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Data centers à Marseille : entre hub mondial et luttes locales

© cuongdv (pixabay.com)modifié par IA

À Marseille et sa métropole, les projets de data centers fleurissent. La contestation locale s’organise. De Gardanne à Bouc-Bel-Air en passant par les Pennes-Mirabeau et Marseille nord. Reportage. 

Marseille, son soleil, son Vieux-Port… et ses câbles de communications sous-marins, 18 en tout, qui relient la ville à 57 pays et plus de 5 milliards d'utilisateurs et arrivent pour la plupart sur la plage du Prado. Une particularité qui fait de la cité phocéenne un lieu stratégique de nos infrastructures numériques. Déjà, une dizaine de data centers ont été construits et les projets fleurissent partout. Selon un classement de Telegeography largement cité, la métropole s'est hissée à la 6ème place des hubs internet mondiaux.

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Sur le terrain, cette effusion de projets interroge, voire dérange. Prise de court, la contestation s'organise comme elle peut. « Les choses vont très vite, c'est une caractéristique forte de ces projets », regrette Hervé Plisson, 72 ans, habitant de Bouc-Bel-Air, commune proche de Marseille. L'entreprise américaine Digital Realty, principale opératrice de la région, y construit MRS6, son sixième datacenter de la métropole, 26 000 m2 sur le terrain d'un ancien entrepôt Decathlon.

« Plug baby, plug »

À l'Estaque, dans le 16ème arrondissement de Marseille, Patrick Robert, marseillais d'adoption et vice-président de la fédération des Comités d'intérêt de quartier (CIQ) du 16ème, observe le même empressement : avant même la fin de l'enquête publique, le terrain avait été acheté, les anciens entrepôts détruits et les débris déblayés.

Si les procédures sont aussi rapides, c'est que l'incitation gouvernementale est forte. C'est le fameux « plug baby, plug », lancé par Emmanuel Macron lors du Sommet sur l'IA en 2025, alors qu'il annonçait 109 milliards d'investissements pour le territoire français d'ici 2029. Dans les faits, l'Assemblée nationale a adopté en avril dernier la loi de simplification de la vie économique qui permet notamment d'apposer aux data centers le label « projet d'intérêt national majeur » (PINM). Un coupe-file administratif et environnemental qui permet à l'État de prendre le pas sur la collectivité territoriale et favorise l'accélération des procédures préalables à l'implantation.

Les data centers sont-ils des infrastructures industrielles comme les autres ?

Pour le chef de l'État, l'implantation massive des data centers en France est une façon de « rester dans la course » de l'IA. Sur place, les habitants s'inquiètent des risques industriels que pourraient poser ces immenses infrastructures.D'abord, le bruit et la pollution - des fuites de gaz fluorés ont déjà été révélées par le journal d'investigation local Marsactu. Ensuite, dans cette région marquée par les incendies, on s'inquiète des îlots de chaleur créés par les data centers et leurs systèmes de refroidissement, et l'inflammabilité des cuves de fioul qui servent à alimenter les groupes électrogènes de secours.

À Bouc-Bel-Air, le data center est à quelques centaines de mètres du Baou Roux, petit plateau à la forme bien distinctive recouvert de végétation. Aux Pennes-Mirabeau, l'implantation des 6 hectares de data center de la société japonaise Telehouse est prévue à 80 mètres d'une pinède, raconte au téléphone Martine. L'année dernière, elle a déjà brûlé. « Encore ce matin, on en parlait avec émotion. » Si la plupart des data centers français sont refroidis à l'électricité, la question de l'eau est également présente.

À Gardanne, la Galerie de la mer a été construite pour évacuer le trop-plein des anciennes mines de charbon. Aujourd'hui, une partie de l'eau qui y circule sert à refroidir certains data centers. Pourtant, selon le commissaire en charge de l'enquête publique, cette eau est « de très bonne qualité », voire de « qualité potable », relève l'association Le Nuage était sous nos pieds, qui met en lumière la matérialité des infrastructures numériques et leurs enjeux. Certaines communes en demandaient l'accès pour des activités agricoles ou des dispositifs de prévention des incendies, souligne l'association dans une longue enquête. L'eau à 27 degrés est ensuite rejetée dans la Méditerranée. « Aucun suivi ni mesures sérieuses des effets de ce rejet ne sont aujourd'hui publiées », dénonce le collectif.

Conflits d’usages…

Selon les opposants aux projets, ces nouvelles infrastructures entrent en conflit d’usage avec celles prévues pour la transition énergétique de la région. À l’Estaque, Patrick Robert nous fait visiter les quartiers touchés par ces projets industriels. Un data center, le premier de Marseille et opéré par Free Pro, est implanté depuis une dizaine d'années, sans soulever d’opposition. Le nouveau projet, 24 000m2 opérés par la société d’investissement immobilier britannique Segro, est accolé à un entrepôt logistique de 37 500m2. 

À quelques encablures, un chantier naval et un port de croisière où amarrent les immenses paquebots. Une fois à quai, les bateaux continuent de faire tourner leurs moteurs, au prix d’une pollution et d’une nuisance sonore importantes. Patrick Robert craint que l’électricité utilisée par ces bâtiments énergivores ne vienne en concurrence avec l’électrification des quais, engagée par le Grand Port Maritime de Marseille.

