Credits : La Roque Saint Christophe

Noctourisme : minuit est-il le nouveau 14 heures ?

© credit : La Roque Saint Christophe

Canicules, surtourisme et quête d'expériences rares : de Séville à Tokyo, des thermes de Caracalla aux safaris africains, une tendance de fond reconfigure le tourisme mondial : voyager, visiter, se restaurer... à la nuit tombée.

62 %. C'est la part des voyageurs interrogés dans 33 pays par la plateforme Booking.com en 2025 qui envisageaient de réserver des aventures nocturnes lors de leurs prochaines vacances. À ce niveau-là, ce n'est plus la lubie de quelques irréductibles noctambules, mais un vrai signal de marché. Interrogée par National Geographic, Flash Pack, agence spécialisée dans les voyages solo millennials, observe une progression de 40 % de la demande chez sa cible. On nous promet même que le marché du tourisme nocturne croîtra à un rythme annuel moyen de 9,2 % sur la prochaine décennie. Difficile d'en douter, tandis que la troisième canicule de l'été est revenue étreindre l'Europe. L'industrie a d'ailleurs déjà un mot pour ça : le « noctourism ».

Les moteurs sont multiples. National Geographic rappelle qu'en Afrique, environ 70 % des mammifères sont nocturnes : le galago, le ratel, l'oryctérope du Cap ne s'observent qu'à la nuit tombée. Les spécialistes Wildlife Worldwide et Wayfairer ont vu leurs demandes de safaris nocturnes bondir de 35 % par rapport à 2023. En Norvège, les vols saisonniers vers Tromsø sont passés de 22 à 87 en un an selon Cirium, portés par la fièvre des aurores boréales — une industrie évaluée à plus de 900 millions d'euros en 2024. La pollution lumineuse progresse de 10 % par an, si bien que la Voie lactée est désormais invisible à un tiers de la population mondiale. Conséquence directe : les 415 000 kilomètres carrés certifiés par DarkSky International comme réserves de ciel étoilé sont devenus des destinations touristiques à part entière, pour ceux qui veulent voir ce que l'urbanisation leur a confisqué. À Petra, en Jordanie, des milliers de lanternes illuminent le site archéologique après fermeture. Au Taj Mahal, en Inde, la très courue visite nocturne, réservée à cinq nuits par mois autour de la pleine lune, ne s'effectue qu'en groupes de 50 personnes, pour une durée maximum de trente minutes. À Tokyo, 67 % des touristes cherchent désormais des expériences nocturnes, soit une progression de 30 % par rapport à 2023 selon Wayfairer.

Refuge thermique et espace de rareté

En Europe, ce n'est pas tant l'attrait de la rareté qui pousse désormais à sortir après le coucher du soleil, plutôt que la canicule qui rend le reste invivable. Alors que l'été 2026 affiche déjà des anomalies de +5 °C dans son bassin occidental selon Copernicus, la fenêtre 10h-16h est devenue difficilement vivable. La BBC rapporte l'exemple de Séville, en Espagne, qui fait figure de laboratoire. Des canopées ombragées couvrent désormais une partie du centre historique de mai à l'automne, la ville visant à planter 100 000 arbres d'ici 2039. En 2022, elle a lancé CartujaQanat, un projet d'adaptation climatique inspiré des qanats perses (réseau de canaux souterrains couplé à des espaces ombragés et à la brumisation) capable de rafraîchir les espaces publics jusqu'à 10 °C.

Et l'infrastructure touristique s'adapte : l'Acropole d'Athènes ferme entre 12h et 17h en cas de chaleur extrême, tandis que le Colisée de Rome voit ses nocturnes sold out des semaines à l'avance. Marchés de nuit, visites au clair de lune, flâneries après minuit, retour en grâce de pratiques locales millénaires... La siesta espagnole, le riposo des commerçants italiens en milieu de journée, ou la promenade du soir qui structure la vie sociale méditerranéenne, sont revendiquées comme technologies d'adaptation par les offices de tourisme qui les avaient longtemps ignorées. Le ministre du Travail Jean-Pierre Farandou lui-même envisage un voyage d'étude en Espagne pour comprendre la jornada intensiva, preuve que l'adaptation aux horaires méditerranéens dépasse largement la question touristique.

Pour les acteurs du tourisme, la nuit devient un territoire à construire : offres conçues pour la tranche 19h-2h, médiation culturelle adaptée à l'obscurité, services repensés, des transports aux activités familiales, en passant par la restauration, pour un tourisme qui se vit à contre-jour. Quand le surtourisme diurne sature les lieux comme le dérèglement climatique épuise les organismes, la nuit devient à la fois refuge thermique, espace de rareté et nouveau terrain d'imaginaire. Avec une question en creux : combien de temps avant que minuit ne ressemble à 14h ?

Carolina Tomaz

Journaliste, rédactrice en chef du Livre des Tendances Business de L'ADN.

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