Peter Thiel parle de sa foi devant une audience

ACTS 17, ou comment networker tout en devisant sur l'apocalyspe

© acts17collective.org

Ils nous ont longtemps promis qu'ils allaient changer le monde. Est-ce que désormais les industriels de la tech auraient des choses à nous dire au sujet de l’apocalypse et de l’Antéchrist ? Apparemment oui. Et c’est Peter Thiel qui officie.

En matière de spiritualité, San Francisco nous a habitués à des expérimentations audacieuses. On pense prise d’ayahuasca, microdosing ou immersion dans l’eau glacée… Des pratiques qui promettent des états de conscience modifiés mais qui se tiennent loin des lieux de culte traditionnels. Désormais, sur la côte ouest, il semble que le vent ait tourné et qu'il soit en faveur des catholiques. À l’origine de ce revirement qu'on peut qualifier d'inattendu, un couple et un homme, Peter Thiel. On vous raconte comment, en plein coeur de Golden Gate City, l’association ACTS 17 est devenue the place to be pour networker tout en se familiarisant avec les visions eschatologiques de l'un des hommes les plus influents d'Amérique.

Les voies du Seigneur passent aussi par le Nouveau-Mexique

Tout a commencé lors d’un week-end entre amis. Nous étions en novembre 2023 et Trae Stephens, entrepreneur à succès, fêtait ses 40 ans. Pendant trois jours, le cofondateur et président d'Anduril Industries, une entreprise de technologies de défense, réunissait 220 de ses proches au Nouveau-Mexique. Trae et son épouse Michelle sont des catholiques fervents et ils ont décidé, explique Michelle dans une interview à Christianity Today, de proposer à leurs convives un temps de réflexion autour de leur foi. C’est Peter Thiel, ami et partenaire de Trae chez Founders Fund, qui s’y est collé. Pendant 55 minutes, le magnat milliardaire, investisseur brillant de la tech, philosophe de formation et catholique convaincu (et apparemment convaincant) a discouru « sur le pardon et les miracles – la signification et l'importance de la mort et de la résurrection de Jésus – et a également témoigné de sa foi ».

Michelle évoque la stupéfaction que cette intervention a suscitée. « Beaucoup de gens le regardaient comme s'il avait dix têtes, se demandant : « De quoi parle-t-il ? » » L’effet de surprise passé, ils auraient été nombreux à poser des questions. « À la fin de l'événement, il était évident que nous devions faire quelque chose », conclut Michelle. ACTS 17 était né.

ACTS 17 ou comment parler de la foi aux gens de la tech

Le nom ACTS 17 est une référence biblique, un texte des Actes des Apôtres où l'apôtre Paul parvient à convertir en masse « une grande multitude de Grecs craignant Dieu, et beaucoup de femmes de qualité ». Mais ACTS 17, association à but non lucratif, est aussi un acronyme : « Reconnaître le Christ dans la technologie et la société ». Comme son nom l’indique, le projet vise un certain public : « Notre vision est d'inciter les personnes les plus influentes de la société à placer le Christ au centre de leurs actions. » Une mission ambitieuse, même avec la foi. Car si San Francisco est un poids lourd en matière d'influence sur les nouveaux médias et les nouvelles technologies en général, la ville est aussi la plus athée de toute l'Amérique. La proportion d'habitants déclarant appartenir à une religion est restée inférieure à 45 % depuis 1990, soit environ 10 % de moins que la moyenne nationale (selon les chiffres du recensement religieux). En revanche, bon point pour Michelle : les catholiques représentent la plus grande communauté de le ville – ils étaient 160 000 fidèles en 2020.

Pas besoin d'être baptisés cependant pour assister aux conférences d'ACTS 17. Elles sont payantes mais ouvertes à tous, « curieux, sceptiques ou à ceux qui auraient simplement des questions ». Autour d'un repas et d'un DJ set, de grands noms de l'écosystème tech viennent raconter comment leur foi impacte leur quotidien. En août, Pat Gelsinger, ancien PDG d'Intel, proposait une réflexion autour du « leadership aujourd'hui. En mars, Trae Stephens s’interrogeait sur « choisir de bonnes quêtes ».

Quel impact ont ces réunions ? « C’est l’occasion pour les gens de se rendre compte que travailler dans le secteur technologique et être chrétien n'est pas incompatible », déclarait Michelle Stephens après le succès d'une soirée tenue en novembre 2024 à Epic Church, sa paroisse, soirée durant laquelle Garry Tan, PDG d'Y Combinator, une des plus importante société de capital-risque, était venu partager ses convictions religieuses. « Il y a dix ans, après les réunions ou les événements, les gens chuchotaient : “Dis donc, j’ai entendu dire que tu étais chrétien.” C’était un sujet tabou, abordé avec discrétion. Les choses ont bien changé depuis. » Face à ce nouvel intérêt, le prêtre d'Epic Church, Ben Piglreen, se montrait philosophe : « les gens d'ici sont ouverts à presque tout ». Et d'ajouter : « Que ce soit Jésus, les champignons, le Burning Man ou le yoga chaud, peu importe. La spiritualité est omniprésente. »

