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Récit d'une initiation en terres aborigènes

Le 6 sept. 2017

Passionné de la culture aborigène, Arnaud Serval a vécu une initiation dans une tribu en Australie. Il va ouvrir à Issy-les-Moulineaux une "université des peuples du monde" dédiée aux cultures ancestrales.

60 000 ans d’Histoire. Là où nous peinons à décrypter les secrets des grandes pyramides (2700 av. J.-C.), où l’on se perd en conjectures en supputant précautionneusement la signification des alignements de pierres de Stonehenge (2500 ans av. J.-C.) ou de Carnac (v. 3000 av. J.-C.), où nous ignorons à peu près tout des figures de la Vallée des merveilles (v. 3500 av. J.-C.) ou des peintures rupestres de Lascaux (v. 15000 av. J.-C.), de Chauvet (30000 av. J.-C.)… eux ont gardé la mémoire. Intacte. Les aborigènes d’Australie se souviennent. Ils sont les gardiens, les témoins d’un temps long, et dans leurs chants, leurs récits, leurs arts…, ils le racontent. Des œuvres fascinantes, géométrie de points, de lignes, de cercles, animées de couleurs vives ou d’une palette d’ocres, et qui figurent précisément l’espace, comme autant de cartes de leur terre et du ciel. « Leurs représentations sont des paysages qui peuvent figurer où se trouve un point d’eau. Dans les immenses déserts australiens, un point d’eau peut être tout petit. Parfois, il faut creuser pour le trouver, et si vous ne creusez pas au bon endroit, à quelques mètres près, vous ne trouverez rien. Leurs indications se fondent sur l’observation des étoiles, l’ombre des montagnes… et ils les donnent avec une poésie et une précision incroyables. Même eux le reconnaissent, ils ne savent pas comment ils ont établi un tel savoir. Cela nous dépasse, c’est incroyablement puissant. Ils n’arrivent pas à penser qu’ils ont pu le créer », explique Arnaud Serval.
Sur l’ensemble du pays, il existe près de 350 dialectes, et 250 langues. Pourtant, les peintures qu’ils tracent au sol forment un langage commun que tous peuvent comprendre. « My country is my body », disent-ils. Dans les grottes sacrées, leurs parents ont peint afin que, de génération en génération, soit transmise la grande tradition. Ici est inscrite l’épopée des héros du « temps du rêve », celui qui précède la création, quand tout n’était que spirituel et immatériel.
« La culture ancestrale des aborigènes est une culture vivante, la plus ancienne sur Terre, elle n’a pas connu d’interruption depuis près de 60 000 ans. Tout ce que nous racontons sur les sociétés primitives depuis que nous les avons découvertes est d’un très bas niveau par rapport à leur connaissance. La plupart des chercheurs essaient de comprendre à partir des choses qu’ils savent… mais il y a tellement de choses qu’ils ne savent pas, et les réponses sont justement là, dans ce qu’ils ne savent pas. Très peu ont eu la curiosité et l’humilité d’aller à leur rencontre. » Un peuple d’initiés donc qui transmet aux plus jeunes les tables de la loi. « Avant 6 ans, ils peuvent tout faire, sans limites, pour qu’ils puissent expérimenter par eux-mêmes. Certains de mes amis me racontent qu’ils partaient chasser seuls, plusieurs jours, à tout juste 5 ans. Mais quand ils arrivent vers l’âge de 14 ans, garçons et filles vont vivre leur première initiation. À partir de là, ils vont devoir cesser de se comporter en enfants, soumis à leurs émotions, pour entrer dans la loi. Tout est loi : la cosmologie, la nature, tout ce qui constitue la vie de l’Homme. Et ils savent être très durs avec ceux qui ne la respectent pas, et régler le tout à coups de lance. Mais les aborigènes sont aussi des aristocrates socialistes, dit-on. C’est vrai qu’ils ont un niveau de délicatesse incroyable, ils parviennent toujours, même dans les gestes les plus quotidiens, à trouver la quintessence de ce qui se fait de meilleur. »
Arnaud Serval est passionné de culture aborigène. Il l’a découverte dans un livre que lui a offert sa mère. Il a 19 ans. Son père vient de décéder, il décide de consacrer son héritage à un voyage en Australie et commence à constituer ce qui deviendra l’une des plus riches collections d’œuvres aborigènes. Suivront de très nombreux séjours en Australie, plusieurs mois chaque année, pendant plus de vingt ans. Il a appris à découvrir les différentes communautés du Désert central, et vit avec leurs plus célèbres artistes : Emily Kame Kngwarreye, Clifford Possum Tjapaltjarri, Johnny Warrangkula Tjupurrula ou Timmy Payungka Tjapangati… tous exposés dans les plus grands musées. Paddy Nelson Jupurulla de la communauté de Yuendumu l’adopte. Il participe à leurs rites et découvre certains sites sacrés. « Celui qui demande n’aura rien. Ils savent ce que tu cherches, et pourquoi tu es là… Il m’a fallu quinze ans avant qu’un jour, quand un de mes maîtres, Clifford Possum Tjapaltjarri, m’a demandé : “Arnaud, what do you want?”, je lui réponde “Nothing”. Il s’est dit, enfin… : “Il a compris.” Les gens veulent voir les lieux ou les objets rituéliques. Mais entrer dans le sacré commence par savoir s’asseoir là où l’on te demande de le faire. Ils n’ont pas le droit de tout nous montrer : les mots “secret” et “sacré” vont ensemble. De toute façon, cela ne sert à rien, on ne comprendrait pas. Les plus grands initiés ne possèdent rien. C’est ça un maître, toute couronne serait une honte, il vit avec des énergies différentes. »
Arnaud Serval est propriétaire des carrières d’Issy. Un quadrillage souterrain de longs couloirs de 4 mètres de large sur 4 mètres de haut, avec de superbes croisées d’ogives, le tout taillé à la main directement dans la pierre. On y extrayait le blanc de Meudon. Le projet ? Dédier ces 16 000 mètres carrés à la création d’une université des peuples du monde. L’association réunira des œuvres originales et des reproductions d’art pariétal de toutes les cultures (de la Chine et ses montagnes sacrées à l’Inde, à l’Angola, au Sahara ou aux Alpes... et à l’Australie bien sûr). Un espace d’art contemporain soulignera la relation étroite entre des artistes d’aujourd’hui et cet art dit tribal, une bibliothèque et un espace de documentation réuniront les textes fondateurs et des documents bruts (manuscrits, photos, films, enregistrements sonores…) destinés aux chercheurs, une salle de concerts accueillera lectures, conférences, spectacles (théâtre antique, ballets indonésiens...), différents types de cérémonies (cérémonie du thé…). Le projet, sans équivalent dans sa forme et son objet, fédère déjà une large communauté d’artistes et de chercheurs, et reste ouvert aux donateurs institutionnels et privés. Comment les maîtres aborigènes comprennent-ils cette initiative ? « Pour eux c’est naturel, cela existe depuis 60 000 ans. Ils se disent : “Enfin vous vous y mettez !” »

Cet article est paru dans la revue 11 de L’ADN : Connexion – Déconnexion – Reconnexion. A commander ici.

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