre 2016.

Pour commander : ici ou .

Parcours Nicolas Colin : Ancien haut fonctionnaire et co-fondateur de The Family, une société d’investissement, Nicolas Colin est l’auteur de nombreux travaux sur le numérique, dont L’Âge de la multitude, Entreprendre et gouverner après la révolution numérique (avec Henri Verdier, Armand Colin, 2015).

Parcours Laetitia Vitaud : Après une carrière dans l’enseignement en classes préparatoires et à Sciences Po, Laetitia Vitaud travaille aujourd’hui dans l’économie numérique, où elle s’est spécialisée sur la question de l’avenir de l’emploi, du travail et des organisations.


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