À San Francisco et au-delà…

Très ancré à San Francisco, ACTS 17 propose d’exporter son modèle de rencontres dans d’autres villes des Etats-Unis, voir d’autres pays. Deux événements ont déjà été organisés aux Émirats arabes unis où l'Islam est religion d'État et où la charia influence la législation. Cependant, Faisal Al Bannai et Trae Stephens ont coanimé une réflexion autour de « La théologie de l'IA et de la défense. » Un sujet sur lequel Faisal Al Bannai a de la matière. Dirigeant d'entreprise, il est président du conseil d'administration du groupe EDGE, conglomérat émirati de technologies de pointe et de défense comprenant 25 entreprises impliquées dans des produits et technologies militaires et civils.

Quant à Trae Stephens, il est également un investisseurs très avertis sur le marché de la défense – on prétend qu’il a beaucoup œuvré à sensibiliser l’écosystème des investisseurs à cette industrie. Un secteur qu’il a choisi depuis son adolescence par conviction profonde. Saisi par les attentats du 11 septembre, il aurait juré dès le lycée qu’il consacrerait sa carrière à la défense de son pays. Il est aujourd'hui président exécutif d'Anduril Industries, entreprise dont la raison d’être est de « transformer les capacités militaires américaines et alliées grâce aux technologies de pointe », spécialisée dans les systèmes autonomes aériens et sous-marins, les « champs de bataille intelligents », qui intègrent l’IA et la réalité mixte aux technologies de défense. Il sourit quand il se présente comme un marchand d'armes – et ne semble pas voir de contradictions dans les termes entre son job et sa foi. Il ne semble pas s'approprier les réflexions autour de la "guerre juste" de penseurs comme saint Thomas d'Aquin. En revanche, il se laisse bercer par les discours apocalyptiques de Peter Thiel.

L’apocalypse selon Peter

En septembre dernier, ACTS 17 redonnait la parole à Peter Thiel. Durant quatre soirées, il expliquait sa version de l'Antéchrist, cette entité démoniaque qui, selon quelques passages bibliques, s'incarnera à la fin des temps pour faire la guerre aux saints avant d'être anéantie par la seconde venue du Christ.

Soyons honnêtes : il est fort compliqué de décrypter la pensée de Peter Thiel qui enchevêtre plusieurs influences dans ce qu’il nomme une « théologie politique ». D'abord René Girard, philosophe français, dont la théorie du « bouc émissaire » analyse comment les sociétés désignent des victimes pour résoudre leurs tensions internes. Puis Carl Schmitt, philosophe allemand, juriste officiel du IIIᵉ Reich, qui définissait la politique comme une lutte contre un « ennemi existentiel ». Pour Schmitt, toute décision politique revient à désigner qui est l'ami et qui est l'ennemi. Enfin, l'eschatologie chrétienne (l'étude de la fin des temps), avec sa fascination pour l'Armageddon – le lieu du combat final entre le Bien et le Mal. Mais ce qui est avéré, c'est la propension manifeste de Peter Thiel à mêler les Écritures à des considérations politiques.

Le 10 janvier 2025, dix jours avant la deuxième investiture de Donald Trump, il publiait une tribune dans le Financial Times présentant le retour au pouvoir du président comme une « apocalypse » – un moment de « révélation » de vérités cachées et une occasion de purifier la nation de ses « péchés ». Sa lutte : contrer « les gardiens des secrets d'avant Internet, le Complexe de Suppression des Idées Distribuées (CSD) – les médias, les bureaucraties, les universités et les ONG financées par l'État qui, traditionnellement, limitaient le débat public ». Il s’agit d’ouvrir « des idées nouvelles et audacieuses », peu définies dans ce texte.

Malgré ces curieux mélanges de business, de technologies militaires, de proximité avec le pouvoir, Michelle Stephens affirme au New York Times qu'ACTS 17 n'a « aucune affiliation politique » . Mais tandis que Donald Trump convoque régulièrement l’imagerie du retour à un Âge d’or, Thiel, son soutien de toujours, ravive dans le cadre des rencontres d'ACTS 17 entre autre, celle de l’apocalypse, annonciateur de temps nouveaux. Chacun à leur manière, ils font entrer leurs convictions religieuses dans le champs politique. Le président déclarait ainsi le 21 septembre 2025 au State Farm Stadium de Glendale lors de l’hommage rendu à Charlie Kirk : « Nous devons assurer le retour de la religion en Amérique, car sans frontières, sans la loi et l’ordre et sans la religion, on n’a plus de pays. (...) On veut le retour de Dieu. » Ce n'est peut-être pas un agenda, mais cela ressemble quand même à un programme.

Béatrice Sutter

J'ai une passion - prendre le pouls de l'époque - et deux amours - le numérique et la transition écologique. Je dirige la rédaction de L'ADN depuis sa création : une course de fond, un sprint - un job palpitant.

Discutez en temps réel, anonymement et en privé, avec une autre personne inspirée par cet article.

Viens on en parle !
la journée des tendances 2026
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire