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Ils dansent avec la tech

Le 22 févr. 2017

La compagnie Adrien M & Claire B crée des chorégraphies hypnotiques, où la danse et la tech se mêlent dans des ballets époustouflants. Interview.

À l’heure où les nouvelles technologies sont parfois perçues comme une menace, vous les utilisez d’une façon féerique.

CLAIRE BARDAINNE : Tout est soumis à préjugés, la technologie ne fait pas exception. Il faut comprendre que les technologies sont un medium. Mais un medium particulier, auquel on peut donner une identité. En soi, on ne peut pas dire qu’il y ait une couleur ou une esthétique technologiques. Ce que l’on essaie de dire avec Adrien Mondot, c’est que l’on doit transposer son identité dans les technologies : on doit pouvoir s’y retrouver. Dès lors, si l’intention que l’on y met est de réenchanter le réel, de créer une sensualité et une sensibilité à travers une expérience voluptueuse, c’est possible. La technologie n’est pas forcément froide, grise, carrée ou incompréhensible.

Enfin, derrière la technologie, il y a toujours des humains, et donc une intention. On a tendance à l’oublier, et à croire que les machines prennent le pouvoir. Elles peuvent être autonomes, mais à un moment donné, elles ont été programmées. C’est ce moment qui permet de donner une couleur ou un ton.

Derrière la technologie, il y a toujours des humains, et donc une intention. On a tendance à l'oublier, et à croire que les machines prennent le pouvoir.

C’est pour cela que vous avez choisi de mêler technologie et danse ?

C. B. : Au départ, Adrien jonglait. Parfois, il dit que les balles lui donnaient un prétexte pour danser… Là où la danse est un art du mouvement qui n’a pas de fonction à proprement parler, le jonglage crée un mouvement autour d’une action, d’un enjeu. À un moment donné, nous avons eu envie de jongler avec des images plutôt qu’avec des balles. Nous avons commencé à développer des logiciels qui nous permettaient de jouer avec la matière virtuelle, selon des modèles physiques de mouvement. L’idée était, par des équations mathématiques, de matérialiser la façon dont les choses bougent pour l’appliquer à des objets graphiques, et créer quelque chose d’aléatoire, de fluide et naturel. On a l’impression de faire du land art numérique, de manipuler des forces, des éléments, du vent, de la neige, de l’eau.

Existe-t-il une part d’improvisation ?

C. B. : Nous voulons que les outils que nous utilisons aient la même capacité d’interprétation qu’un danseur ou qu’un acteur. De la même manière que l’on peut guider une personne, nous voulons pouvoir donner des directives aux images. Elles ne sont pas enregistrées : tout est fait en temps réel, elles sont « jouées » en quelque sorte, comme un instrument de musique. C’est plus fascinant, ça crée un côté très vivant. On sent que ça palpite, que c’est fragile, que ça tient sur le fil. C’est aussi ça, le spectacle : on ne regarde pas un écran, tout le monde doit être présent, concentré. Il y a une vraie virtuosité dans la manipulation, on a presque l’impression que c’est facile ! C’est le travail humain qui permet ça, un travail d’écoute. Les régies sont souvent « cachées », pour laisser une part de magie au spectacle, comme si tout se déroulait tout seul. Mais on sait qu’il y a des gens derrière, et c’est cela qui donne un vertige, le vertige de l’humanité derrière la technologie.

Les danseurs sont nombreux à nous dire qu'ils ont l'impression de danser avec une entité, ils sentent une présence.

Cette interprétation constante confère un côté unique à chaque représentation

C. B. : Ce n’est pas parce que l’on introduit un médium technologique dans le spectacle que nous en changeons l’ADN. Si les gens vont au spectacle, c’est pour ce côté unique de l’instant. Il peut y avoir un texte, une partition, mais ce qui se produit sur scène est à chaque fois différent. Nous voulons jouer sur cet aspect artisanal du technologique. Par ailleurs nous utilisons beaucoup de musique analogique et acoustique dans nos projets, avec des instruments qui jouent en live. Cela renforce un côté très physique.

