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Zahia Ziouani

Zahia Ziouani, une cheffe d'orchestre parmi les hommes

Le 11 juin 2018

Femme, d'origine algérienne, née dans le 93... la cheffe d'orchestre Zahia Ziouani admet qu'elle n'était pas prédisposée à réaliser son rêve. Accompagnée de son orchestre Divertimento, elle diffuse depuis près de 20 ans la musique classique en milieu populaire.

Nous avions rendez-vous au Cavalier Bleu, à Paris, à 18 heures. Elle arrive. Commande un Perrier et sourit poliment. Elle s’assoit, deux écouteurs vissés aux oreilles. Elle est manifestement concentrée. Nous restons là. Moi tenue au silence tandis qu’elle écoute de la musique.

Femme, Franco-Algérienne et chef d’orchestre. Ainsi résume-t-on généralement Zahia Ziouani. Depuis près de vingt ans, la maestra dirige un orchestre symphonique, Divertimento, qui tient résidence à Stains dans le 93, à une vingtaine de minutes de Pantin, où elle a grandi et réside toujours. C’était son rêve de devenir chef d’orchestre, et elle reconnaît que rien ne l’y a prédisposée : femme, issue d’un milieu populaire, « trop jeune » lorsqu’elle commence à s’intéresser à la direction d’orchestre, tout n’a pas toujours été facile. « Cela m’a poussée à me différencier, à créer mes propres opportunités. Je savais que je n’aurais aucune chance si je proposais la même chose que les autres orchestres. »

 

Classical music in the neighbourhoods - Zahia Ziouani at TEDxConcorde

Jazz, musique classique arabe, influences sud-américaines, musique des Aborigènes d’Australie… Il est primordial de décloisonner la musique, en particulier à une époque où les communautarismes et le repli sur soi s’accentuent 

Si Zahia Ziouani aime à donner ses concerts un peu partout, elle revient toujours là, en Seine-Saint-Denis. Et ce n’est pas un hasard. Elle et ses 70 musiciens veulent partager avec les jeunes du département leur passion pour la musique orchestrale. « La musique classique vit dans les grandes institutions et dans les grandes villes mais on l’oppose généralement à la culture dite populaire. Je pense que la musique classique devrait pouvoir être présente partout, en banlieue, en milieu carcéral aussi bien que dans les salles de concert les plus renommées… » Non pas pour conquérir de nouveaux publics, ou porter des valeurs qui lui seraient propres et réservées. Non. Mais pour faire en sorte que notre paysage culturel soit le plus riche et le plus varié possible. Et Zahia Ziouani aime proposer des programmations aussi étonnantes qu’éclectiques. « Jazz, musique classique arabe, influences sud-américaines, musique des Aborigènes d’Australie… Il est primordial de décloisonner la musique, en particulier à une époque où les communautarismes et le repli sur soi s’accentuent », souligne-t-elle.

Lorsqu’elle forme son orchestre, et face à l’incapacité du milieu musical classique à diversifier ses publics, Zahia Ziouani ouvre son académie. « Chez Divertimento, l’action de sensibilisation est fondamentale et n’est pas instaurée à des fins de subventions, comme cela est souvent le cas. Nos artistes sont tous de grands musiciens, mais aussi de fins pédagogues », déclare-t-elle. Implantée en Ile-de-France, en Rhône-Alpes, dans les Pays de la Loire et dans le Nord-Pas-de-Calais, elle vise à recréer du lien social en organisant des concerts dits pédagogiques, des rencontres ponctuelles avec les musiciens mais aussi des projets déployés sur le long terme. Certains peuvent durer de trois à cinq ans et visent à former des jeunes aux dynamiques de l’orchestre. Une mission qui va souvent bien au-delà du seul enseignement. « En nous implantant sur un territoire, nous devons souvent gérer tout l’aspect logistique ; la billetterie, le lobbying avec les services de transports locaux ou les services de police lorsqu’il y a de l’insécurité… À quoi cela sert-il d’organiser une performance artistique si personne ne peut s’y rendre ? » Et quand les artistes quittent leur résidence, ils passent le flambeau aux acteurs locaux. « Enseignants, travailleurs sociaux, éducateurs…, tous continuent d’entretenir la dynamique des projets. Ils font un travail très précieux. Nous plantons les graines, ils s’occupent de les faire germer ! »

Mais ce qui lui plaît le plus dans la direction d’orchestre n’est pas de tenir la baguette. « J’aime l’idée de fédérer un groupe et de l’emmener dans la même direction, d’articuler toutes ces individualités pour en faire un collectif fort. » Du maître qui l’a formée, Sergiù Celibidache, elle garde « une humilité indispensable au métier, indispensable au respect de la musique et des musiciens, celle qui vous évite de devenir égocentrique ». Elle énonce ces valeurs très simplement en évoquant La Danse macabre de Camille Saint-Saëns, une œuvre brodée à partir d’un motif populaire du folklore de la fin du Moyen Âge. Cette sarabande entraîne joyeusement morts et vivants dans le même mouvement, sans distinction de classe, fauchant sur son passage le pape comme le bedeau, le roi comme le laquais. Elle rappelle que nous sommes tous unis, orchestrés par la même loi. « Cette œuvre est le reflet d’une partie de mon histoire, elle illustre ce pour quoi je me bats au quotidien. Alors oui, si je devais choisir une partition emblématique des valeurs que je défends, ce serait définitivement celle-là. »

Ce texte est paru dans le numéro 14 de la revue de L’ADN consacré à la Transmission. Pour vous la procurer, cliquez ici.


À LIRE 

Zahia Ziouani, avec la collaboration de Bénédicte des Mazery, La Chef d’orchestre, Éditions de la Loupe, 2011.

Zahia Ziouani, textes d’introduction et ouverture de chapitres Genica Baczynski, D’une rive… l’autre, éditions ART, 2015.

À VOIR 

Valérie Brégaint, Zahia Ziouani, Une chef d’orchestre entre Paris et Alger, 2010.

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