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L'écriture inclusive : barbarie politiquement correcte ou sens de l'histoire ?

Le 6 févr. 2018

Entre ceux à qui elle donne de l'urticaire et ceux pour qui elle est une évidence, l'écriture inclusive divise. Explications.

Cachez-moi ce .e que je ne saurais voir

« L’écriture inclusive est une agression de la syntaxe par l’égalitarisme, un peu comme une lacération de la Joconde, mais avec un couteau issu du commerce équitable. » Raphaël Enthoven a été l’un des premiers à ouvrir le tir. On était le 26 septembre 2017. L’ire de l’éditorialiste d’Europe 1 avait été déclenchée suite à la parution d’un manuel scolaire destiné aux enfants de CE2 publié par Hatier. « L’écriture inclusive me donne de l’urticaire autant que la Journée de la femme. Pas sûr que ce soit le bon chemin pour apprendre aux enfants à lutter contre les stéréotypes », déclarait sur RTL Alba Ventura le 19 octobre 2017. « Je suis totalement contre, pour moi c’est un mélange de crétinisme et de totalitarisme », surenchérissait Pascal Bruckner le 22 octobre sur France 5. Par une étonnante conjonction des temps, tandis que l’affaire Weinstein faisait bouillir la Toile avec les hashstags #balancetonporc, #metoo, le débat s’est poursuivi… L’Académie française s’est fendue d’une « solennelle mise en garde », adoptée à l’unanimité de ses membres, qui s’inquiétaient d’une « confusion qui confine à l’illisibilité ». Le coup de grâce ? Selon Raphaël Haddad, juste un coup de sang. « Le rôle de cette institution est d’organiser des usages qui socialement les précèdent. Elle suit toujours le même cycle : dans un premier temps, elle essaie d’empêcher, puis elle organise. Nous sommes dans le premier temps… mais tout va tellement plus vite que dans le passé. Cela montre juste que le sujet résonne parce qu’il tape juste. »

L'écriture inclusive… Pour quoi faire ?

Ce qui se conçoit bien doit pouvoir s’exprimer aisément. En français, la convention veut que le masculin l’emporte sur le féminin, que certains noms communs féminisés aient été chassés du vocabulaire à la faveur d’un usage unique du masculin… La langue française aurait donc du mal à rendre visible la part féminine de ses effectifs. Est-ce que cette particularité participe à effacer les femmes de l’espace ? Pour Raphaël Haddad, linguiste de formation, la cause est entendue. Le français est inégalitaire, et participe à ne pas changer nos représentations. Cette hypothèse ne convient pas à Léa Nash, linguiste également : « Dans beaucoup de langues, le géorgien ou le russe, le japonais ou le chinois, il n’existe pas de marqueurs de genre par sexe. Et pourtant ces sociétés ne sont pas spécialement égalitaristes. On ne peut tout simplement pas dire que la structure de la langue influence la pensée. Je suis même tout à fait opposée à cette idée. » Si le débat vire à l’affrontement… peut-on trouver quelques éclaircissements par le réel ?

Est-ce qu'il y a vraiment un problème ?

Démonstration. L’institut Harris Interactive a mené une expérience. Des personnes ont été invitées à citer des personnalités remarquables. Chaque tiers de l’échantillon était exposé à une formulation différente : l’une genrée, le masculin l’emportant sur le féminin – « Citez deux écrivains célèbres » ; l’une inclusive, mentionnant à la fois le féminin et le masculin – « Citez deux écrivains ou écrivaines célèbres » ; la dernière épicène, utilisant donc un nom qui a la même forme pour les deux genres –« Citez deux personnes célèbres pour leurs écrits ». Les répondant.e.s ayant été exposé.e.s aux énoncés genrés ont cité 12 % de femmes dans leurs réponses, les personnes ayant vu la formulation inclusive en citent 24 %, soit deux fois plus, tandis que la formulation épicène en comprenait 16 %. Certes, l’expérience repose sur un échantillon un peu court, mais elle semble indiquer que la formulation de la question impacte la manière dont nous pensons la réponse… du genre en l’occurrence.

Et dans la pratique… Ça donne quoi ?

