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père et fils au soleil en été sur terrasse

Opposer millennials et baby-boomers, c'est du bullshit

Le 5 juill. 2018

La guerre entre les anciens et les nouveaux venus n'aura pas lieu. Pour le sociologue Serge Guérin, opposer millennial et baby-boomer occulte l'essentiel : la continuité réelle et le dialogue permanent entre les générations

On associe le terme de « génération » à toutes les sauces. Est-ce que l’on n’aurait pas tué la notion ?

SERGE GUÉRIN : On confond régulièrement l’âge avec la notion de génération. C’est très réducteur. Une génération se forme quand une sous-population reconnaît qu’elle a partagé un moment d’une force exceptionnelle – souvent un événement historique – comme la génération 14-18, la génération d’après-guerre par exemple. Maintenant, tout est censé faire génération. Tous les six mois, on associe le terme à la consommation d’un produit, d’une émission, ou d’un phénomène culturel plus ou moins mineur… Certes, les transformations techniques peuvent apparaître comme des choses incroyables, mais avec un peu de distance historique, on peut comprendre qu’elles ont moins d’implications et de poids qu’une guerre. Il y a une épaisseur générationnelle qui s’est transformée en une superficialité générationnelle. C’est surtout le révélateur d’un phénomène : le remplacement du prima de l’Histoire par celui de la technique.

La génération des digital natives, née avec le numérique, ne vous paraît pas pertinente ?

S. G. : Génération X, Y, Z… Ces notions sont tellement désincarnées qu’on leur donne des lettres. Les millennials, ou digital natives, sont portés par un hasard de calendrier : ils sont nés entre 1980 et 2000. Et pour ceux qui sont nés cinq ans avant le début du digital, il se passe quoi ? Rien ! Parce que ce qu’expriment ces générations reste extrêmement superficiel, et révèle surtout du fétichisme que nous nourrissons pour la machine.

Si ces notions de générations ne sont plus vraiment signifiantes, que nous reste-t-il pour nous définir ?

S. G. : Il nous reste une très bonne nouvelle : il n’y a pas de conflits de générations ! En revanche, il peut exister de vraies tensions entre des personnes du même âge. Les différences sociales ou culturelles entre deux jeunes peuvent tracer des lignes de fractures bien plus importantes que l’utilisation commune qu’ils ont des nouvelles technologies et qui seraient censées les définir. Deux jeunes utilisant les mêmes outils numériques et peuvent en faire des choses extrêmement différentes : l’un peut réserver une chambre et un billet de train, l’autre prendre contact avec un groupe terroriste. Ces personnes ont le même âge, la même aisance avec les interfaces, mais pas du tout le même rapport au monde. Existe-t-il entre ces deux jeunes un sentiment de solidarité propre à cette notion de génération ? Au moment du CPE, en 2006, pour la première fois on a vu des étudiants se faire agresser par des jeunes de banlieue. Ils étaient venus pour leur casser la gueule… L’opposition était donc franche entre eux… Et ce sont les seniors – plutôt des gens de 50 ans – habitués aux conflits et aux manifestations, qui sont venus protéger les premiers… C’était l’expression intéressante d’une solidarité intergénérationnelle fondée sur des valeurs communes qui illustre que l’appartenance à une même tranche d’âge ne comble pas toujours les séparatismes géographiques et culturels.

Si les générations X, Y, Z ne sont pas si pertinentes à vos yeux, est-ce que vous prétendez que les nouvelles technologies ne changent pas vraiment nos usages et nos comportements ?

