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Trou noir

Comment l'installation « Hearing Gravity » m'a fait tomber dans un trou noir et a bien failli me rendre folle

Le 8 nov. 2018

On y a tous déjà pensé, au moins une fois. C'est fascinant, ça fait flipper... Mais qu'est-ce qu'on ressentirait, en vrai, si on tombait dans un trou noir ? Avec l’installation artistique et scientifique « Hearing Gravity » d’Antoine Bertin, il est possible d’en faire l’expérience. Résultat ? On en ressort physiquement indemne mais avec de sérieux doutes quant à notre santé mentale.

SPOILER ALERT !

« C’est dans les trous noirs que l’on trouve les gravités parmi les plus fortes de l’univers. Imaginez que l’univers soit un trampoline sur lequel serait posé un rocher suffisamment lourd pour le déformer. La gravité déforme la toile de l’univers. Mais il ne s’agit pas seulement de l’espace, elle déforme aussi le temps »

Voici ce qu’il m’est donné de lire sur la porte renfermant l’installation « Hearing Gravity ». Ce speech, vous le connaissez. Même si vous n’avez jamais rien compris (comme moi) à la théorie de la relativité d’Einstein. Avant de pousser la porte, je m’attends donc à une énième expérience immersive. Advienne que pourra, on verra bien si je comprends tout cette fois.

Me voilà donc devant cette porte. J'attends que la personne précédente termine l’expérience. Logiquement, elle devrait sortir par là où elle est rentrée, non ? Et bien non. Brusquement, une femme déboule de l’autre côté de la rue, arguant qu’en 20 ans de carrière dans le journalisme et les arts numériques, « elle n’a jamais vu ça ». Elle semble énervée, outrée même. Je déchiffre quelque chose d’autre. Une agitation propre à ceux qui ont vécu une expérience hors du commun mais qui peinent à la raconter. Je n’arrive pas à savoir si elle est bouleversée par l’expérience ou si elle ne l’a tout simplement pas compris. Ses propos sont désordonnés, elle semble en plus s’être disputée avec un homme au sujet d’un « problème technique ». Une altercation qui ne me rassure pas. « Bonne chance ! », me dit-elle avec ironie.

C’est donc mon tour. Une femme m’accueille, me demande de m’asseoir et d’enlever mon manteau. Je fais face à une sorte de sas bordé de longs rideaux noirs. J’attends encore. Un homme se faufile entre les rideaux et me demande en chuchotant de mettre mon portable en mode avion. Il place un casque sur ma tête – « à n’enlever sous aucun prétexte » - et me harnache la taille de façon à me connecter au « système ». Je ne sais toujours pas ce qu’il va m’arriver.

Il y a cet immense sentiment de solitude, cette sensation de vide abyssal ponctuée de mirages et d’hallucinations sonores.

J’entre dans le sas. Dans mon casque, un enregistrement audio s'enclenche et un énième laïus sur l’histoire des trous noir commence. Il fait totalement noir mais je distingue une mise en scène minimaliste. Placée dans un coin de la pièce, une petite lampe m’aide à discerner un point d’eau entouré de sable sur lequel je devine les pas des visiteurs précédents. Je marche à mon tour. La voix me demande de regarder les traces que je laisse derrière moi puis de m’asseoir au bord de l’eau. Je m’exécute et y observe mon reflet en la touchant du bout des doigts. Je pense au Petit Prince et à sa rose. J’ai moi aussi l’impression d’être seule sur une planète lointaine et la sensation est plutôt agréable. Je tente de me concentrer sur les explications de la voix. « … la gravité déforme la toile de l’univers. Mais il ne s’agit pas seulement de l’espace, elle déforme aussi le temps… »  Tout ça me paraît bien obscur, je ne comprends pas tout mais je m’accroche. Soudain, l’enregistrement se coupe. J’attends, me retourne mais rien ne revient. Le technicien qui m’a accueillie déboule, se confond en excuses en évoquant un problème technique. « Encore ? » me dis-je en repensant à la journaliste en furie. Il tâtonne dans la pénombre pour vérifier les branchements. Nous parlons un peu, il s’excuse encore. J’apprends que je vais devoir recommencer le parcours et l’enregistrement depuis le début. Soit, je ne suis pas pressée. Marcher, atteindre l’eau, m’asseoir, écouter la voix off, ok. L’expérience reprend là où elle s’était arrêtée. Je replonge dans ma solitude en fixant la lumière de la lampe sur le plan d’eau. Brusquement, elle s’éteint et je me retrouve dans le noir complet cette fois. L’enregistrement s’arrête lui aussi. Encore.

Et c’est là que tout se complique. Quelque chose cloche mais je ne sais pas quoi, un désagréable sentiment d’oppression m’envahit.  Je me dis que l’enregistrement a encore sauté, qu’il y a eu une coupure de courant. Rien de grave me direz-vous, mais je suis seule dans le noir le plus total et personne ne vient rallumer cette foutue lampe. Je ne sais pas si je dois m’énerver ou paniquer. Le temps me paraît extrêmement long et je n’ose pas bouger. Soudain, une voix résonne dans le casque. Chouette, ça revient ! Sauf que cette voix est la mienne et que je n’ai pas ouvert la bouche une seule fois. Comment est-ce possible ? Mon cerveau part en vrille. Est-ce moi qui parle ? Est-ce un enregistrement ? Elle ne semble pas provenir du casque. Puis la voix du technicien résonne. « Pardon, pardon, ça a encore sauté ». Je le vois enfin arriver. Pas trop tôt ! Du moins, je crois que c’est lui puisque je vois sa silhouette dans un coin de la pièce. Je me rappelle essayer de lui demander de l’aide tout en entendant ma propre voix résonner. Je n’arrive plus à savoir si ce que je vis et entends est réel, si le technicien me parle ou non. Pourtant il est bien là, je le sais puisque je le vois ! Sauf que lui semble ne pas me voir du tout, ni m'entendre. Il m'ignore complètement. Vous voyez cette image de l’astronaute condamné à flotter dans l’espace pour l’éternité ? Et bien c’est à peu près l’état dans lequel je me trouve à ce moment-là. Il y a cet immense sentiment de solitude, cette sensation de vide abyssal ponctuée de mirages et d’hallucinations sonores. Totalement chamboulée, ma perception du temps donne un goût d’infini à chaque seconde qui s’écoule.