L’écriture inclusive est déjà entrée dans la pratique d’associations militantes, mais les institutions ne sont pas nombreuses à avoir fait la bascule. En 2015, l’initiative de « la convention d’engagement pour une communication publique sans stéréotype de sexe » a été lancée par le HCE (Haut Conseil de l’égalité entre les femmes et les hommes), mais en deux ans, les signataires sont à peine une cinquantaine : quelques ministères, quelques écoles, certaines villes. Côté entreprises privées, pas grand monde non plus. La société 3F a été pionnière sur ce registre. Carole Thomas, sa directrice communication et marketing digital avait entendu parler du concept en découvrant le guide publié par Casino sur le sexisme ordinaire expliqué aux managers. « Une réalité m’a littéralement sauté aux yeux : les femmes n’existaient pas dans les écrits que nous produisions. » Depuis un an, elle a lancé le chantier, d’abord en mode expérimental, avec son équipe : « Je n’avais pas d’exemples d’entreprises qui l’avaient fait, et nous ne pouvions pas nous permettre de produire des contenus mal écrits. Je voulais être sûre que l’on pourrait le faire. » Les premières réactions ont été mitigées. La compréhension des enjeux demeurait floue, tandis que les freins pratiques restaient très concrets. « Il y a une technique à acquérir. Je ne suis pas une obsédée du point milieu, ce n’est pas beau d’en mettre partout, mais, dès que l’on entre dans la pratique, on comprend qu’il existe plein d’alternatives. » Le service RH a très vite emboîté le pas. « Féminiser les noms de nos métiers, montrer que la place des femmes est un enjeu auquel l’entreprise est sensible, leur est d’emblée apparu comme un outil pertinent et efficace. Aujourd’hui, toutes nos annonces sont rédigées en inclusif. » Six mois après le lancement, le projet a été présenté au Comex, et Carole tourne désormais dans les différentes divisions pour l’expliquer. Le constat est toujours le même. Autour de cette question de l’écrit, paradoxalement, c’est la parole qui se libère. Les mots révèlent les maux. De l’incompréhension et des freins de départ, naissent des débats autour de la place effective des femmes dans l’organisation. Une sorte de catharsis collective. « Le sujet reste compliqué à défendre, il faut une certaine dose de courage. Nous ne sommes pas encore arrivés au point où votre patron arrive pour vous dire : « Comment cela se fait que vous n’avez pas mis en place l’écriture inclusive, faites-le d’urgence. » Mais l’affaire Weinstein a eu des effets immédiats. Il y a un an, ce sujet était à peine audible. Aujourd’hui, s’il soulève encore des polémiques, on sent que nous avons le droit d’en parler. Ce sont désormais les managers qui viennent à moi pour me poser des questions. C’est ce que je trouve de particulièrement malhonnête de la part des éditorialistes et des expert.e.s qui s’opposent à l’écriture inclusive. Elles et ils ne sont pas dans les entreprises, elles et ils ne réalisent pas à quel point elle adresse un vrai sujet. » Raphaël Haddad et son agence Mots-Clés ont accompagné les équipes. « L’écriture est un processus tellement engageant, que l’on ne peut pas mener ce travail sans remettre en question des problèmes plus vastes comme les écarts de salaires, les carrières des femmes bloquées… J’en avais la conviction, j’en ai aujourd’hui la preuve. La langue n’est pas magique, mais une fois que l’on travaille sur elle, elle aide à remettre en cause les pratiques quotidiennes. »
À LIRE

Éliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Éditions iXe, 2014.

Manuel de l’écriture inclusive à télécharger sur le site de l’agence Mots-Clés : motscles.net


Les 3 conventions de l'écriture inclusive

Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres

Exemples : « professeure », « auteure », « peintresse »…

User du féminin et du masculin, par la double flexion, l’épicène ou le point milieu

Exemples : « Elles et ils font », « les membres », « les candidat·e·s »

Ne plus mettre de majuscule de prestige à « Homme »

Exemples : « droits humains » ou « droits de la personne humaine », plutôt que « droits de l’Homme ».


Cet article est paru dans la revue 13 de L’ADN : Sexe, une question de genre. A commander ici.

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