Une inquiétude confirmée par Colas Chabanne, directeur du service commercial chez RTE Marseille. « Les conditions de raccordement dans la ville ne permettaient pas à la filière de concrétiser ses projets, présente-t-il sur la page de RTE France. Les data centers commençaient à entrer en concurrence avec d’autres projets locaux comme l’alimentation électrique des navires à quai dans le port, l’aménagement du quartier Euroméditerranée, etc. » Les projets de raccordement, de postes électriques et de lignes à très haute tension accompagnent ainsi souvent ceux d’implantation de data centers.

… et de visions de société

À Gardanne, le data center est encore au stade de projet et s’inscrit dans la redirection industrielle d’un site accueillant la centrale thermique de Provence. Transformée en « écoplateforme », la friche sera découpée en parcelles, mises en location plug and play. Parmi les activités envisagées, un data center. « On n’est pas contre l’industrialisation, mais on veut des industries qui soient bonnes pour les Gardannais·es et l’environnement », défend Arthur, engagé dans l’opposition au projet.

Au-delà de la question de la pollution, Arthur soulève la question de la société que l’on construit. « Les gens font souvent le lien entre les data centers et les mails et les photos de chat que l'on s’envoie sur WhatsApp. On leur explique que la majorité des données utilisées par les data centers l'est pour des usages qui ne nous servent pas à nous. Internet existait avant le développement de ces data centers. (…) Tous nos modes de vie sont à revoir pour s’orienter vers une planète supportable. Avec les data centers, on est sûrs de ne pas y arriver », estime-t-il.  

Les enquêtes publiques, levier numéro 1 de la contestation

Mais le sujet peine à mobiliser. Aux municipales de mars 2026, Hervé Plisson a mené une liste électorale et porté le sujet des data centers au cœur de sa campagne. Sans succès. « Il y a un petit nombre de personnes fermement opposées et une majorité qui se dit qu’on verra bien. Il y a une certaine fatalité, on se dit que de toute manière, ça va se faire… », analyse Hervé Plisson. « Beaucoup de gens ne savent pas ce qu’est un data center et ne sont pas au courant des enjeux », remarque aussi Arthur.

Pour le moment, le levier d’action principal de ces collectifs d’habitants est de participer aux enquêtes publiques pour s’informer et faire remonter leurs questions et inquiétudes. « C’est un des rares moments où énormément de données sont accessibles », souligne Antoine Devillet, du Nuage était sous nos pieds. Des collectifs comme Data For Good ou le réseau France Nature Environnement viennent en support et cherchent des failles juridiques dans les permis de construire et les plans d’urbanisme. Les collectifs médiatisent leurs causes par des conférences de presse. Aux Pennes-Mirabeau, le CIQ envisage d’organiser prochainement une manifestation.

Malgré tout, le rapport de force est déséquilibré, regrette Hervé Plisson. « [Digital Realty] a la capacité financière et un appui inconditionnel du gouvernement. La puissance est telle que le combat est dur. » À Bouc-Bel-Air, l’avis favorable de la mairie est venu « sous conditions » : 120 000 euros sur 5 ans pour les associations de la commune de Bouc-Bel-Air et un « plan fraîcheur » pour les écoles, rapporte Hervé Plisson. « À ce prix-là, Digital Realty se frotte les mains », raille le militant.

Gagner la bataille culturelle

Antoine Devillet se veut plus optimiste. Son association Le Nuage était sous nos pieds, fondée en 2024, parie sur la bataille culturelle. Là, les avancées sont notables. Dans le champ médiatique, le sujet est désormais largement traité, tant au niveau local que national. Sur le terrain, l'intérêt pour ces sujets techniques est réel et le collectif est appelé pour former élus, agents ou décideurs.

Le Nuage était sous nos pieds sensibilise aussi les citoyens via des balades à travers Marseille pour observer les différents data centers et rendre palpable la matérialité de ces infrastructures numériques. À chaque fois, un carton plein. Lors de leur dernière édition, en avril dernier, on y croisait des militants locaux, des citoyens curieux et de nombreux jeunes sensibilisés à l’écologie sans se revendiquer militants. « Je me questionne sur mon engagement, nous confiait ainsi Laure, 34 ans. Le militantisme me fait peur mais des événements comme aujourd’hui me donnent l’impression que c’est possible. »

Certaines de leurs actions ont aussi été couronnées de succès : sous leur pression, le Mucem a abandonné son partenariat avec Digital Realty, accusé de soutenir la colonisation israélienne.

Se structurer

Face à l’urgence de la situation et la rapidité du déploiement des data centers, le Nuage demande un moratoire contre la loi de simplification de la vie économique. Il souhaite également une convention citoyenne numérique, sur le modèle de la convention citoyenne sur le climat. 

Un début de réseau pourrait aussi voir le jour. Lors d’une première rencontre en visio avec des collectifs partout en France, ils étaient une cinquantaine présents, se réjouit Antoine Devillet. Au niveau européen, les mouvements se rencontrent. « Nous ne sommes pas encore au niveau de résistance des États-Unis, mais la fronde est en train de monter. »

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