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aborigènes d'Australie

La réalité mixte pourrait bien sauver 65 000 ans d'Histoire

Le 19 avr. 2018

En Australie, 65 000 ans d'histoire et d'art aborigène sont menacés par la montée des eaux. Avec l'aide de la cartographie 3D et de la réalité mixte les oeuvres qui n'ont pas été détruites auront une chance de perdurer... au travers d'un casque HoloLens. « Sad, but inevitable ».

 

Photo : Christoph Behrends

Dans le Grand Nord australien, au pays des Yolngu, l’un des rares à réussir le maintien d’une culture indigène très vivace, l’archéologue Bethune Carmichael, doctorant à l’Australian National University, collabore avec des rangers aborigènes du Parc national de Kakadu. Depuis quatre ans, il les aide à cartographier en 3D et en réalité mixte, des milliers de sites menacés par les effets du réchauffement climatique. Quelque 65 000 ans d’histoire, de transmission artistique à préserver de la montée des eaux et de l’érosion : autant dire que l’enjeu est colossal et donne le tournis.

Ils ont vu arriver la dernière glaciation qui s’est terminée il y a 10 000 ans, ils l’ont vécue, puis l’ont vue partir. Ils sont au fait de chaque aléa : climatique, astrologique, géologique et se les transmettent. Les murs qu’ils peignent, ce sont tout bonnement leurs livres de géographie et d’histoire.

C’est en travaillant sur un plan d’action d’adaptation au réchauffement climatique pour le gouvernement australien que le spécialiste a le déclic. « J’ai très vite pris conscience que personne ne s’intéresse à l’impact du climat sur la culture et le patrimoine. J’avais une hypothèse en tête, celle que les Aborigènes sont peut-être le seul peuple à avoir conscience de cet enjeu. » Et dans les faits, c’est vrai.

« Les Aborigènes d’Australie portent ce savoir dans leurs veines et sont aux premières loges des changements engrangés par la planète depuis des milliers d’années », rapporte son collaborateur et ami, Arnaud Serval. Pour se souvenir, ils ont tracé, sur des écorces et de la roche, les aléas du temps, la terre qui se réchauffe, la mer qui gagne du terrain chaque année, les rivières qui changent de cap et les falaises qui s’affaissent. « Ils ont vu arriver la dernière glaciation qui s’est terminée il y a 10 000 ans, ils l’ont vécue, puis l’ont vue partir. Ils sont au fait de chaque aléa : climatique, astrologique, géologique et se les transmettent. Les murs qu’ils peignent, ce sont tout bonnement leurs livres de géographie et d’histoire », indique Arnaud qui a vécu de longues années d’initiation à leurs côtés.

Encore très vivante chez les peuples premiers d’Australie, cette « université traditionnelle » que l’on appelle « art pariétal » raconte la mythologie aborigène. Elle doit trouver d’autres moyens de se transmettre aux nouvelles générations. « Si l’on ne peut pas empêcher la montée des eaux, les outils technologiques peuvent les aider à en conserver une trace », explique Arnaud Serval. Instigué par les rangers indigènes et coordonné par Bethune Carmichael, le programme leur permet d’évaluer le degré de danger menaçant chaque site et de les compiler dans une base de données. Sur la base de ces informations, une cartographie est réalisée et permet de scanner chaque fresque et grotte. Demain, ils pourront continuer à se recueillir sur la terre de leurs ancêtres, mais en réalité mixte, lunettes Microsoft HoloLens vissées sur la tête. « Sad but inevitable », selon les termes résignés de Bethune Carmichael. Quant aux archives récoltées, hors de question de les envoyer dans un musée. Ils en auront l’exclusivité. « Cela a déjà été trop fait par le passé. Beaucoup d’ethnologues sont venus leur tirer les vers du nez pour au final conserver leur patrimoine dans des lieux auxquels ils n’ont pas accès. Depuis près de dix ans, un mouvement d’empowerment se fait sentir chez les nouvelles générations d’Aborigènes, ils font les choses pour eux désormais, et c’est tant mieux », ajoute Arnaud Serval.

Les Romains ont disparu, l’Égypte antique aussi. Les pyramides se font ensevelir par le sable tandis que le temple d’Angkor se laisse peu à peu grignoter par l’érosion... Notre civilisation disparaîtra elle aussi, si l’on ne fait rien.

Dans des centres culturels dédiés et connectés, le savoir des anciens et des grands initiés demeurera intact, et qui voudra s’y documenter devra sûrement payer. Logique ! « Tout ça se fait dans la plus grande des traditions. Ces nouveaux outils viennent seulement consolider ce qu’ils font depuis toujours. Les rangers de chaque tribu, même à 2 000 kilomètres de distance, travaillent ensemble à la préservation de leur patrimoine, sur la base de ce qu’ils ont tous appris, la culture du voyage, de la rencontre et du savoir pérenne », poursuit-il.

Pour Bethune Carmichael, il s’agira à terme de leur offrir une autonomie totale afin qu’ils puissent poursuivre ce travail d’archivage. Pour l’heure, le matériel fait encore défaut et des associations sont créées, en Australie et en France, pour lever des fonds. Avec l’association Un tonneau à la mer, « une arche de Noé », Arnaud Serval souhaite faire peindre des artistes occidentaux et aborigènes sur des tonneaux pour les mettre aux enchères. Les premières ventes bénéficieront au projet de Bethune Carmichael et contribueront, il l’espère, à la mobilisation d’un plus large public. « Les Romains ont disparu, l’Égypte antique aussi. Les pyramides se font ensevelir par le sable tandis que le temple d’Angkor se laisse peu à peu grignoter par l’érosion... Notre civilisation disparaîtra elle aussi, si l’on ne fait rien. En continuant à nous shooter à l’orgueil et à la surconsommation, nous irons droit dans le mur. La différence avec les Aborigènes d’Australie ? C’est que leur manière de vivre est pérenne. » Quelque 65 000 ans d’histoire plus tard, tandis qu’ils subissent les débordements de nos excès, nous peinons encore à savoir où les 50 prochaines années nous mèneront. Do the math.


Cet article est paru dans la revue 14 de L’ADN consacrée à la thématique de la transmission. Pour vous procurer ce numéro, cliquez ici.


 

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