Comment construisez-vous un projet ?

C. B. : Nous utilisons des outils qui nous permettent de voyager entre les disciplines. Nous composons tout en même temps : la musique, la chorégraphie des danseurs et celle des images. Il y a, au sein de la compagnie, des personnes avec lesquelles nous travaillons depuis très longtemps. C’est assez inédit, mais nous avons plus de régisseurs que de danseurs ! La technique est au cœur du projet artistique, c’est quelque chose que nous défendons vraiment. Et nos régisseurs sont des interprètes numériques. Ils ont une partition, que l’on écrit avec Adrien, et ils l’interprètent. Ils jouent de la musique avec l’image… Ce sont des profils qui ont une double sensibilité, qui ressentent le plaisir du vivant, de prendre un risque. Ce risque doit créer de l’émotion, de la valeur. Pour les danseurs qui nous rejoignent, cela demande un vrai temps d’apprentissage. Ils doivent apprendre un nouveau langage, le comprendre, puis le parler. Leur corps doit s’intégrer à l’image pour pouvoir y entrer. Ils sont nombreux à nous dire qu’ils ont l’impression de danser avec une entité, ils sentent une présence. J’en suis très heureuse : nous faisons apparaître une sorte d’animisme numérique, une projection mentale de notre univers intérieur, qui n’a rien de rationnel. Les danseurs doivent croire les histoires que l’on raconte, c’est l’ingrédient le plus puissant dans ce langage pour pouvoir transmettre un imaginaire au spectateur.

Vous proposez aussi des expositions

C. B. : Nous avons deux branches, qui sont autonomes l’une de l’autre : le spectacle et les expositions. Avec nos installations, nous invitons le spectateur à entrer dans le décor, à jouer avec les images, à les découvrir, à la manière d’un organisme vivant. Elles sont destinées à tout type de public : les enfants n’ont aucun mal à appréhender nos systèmes, et des personnes plus âgées qui avaient peur de les découvrir le font avec facilité. Ce sont de véritables théâtres visuels, de sensations, face auxquels tout le monde est égal. Les projets en réalité virtuelle en sont une véritable incarnation : ils s’adressent aux viscères, prennent les gens aux tripes. Ils nous permettent de sentir l’espace d’une façon unique.

PARCOURS D’ADRIEN MONDOT ET DE CLAIRE BARDAINNE

Adrien Mondot, artiste pluridisciplinaire, informaticien et jongleur, crée des spectacles mettant en œuvre des interactions sensibles entre le numérique, le jonglage, la danse et la musique. Avec « Cinématique », il remporte le Grand Prix du jury dans le cadre de la compétition internationale Danse et Nouvelles Technologies du festival Bains numériques à Enghien-les-Bains, en juin 2009. En 2010, il rencontre Claire Bardainne, plasticienne, designer graphique et scénographe. Diplômée d’Estienne et des Arts-Déco de Paris, ses recherches visuelles se concentrent sur le lien entre signe, espace et parcours, explorant les va-et-vient entre imaginaire et réalité, au sein du Studio BW, qu’elle cofonde en 2005, ou en collaboration avec les chercheurs en sociologie de l’imaginaire du CEAQ (Sorbonne, Paris). Ils refondent en 2011 la compagnie qui devient Adrien M & Claire B.

 

À DÉCOUVRIR

Mirages & Miracles, une série d’installations présentée à partir de l’automne 2017, au musée d’Art contemporain de Rome (avant-premières en mars 2017 à Lyon dans le cadre du Mirage Festival, et à Rouen dans le cadre du festival Spring).

La neige n’a pas de sens, Subjectile, 2016. Un ouvrage qui entre en profondeur, dans le détail, sur le sens et la démarche d’Adrien Mondot et de Claire Bardainne. Également disponible en e-book.

À CONSULTER

am-cb.net/


Cet article est paru dans le numéro 9 de la revue de L’ADN : Les nouveaux explorateurs, dans notre dossier sur les nouvelles formes de gouvernance. Votre exemplaire à commander ici.


Mélanie Roosen - Le 22 févr. 2017
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