Créature sous marine luminescente

Avec le numérique et l’espace, c'est en mer que va se jouer la troisième révolution

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En dix ans, drones et satellites ont fait des océans un territoire à conquérir. Les États y repoussent leurs frontières, des milliardaires y font la loi, et le nouveau partage du monde se joue déjà 20 000 lieux sous les mers.

Guillaume Pitron a le don de nous montrer ce que notre époque n'arrive pas à saisir d’elle-même. Après avoir raconté en 2018 l’envers de la transition énergétique dans La Guerre des métaux rares, puis, en 2021, le poids matériel de nos likes dans L’Enfer numérique, il publie Océans, le nouveau partage du monde. Deux ans d’enquête, une douzaine de chercheurs et des reportages dans une dizaine de pays lui ont permis de saisir une accélération que personne n’avait si bien documentée : en une décennie, drones et satellites ont ouvert les océans à l’exploitation industrielle. La carte du monde s’en trouve redessinée et bouleversée. L’Europe, minuscule sur terre, règne sur près d’un cinquième des espaces maritimes, la France se hisse au deuxième rang mondial, et les archipels du Pacifique deviennent de grandes nations océaniques. Mais ce sont nos vies quotidiennes qui sont « bleuies » déjà, et à notre insu, de l’algue qui épaissit nos yaourts à l’eau dessalée qui arrose nos tomates. Et dans l’ombre, des milliardaires discrets et de nouveaux géants qui s’imposent comme les nouveaux maîtres des abysses.

Vous avez raconté la face cachée de la transition énergétique, puis le poids matériel de nos likes. Cette fois, vous quittez la terre ferme. Qu’est-ce qui vous a fait basculer vers la mer ?

Guillaume Pitron : Tous mes travaux tournent autour des matières premières. Je voulais continuer à regarder les grands récits technologiques à travers les ressources sans lesquelles ils seraient irréalisables. Mon déclic a été produit par la lecture de deux rapports : L'accélération bleue, publié en 2021 par le Stockholm Resilience Centre, et celui de l'ONG Global Fishing Watch en 2024 sur l'industrialisation des océans. Tous deux disent la même chose. On connaît la Terre au pixel près, mais on ne sait presque rien de la mer. Or, depuis qu'on y braque les nouveaux satellites, ce monde ouvre de nouvelles perspectives. Et il s’agit d’une révolution historique, anthropologique même. Nous pensions la mer comme un espace horizontal. Il faut la regarder à la verticale, comme un espace en cinq dimensions dont chacune peut être exploitée.

La première chose qui bouscule, en vous lisant, c’est notre rapport à la géographie. Vous nous apprenez un mot, le « merritoire », et vous racontez une carte du Portugal qui a circulé dans les salles de classe du pays. Que voit-on sur cette carte, et qu’est-ce qu’elle change dans notre façon de regarder le monde ?

G. P. : En 2014, la géographe Raquel Costa intègre aux cartes du Portugal les Açores, Madère, leurs zones économiques exclusives et le plateau continental étendu que le pays revendique auprès de l'ONU. On y voit donc en plus de son “territoire”, son “merritoire”, c’est à dire les étendues océaniques qui lui reviennent. Cela permet de visualiser que le Portugal n’est pas un petit rectangle à la pointe sud-ouest de l'Europe mais une nation centrale de l'Atlantique. Il a déjà changé son destin au temps des Grandes Découvertes, en partant chercher des ressources terrestres. Aujourd'hui se joue le partage des mondes liquides, et il peut relancer son destin par la mer une deuxième fois. Cette notion de merritoire permet à toutes les nations, et à leurs citoyens, de décentrer leur regard pour se comprendre non plus seulement comme des terriens, mais aussi comme des « mériens ».

Ce type de carte change-t-elle aussi le destin de l'Europe ? 

G. P. : Je le pense. L'Europe a conservé des poussières d'empire dans le Pacifique et l'océan Indien, et la convention de Montego Bay, en 1982, accorde à tout État possédant une simple île une zone économique exclusive (ZEE) de 200 milles nautiques, soit 370 kilomètres au large de leurs côtes. L'Europe, qui compte 4 à 5 % des terres émergées, détient ainsi environ 18 % des territoires immergés, loin devant les États-Unis. Nous nous voyons grignotés par des empires qui rêvent de nous mettre à genoux, alors que nous sommes déjà un empire, soft, raffiné, mais un empire quand même. La France seule est deuxième derrière les Américains, grâce à la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie, les Kerguelen ou les îles Éparses, que revendique Madagascar et que Paris ne lâchera jamais. Le Vanuatu réclame aussi Matthew et Hunter, deux rochers perdus dans le Pacifique, et son Premier ministre explique que la décolonisation ne sera achevée qu'une fois son pays rentré en possession de ses terres, et de ses mers. Au XXème siècle, on a décolonisé la terre. Au XXIème, on décolonise la mer.

Les petits États insulaires, longtemps relégués aux marges des cartes, peuvent-ils en sortir gagnants ?

G. P. : Ceux qu'on disait petits deviennent soudain grands. En additionnant les eaux de dizaines d'îles, un archipel multiplie son territoire par dix ou vingt !  Tuvalu, Kiribati ou Fidji se présentent désormais comme des « Large Ocean States », et j'ai vu à la conférence des Nations unies sur l'océan, à Nice, à quel point leurs dirigeants étaient courtisés. Mais quand vous êtes quelques milliers d'habitants à la tête d'un merritoire grand comme le Vietnam, comment le surveillez-vous ? Ces États sous-traitent leur souveraineté à des entreprises ou à des puissances étrangères, et de nouveaux rapports de domination s'installent, rarement à leur avantage.

Concrètement, que change cette exploitation dans nos vies ? 

G. P. : Nous consommons déjà l'océan sans le savoir. L'alginate, tiré d'algues du nord du Finistère, épaissit nos yaourts et notre dentifrice. Nous mangeons la mer, nous la buvons sous forme d'eau dessalée, le sable marin entre dans le ciment de nos immeubles, les éoliennes en mer alimentent notre réseau, des molécules marines servent déjà d'anticancéreux. On parle de verdir nos modes de vie, mais nous sommes surtout en train de les bleuir. Un plant de tomate arrosé en Espagne à l'eau dessalée et nourri d'engrais d'algues, un cochon élevé à la farine de poisson : tout devient mer dans ce que nous consommons. La mer déferle à bas bruit dans nos existences.

La mer semble pouvoir répondre à plusieurs grands enjeux du siècle, l’énergie, l’alimentation, l’eau. Pourquoi cette accélération maintenant ? Quelles technologies ont ouvert, en une décennie, ce réservoir que nous ignorions ?

G. P. : Celles de l'exploration, de l'exploitation et de la surveillance. On connaît mieux la surface de la Lune que le plancher océanique, dont à peine un quart est cartographié en détail. Arrivent les drones sous-marins autonomes, capables de quadriller les fonds jusqu'à 6 000 mètres et d'y repérer métaux et hydrocarbures. Dans le golfe du Mexique, on va chercher le pétrole à plus de dix kilomètres sous les vagues. Les satellites, eux, observent l'océan en temps réel et traquent la pêche illégale, chinoise mais aussi française ou américaine. Ensemble, ces technologies font sauter le verrou d'accès à la mer. Nous sommes sortis de l'artisanat pour entrer dans l'industrialisation.

Pour ne pas risquer une surexploitation, ces avancées sont-elles encadrées ? 

G. P. : Nous sommes comme des spectateurs assis au premier rang, dix minutes avant la représentation. Le rideau ne s'est pas encore levé, mais derrière, le décor est posé et les acteurs sont positionnés : entreprises, États, armées, fondations, milliardaires dont personne ne connaît le nom. Cela peut être une bonne nouvelle. Et le partage s'est fait jusqu'ici pacifiquement : à Montego Bay, juristes et diplomates se sont réparti un tiers des océans sans un coup de feu. Contrairement à l'IA, le droit a devancé la technologie. Seulement, la technologie accélère. Les nodules polymétalliques, riches en cobalt, en nickel et en manganèse, aiguisent les appétits, et les États-Unis de Trump, qui n'ont jamais ratifié la convention, veulent exploiter les grands fonds sans autorisation internationale. Si nous surexploitons l'océan comme nous avons surexploité le poisson, cette pompe à carbone qui se réchauffe et s'acidifie se retournera contre nous.

Vous évoquez des tycoons des océans. Qui sont ces « SpaceX des abysses » ? 

G. P. : Les mers sont de nouveaux espaces colonisables, comme le cyberespace ou l'espace, et chacun a ses portes d'entrée. Pour les abysses, ce sont des entreprises dont on ne parle jamais, parce que tout y est sombre. La planète bleue est en fait une planète noire : personne n'a l'idée saugrenue d'aller faire un selfie dans les abysses, alors qu'on en fait très bien à 300 kilomètres d'altitude. La plus emblématique s'appelle Ocean Infinity, fondée par Anthony Clake, un ancien financier de la City. Il a acheté en masse les drones autonomes du norvégien Kongsberg pour offrir à n'importe quel client, entreprise ou État, un accès aux fonds marins. C'est le miroir inversé d'Elon Musk : même logique de technologie déployée en masse pour écraser les coûts, mais Clake reste invisible. En 2019, la Marine nationale a fait appel à lui pour localiser La Minerve, sous-marin disparu en 1968 au large de Toulon. En quelques jours, ses drones quadrillent une surface équivalente à Paris et retrouvent l'épave. Ce fut un choc pour nos armées, qui découvraient leur retard sur une entreprise privée.

Avec Clake comme avec Musk, des milliardaires prennent en charge des missions qui relevaient de l’État : cartographier et surveiller. Ce glissement ne devrait-il pas nous inquiéter ?

G. P. : C'est un choix assumé. Nos États sont lourdement endettés, et il est presque impossible de financer seuls cette exploration. Même les Américains ont besoin de SpaceX. Les États recourent donc à des supplétifs stratégiques, des entreprises dotées de missions régaliennes, comme Ocean Infinity ou la bretonne Unseenlabs, dont les satellites surveillent notre zone économique exclusive.

Au-delà des métaux et du pétrole, l’océan est aussi un immense laboratoire. Deux innovations m’ont frappée dans votre livre, l’ADN environnemental et la bioluminescence. Que nous apprennent-elles, et à quoi pourraient-elles servir ?

G. P. : Avec l'ADN environnemental, une quinzaine de litres d'eau suffit pour identifier les traces de tous les animaux passés à proximité. Au large de l'Australie, des chercheurs ont découvert que 86 % de l'ADN prélevé leur était inconnu. Plus on découvre la mer, plus on mesure son mystère, et donc son potentiel. La bioluminescence est le sujet sur lequel j'ai pris le plus de plaisir à enquêter. Dans les profondeurs, les trois quarts des animaux produisent leur propre lumière, une lumière froide née d'une réaction chimique. C'est un langage pour attirer une proie, la faire fuir ou séduire. Le prix Nobel de chimie 2008 a récompensé les travaux sur une protéine issue d'une méduse lumineuse, qui permet aujourd'hui d'éclairer les cellules humaines et de voir en temps réel si un traitement fonctionne. Le rêve d'éclairer les villes avec du vivant a échoué, c'est moins instagrammable, mais l'avenir est médical.

Votre livre a des airs de Vingt mille lieues sous les mers. On y retrouve Anthony Clake en chasseur de galions engloutis, et des milliards qui dorment au fond de l’eau. Que cherche-t-il, et que trouve-t-il ?

G. P. : Le fond des mers est un musée à mer ouverte, avec trois millions d'épaves. Le Graal, c'est le San José, galion espagnol coulé par les Anglais en 1708 au large de Carthagène, pendant la guerre de Succession d'Espagne. García Márquez l'évoque dans un roman, et sa cargaison d'or, d'argent et d'émeraudes est estimée jusqu'à 17 milliards de dollars. C'est encore Anthony Clake qui aurait financé l'expédition qui l'a localisé en 2015. Au fond des mers, il n'y a pas que des nodules, il y a du métal pur, de l’or et de l’argent, que ses équipes ont parfois remonté d'épaves, jusqu'à celles de la Seconde Guerre mondiale, avant de l'écouler sur les marchés.

Reste une question que se posaient déjà les pirates : quand on remonte un trésor du fond de la mer, à qui appartient-il ?

G. P. : Pour le San José, c'est un casse-tête. Navire militaire, il appartient en principe à l'Espagne. Mais il gît dans les eaux colombiennes, et la Colombie le revendique, alors qu'elle n'a jamais ratifié Montego Bay. S'y ajoutent des peuples autochtones de Bolivie, descendants de ceux qu'on forçait à extraire l'argent de Potosí. Chacun a ses juristes. L'ironie est belle : des peuples des hauts plateaux andins cherchent leur avenir à des centaines de mètres sous la mer tandis que des chasseurs d'épaves équipés de drones l'ont peut-être déjà pillé.

À LIRE : Guillaume Pitron, Océans, Le nouveau partage du monde, Les Liens qui libèrent, 2026

Béatrice Sutter

Directrice de la rédaction de L'ADN

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