S. G. : On peut se poser la question ! Les nouvelles technologies facilitent et fluidifient certaines choses comme l’organisation de réunions, mais est-ce qu’on les organise fondamentalement différemment  avec d’autres personnes ou avec plus de personnes ? Est-ce qu’elles transforment nos relations pour les rendre plus efficaces ? plus justes ? pour générer plus d’équité sociale par exemple ? Ce n’est pas évident. On prétend aussi que les outils numériques ont rendu les jeunes plus entreprenants. Là encore, il faudrait préciser : quels jeunes ? Ils entreprennent quoi ? Moins d’un pour cent des startups survivent… Certains jeunes entreprennent, mais peut-on associer ce phénomène à une réussite générale ? Autre exemple. On découvre les slashers, des travailleurs jeunes et urbains, qui mèneraient plusieurs activités professionnelles en même temps. Or, je travaille depuis près de trente ans, et j’ai toujours cumulé plusieurs activités, comme c’est le cas de nombreuses femmes de ménage ou de préretraités. Quel que soit le phénomène observé, on constate souvent que l’âge n’est pas un critère très pertinent, et qu’il faut en prendre beaucoup d’autres en compte pour pouvoir le comprendre.

Les notions de générations X, Y, Z éluderaient donc la prise en compte de disparités sociales et culturelles. Est-ce qu’elles effaceraient également la porosité qui existe entre les différentes classes d’âges ?

S. G. : Je crois qu’un monde se construit toujours avec les éléments du monde ancien. Je ne crois pas au thème du nouveau monde. Il y a une continuité et nier ce qu’il y a avant c’est construire sur du sable… Je n’y crois pas d’un point de vue morale, mais surtout je constate que cela ne marche pas. On fait de grands discours sur la mixité sociale. Or, dans les faits, les gens vont avec ceux dont ils se sentent proches, qui ont les mêmes centres d’intérêt, le même pouvoir d’achat… En revanche, le mélange des générations fonctionne très naturellement. Notre vie commence dans un contexte intergénérationnel et chacun sait plus ou moins confusément que, sans ses parents, il ne serait pas là. Les nouvelles technologies favorisent d’ailleurs ces échanges. Entre jeunes et vieux, de nouveaux rapports de réciprocité se sont installés. Avant, le plus âgé était souvent en position d’apprendre aux plus jeunes. Maintenant, les apprentissages peuvent se faire dans tous les sens et les gens plus âgés ne sont pas surpris d’apprendre des choses de la part de gens beaucoup plus jeunes. On se forme à tout âge, c’est acquis, et ensemble. Je dirige un master : le plus jeune de mes élèves a 23 ans, le plus âgé 58. Cela enrichit la relation. Autrefois, on écrivait sous contrainte la carte postale à ses grands-parents, maintenant, les messageries électroniques permettent de s’envoyer des messages à n’importe quel moment, de manière beaucoup plus fréquente et plus fluide…

Nos modes de consommation semblent favoriser le vintage. Vous pensez que cette tendance exprime quelque chose de plus profond ?

S. G. : On a sans doute compris qu’il est possible d’innover à partir de pratiques anciennes. On parle beaucoup de smart city, de villes intelligentes. La voiture autonome arrivera sûrement, mais en attendant, la chose nouvelle qui fonctionne dans les grandes villes, c’est la réintégration du vélo. Par ailleurs, si l’intérêt du marché pousse toujours à plus de modernité, cette pression percole désormais avec d’autres préoccupations : celle de l’écologie, du pouvoir d’achat… Je crois que nous cherchons aussi à réinventer la notion du temps. On n’a jamais eu autant de moyens d’aller vite, on n’a jamais vécu aussi longtemps, et pourtant, les gens disent tous qu’ils manquent de temps. Comme si l’on ne savait pas profiter de ce temps que nous avons gagné… Là encore, avant de viser la vie éternelle, il est probable que nos aînés aient des choses à nous transmettre sur la manière d’occuper le temps qui nous est donné.


Ce texte est paru dans le numéro 15 de la revue de L’ADN : Génération(s). Pour vous la procurer, c'est par ici.


 

PARCOURS DE SERGE GUÉRIN

Sociologue français, spécialiste des questions liées au vieillissement et à la « seniorisation » de la société, des enjeux de l’intergénération et des théories de l’éthique de la sollicitude.

À LIRE

  • Dominique Boulbès, Serge Guérin, La Silver économie. 60 acteurs de l’économie des 60+, La Charte, 2018.
  • Serge Guérin, Pierre-Henri Tavoillot, La Guerre des générations aura-t-elle lieu ? Calmann-Lévy, 2017.
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