La lumière se rallume enfin, les voix s’estompent. Je me dirige vers l’entrée du sas, désorientée. En regardant par terre, je m’aperçois que les traces de pas que j’ai laissées en entrant ont disparu. Quelqu’un a tout rembobiné. Je sors de la pièce, le technicien s’est évaporé. Un autre homme m’indique mollement la sortie. Dans le doute, et au risque de passer pour une folle, je lui demande s’ils sont la même personne. « Je ne sais pas mademoiselle. La sortie est de ce côté. Au revoir, et bonne soirée ».

Il me faut du temps mais je comprends que tout n’était que supercherie. Bien loin du discours scientifique jargonneux, l’expérience vous fait littéralement accéder à une autre dimension. Vous en sortez avec la certitude d’avoir développé, le temps d’une quinzaine de minutes, un 6ème sens, un rapport au temps inconcevable sur Terre.

De la 3D qui hypnotise les oreilles

À l’heure où l’on ne jure que par des installations immersives en réalité virtuelle, l’installation « Hearing Gravity » fait un pas de côté : sobre, épuré mais extrêmement efficace. Au final, il n’aura fallu qu’un casque audio pour me faire perdre toute notion de la réalité. Un jeu d’illusions et une mise en scène savamment orchestrée suffisent, un peu comme au théâtre. « L’expérience s’ancre dans votre perception naturelle grâce à du son binaural. En gros, c’est de la 3D pour les oreilles », m’explique Antoine Bertin, esprit à l’origine de ma démence précoce. « Cette technique d’enregistrement est l’une des seules à faire croire à votre cerveau que ce que vous écoutez est la réalité, elle vous livre une lecture 3D de votre environnement, comme vos yeux et vos oreilles. C’est ce qui trompe l’auditeur et peut aussi le pousser à imaginer des choses qui ne sont pas vraiment là ».

Assemblant illusions sonores, constructions physiques et storytelling interactif, l’artiste explore les relations entre sciences, environnement et sensorialité, une pratique qui s’adapte parfaitement à l’explication du phénomène des trous noirs. « Le son est un médium extrêmement temporel. Comme avec le parfum, il vous permet d'avoir une relation au souvenir qui est incroyable », poursuit-il. Au-delà de la prouesse sonore, il faut aussi saluer le jeu de l’acteur Alexis Sequera, faux « technicien » dont les apparitions fantomatiques ont bien failli me rendre dingue.

Entre caution scientifique et fantasme artistique

Pour monter le projet et lui conférer une véritable caution scientifique, Antoine Bertin s’est aussi associé à l’astrophysicien André Füzfa. « Il a essayé le prototype et c’est lui qui a un peu imposé cette fiction "à la Interstellar", une fiction dans laquelle on ne sait pas trop différencier le vrai du faux », explique l’artiste.

Et en effet, j’ai envie de le croire mais ne peux m’empêcher d’avoir des doutes : est-ce réellement ce que j’aurais ressenti dans un trou noir ?

Alors que certains éléments relèvent du fantasme, d’autres sont parfaitement avérés. « Le fait de voir votre reflet dans le point d’eau qui représente le trou noir ne serait pas possible dans la réalité. Ce qui est vrai en revanche, c’est ce rapport au temps biaisé, ces hallucinations, ce sentiment d’avoir déjà entendu ou vu quelque chose. Dans un trou noir, vous pourriez voir une chose en plusieurs fois, à différents endroits, c’est un rapport au temps que nous n’avons pas », poursuit-il. Durant l’expérience, le « technicien » semble en effet apparaître à deux endroits au même moment. L'artifice fait référence aux « mirages gravitationnels » observés dans l’espace, un phénomène se produisant lorsqu’un corps céleste massif (comme un trou noir ou une galaxie) se place devant une source lumineuse lointaine. Déviés et amplifiés, les rayons de cet objet lumineux nous permettent de le voir en plusieurs fois.

« Hearing Gravity » a été monté en coproduction avec le KIKK Festival de Namur en Belgique. Si aucune date n’a été précisée, l’installation ne devrait pas tarder à s’exporter en France. Et c’est tant mieux, car comme le dit Antoine Bertin, le mieux est de le vivre pour le croire...


« Hearing Gravity » est une expérience d’Antoine Bertin, réalisée en collaboration avec Caroline Le Méhauté, Anagram, Alexis Sequera, André Füzfa, Isobel Dunhill, Juliette Aver, Emi Kodama.  

Antoine Bertin crée des expériences immersives (installations, marches, pièces audio) qui assemblent son binaural, storytelling interactif et matières tangibles. Son travail, en tant qu’artiste et fondateur du studio Sound Anything, a été présenté à Tate Britain, au Palais de Tokyo, au festival Sonar+D. Il collabore avec Marshmallow Laser Feast, The Guardian VR, NTS radio. 

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