Black-and-white portrait of a person in shadow with numbers projected onto their face and body, raising both middle fingers; conveys data overload and defiance.

Raid organisé, blocage des adversaires : la campagne présidentielle aura-t-elle des allures de jeux vidéos ?

Puisque les réseaux ont achevé le débat rationnel, les parties politiques doivent-ils se soumettre à l’algorithme pour gagner ? C’est la leçon qui nous vient des dernières élections du Brésil et qui voudrait s’imposer dans le paysage français.

« Prenons tous le réflexe : dès que vous voyez un compte d’extrême droite, même un petit, bloquez-le. » Le 27 octobre dernier, le streameur et influenceur sur X Arkunir poste l’une de ces petites vidéos de décryptage réalisées en IA qui explique la stratégie de militantisme numérique mise en place par le président sortant brésilien Lula pour battre son adversaire d’extrême droite Flávio Bolsonaro. Si la vidéo évoque la mise en place d’un canal WhatsApp, cette dernière insiste surtout sur deux consignes qui ont effectivement été passées pendant la campagne : ne pas engager la conversation avec des influenceurs du camps adverse et les bloquer pour éviter d’activer l’algorithme de la plateforme sociale via l’engagement. Le tweet d’Arkunir va être vu plus de 3,7 millions de fois, donnant naissance à une large trend qui va se répandre sur Instagram et surtout TikTok avec un mot d’ordre : bloquer l’extrême droite.

C'est plus compliqué que ça

Rapidement, des listes se mettent en place pour bloquer personnalités politiques et influenceurs. Pendant deux jours, une partie de la génération Z tente d’invisibiliser son adversaire politique. Seulement voilà, ce mot d’ordre semble avoir largement été surinterprété. Rapidement, un autre discours, venant à la fois de certains streameurs de gauche mais aussi de cadres de la France Insoumise comme Antoine Léaument, va prendre le dessus et afficher une stratégie plus large et plus complexe.

Rassemblée sous la qualification de « janonisme », en référence à l’avocat et député André Janones qui a structuré la riposte numérique de la campagne de Lula, la stratégie a été résumée dans un petit ebook gratuit qui circule en format PDF dans les milieux militants et intitulé Mini-manuel d’insurrection informationnelle.

La mort des débats rationnels

Le document commence par un constat de la guerre culturelle et politique qui se joue sur Internet depuis le milieu des années 2010, que la politique est un jeu de force dans la lutte pour l’hégémonie sur la configuration des réalités habitées et que « les réseaux sociaux, étant des composantes fondamentales de cette configuration, ils constituent un terrain fondamental de lutte pour la réalité ». L’autre constat que le manuel fait, c’est la rupture assumée des forces de gauche avec « l’idéal habermassien de délibération rationnelle ». Le concept vient du philosophe et sociologue allemand Jürgen Habermas qui avait décrit, dans son ouvrage L’Espace public (1962), l’émergence, en Europe aux XVIIe-XVIIIe siècles, d’un espace où des citoyens privés se réunissaient pour discuter dans les salons ou les cafés d’affaires communes, en utilisant la raison critique plutôt que l’autorité, la tradition ou le rang social.

D’après ces lignes, l’idée selon laquelle on pourrait encore débattre dans un espace public numérique (comme Twitter/X par exemple) avec des arguments rationnels afin de trouver un consensus politique ne correspond plus à la réalité. Ce constat n’est toutefois pas donné à la légère. Il s’appuie sur une lecture critique du fonctionnement des plateformes. En 2021, la lanceuse d’alerte Frances Haugen était arrivée à la même conclusion en expliquant devant le Sénat américain que les documents internes qu’elle avait rendus publics (les « Facebook Files » ) montraient que l’algorithme de la plateforme privilégiait systématiquement les contenus suscitant le plus de réactions émotionnelles, y compris négatives, au détriment des contenus factuels ou nuancés. Le janonisme fait donc le deuil de cette utopie et préfère en tirer des conséquences pratiques en établissant une doctrine d’action basée sur le rapport de force direct : « Seule une force suffisante pour produire une hégémonie dans l’infosphère peut faire face aux processus politiques qui dévorent le peu de civilisation qui nous reste. Il faut mobiliser la FORCE BRUTE INFORMATIONNELLE. »

Force brute : raids, mèmes et silence de plomb

Concrètement, le manuel propose plusieurs axes d’actions. Le premier est cette fameuse règle de non-engagement envers les contenus adverses qui a trop souvent été prise pour un appel au blocage. En réalité, le manuel prescrit de ne jamais interagir directement avec une publication de droite ou d’extrême droite (du like au commentaire en passant par le quote tweet) pour éviter d’activer l’algorithme qui ne distingue pas l’engagement positif de l’engagement négatif et finit par rendre le camp visé mécaniquement plus visible. Seule la capture d’écran semble tolérée car elle ne donne pas de visibilité gratuite aux influenceurs qui se nourrissent justement des polémiques qu’ils génèrent constamment. Le blocage ne vient qu’en dernier recours si le militant n’arrive pas à s’empêcher d’interagir.

Le deuxième axe est, à l’inverse, une doctrine positive de suramplification coordonnée. Le manuel appelle à organiser et coordonner ce qu’il nomme des « avalanches », c’est-à-dire des vagues synchronisées de likes, de commentaires et de partages concentrées sur un contenu précis, à un moment précis, pour forcer son passage dans les tendances. Sur ce point, La France Insoumise a justement pris possession le 27 octobre dernier d’une chaîne WhatsApp baptisée « L’équipe de Mélenchon » et qui avait été ouverte dans un premier temps par un militant avant d’être promue par Antoine Léaument. Le canal a franchi la barre des 150 000 abonnés en quelques heures qui reçoivent régulièrement des missions précises et datées, à la manière d’un raid dans un jeu vidéo. Les abonnés sont par exemple invités à participer à un live Facebook, une plateforme dont le public plus âgé est clairement une cible de conquête pour le parti de gauche radicale, et à liker et commenter l’évènement pour le rendre plus visible.

Le troisième axe porte sur le choix des formats. Le manuel déconseille les longs argumentaires politiques, jugés inadaptés à la logique des plateformes, au profit de mèmes, de montages vidéo courts et de formats viraux facilement reproductibles et partageables, capables de saturer les flux sans exiger d’effort de lecture ou de réflexion de la part de l’internaute. De ce côté aussi, on peut voir des militants s’organiser en ligne pour assurer la diffusion de vidéos de propagande de la France Insoumise. Sur Reddit, un utilisateur propose de rejoindre une « ferme à clips » sur laquelle on trouve extraits d’interviews, « édits » montés à coups de musique phonk et autres passages en hémicycle ou à la télévision qu’il suffit de télécharger et de diffuser sur ses propres réseaux.

https://clip-farm.io

Cette stratégie numérique, la France Insoumise est loin d’être la seule à la pratiquer. Le Rassemblement national n’a pas attendu la victoire de Lula et la publication de ce manuel pour appliquer, depuis une dizaine d’années, cette méthode qu’il a lui-même mise au point. Reste à savoir qui, dans cette recomposition des règles du jeu de l’infosphère, aura l’armée la plus conséquente et la plus organisée pour faire basculer le rapport de force, du moins sur les réseaux.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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