Résidence Villa Albertine Brooklyn à NY

Le Mobilier national et la Villa Albertine s'associent pour faire rayonner les arts décoratifs aux Etats Unis.

© Villa Albertine / Résidence à Brooklyn

Depuis plus de quatre siècles, le Mobilier national soutient les savoir-faire français. L'institution a entrepris une ambitieuse stratégie d'internationalisation pour faire rayonner la France et ses arts décoratifs à travers le monde. Elle affirme sa  présence dans les foires et salons étrangers pour y présenter ses dernières créations design à une clientèle avide de "made in France". Le Mobilier national valorise également l’excellence des métiers d’art par un programme de résidence et des partenariats scellés pour renouer avec les grands concours ouverts aux décorateurs contemporains. Dernier projet en date : une collaboration inédite avec la Villa Albertine, nouvelle résidence de la France aux États-Unis, créée il y a quelques mois avec la conviction que le monde de demain se construit dans une conversation entre les arts et les idées. Entretien avec Gaëtan Bruel, premier directeur de la Villa Albertine.

Créée en 2021, la Villa Albertine est la 4ème Villa française à l’étranger, mais son fonctionnement diffère des trois précédentes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Gaëtan Bruel : La Villa Albertine a été créée en 2021 par le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères avec l’ambition d’être une plateforme globale d’accompagnement des acteurs culturels français aux États-Unis, qu’il s’agisse de créateurs, d’institutions culturelles ou d’entreprises créatives – nous accompagnons y compris des médias ! Cet accompagnement se fait à travers des résidences, mais aussi des programmes d’accélération (comme « Sounds of New York », qui emmène des auteurs français de podcast au cœur de l’industrie du podcast à New York et dont la 1ère édition vient de se tenir), des fonds de soutien dans les principaux champs créatifs, des événements, et enfin un média en ligne, audio et papier, qui est en cours de lancement. L’objectif est aussi, ce faisant, de renouveler le regard des Américains sur la France, dans un contexte où ce regard peut se faire plus distant.

En huit mois, la Villa Albertine a déjà accueilli 60 résidents dans une vingtaine de villes à travers les États-Unis. En quoi consistent les résidences que vous proposez ?

G. B : La Villa Albertine offre une nouvelle manière de voir les résidences d’artistes, qui est avant tout une réponse à l’immensité des États-Unis et à la diversité de ce pays : il s’agit d’emmener les résidents, non plus simplement dans une ville et un bâtiment définis une fois pour toutes, mais partout où ils ont besoin d’aller, en fonction de leur projet, et de leur offrir à chacun un accompagnement sur mesure. Dans cette approche, ce n’est plus aux résidents de s’adapter à la Villa, c’est la Villa qui s’adapte aux résidents, cela pour les inviter à aller au-delà des murs de la résidence. Comment justifier aujourd’hui, au regard du coût écologique comme d’ailleurs des possibilités offertes par le numérique, de traverser l’Atlantique pour s’enfermer dans un espace de résidence qu’on pourrait tout aussi bien trouver en France ? En revanche, venir aux États-Unis pour s'immerger dans ce pays continent, explorer, se déplacer, échanger, prendre le temps, s'inspirer et peut-être aussi inspirer les Américains ainsi rencontrés, nous semble plus important que jamais.

La Villa Albertine est une institution qui vise à promouvoir le lien entre le France et les États-Unis à travers les arts et les idées. Quelles sont les convictions qui guident ce projet ?

G. B : Avant tout la conviction que dans un monde en crise, les créateurs n'ont pas simplement besoin d'être soutenus, ils peuvent et doivent nous soutenir dans notre compréhension des grands enjeux contemporains, y compris en apportant des solutions nouvelles. Le photographe Nicolas Floc’h revient d’une résidence itinérante : 20 000 km à bord d’un van, avec un canoë sur le toit, pour explorer le bassin-versant du Mississippi (la moitié des États-Unis !), et travailler sur la couleur de l’eau, comme une manière de comprendre, dans la beauté et la fragilité du fleuve, tout ce que nous lui devons, mais aussi tout ce que nous lui faisons. Nous nous apprêtons à lancer à Marfa, au cœur du désert texan, une résidence collective pour renouveler notre imaginaire de l’exploration spatiale. Avec Stéphanie Childress, cheffe d’orchestre brillante qui est à 23 ans la benjamine de nos résidents, nous nous demandons pourquoi il y a toujours si peu de femmes qui dirigent des orchestres. Nous poursuivons, entre six banlieues françaises et américaines (entre Oakland près de SF et Saint-Denis, entre le South Side de Chicago et Clichy-sous-Bois, bientôt entre Atlanta et Marseille), une réflexion sur la centralité des périphéries urbaines. À chaque fois, nous essayons d’être cette plateforme au croisement des arts et des idées, qui donne aux artistes les moyens d'aller au bout de leur démarche, mais qui est aussi à l’écoute de ce qu’ils ont à nous dire du monde autour de nous.

Pour exporter l’excellence des savoir-faire français, vous travaillez avec de nombreux partenaires, notamment le Mobilier national. Quelles formes prennent ces partenariats ?

G. B : La Villa Albertine a huit mois d'existence, mais elle est un projet de transformation du service culturel de l'ambassade de France qui, lui, existe depuis 80 ans, et dispose d’un réseau très structuré de partenaires en France et aux Etats-Unis. Dans le cadre des résidences, nous avons toutefois voulu aller plus loin, en invitant des institutions françaises à accompagner nos résidents – tous les coûts étant pris en charge par la Villa Albertine pour ne pas dissuader des petites structures de s’engager aux côtés d’un résident. Le Mobilier national fait ainsi partie des 130 partenaires français qui accompagnent à ce stade un résident de la Villa Albertine, en soutenant cette année la résidence de l’ébéniste et designer Dimitry Hlinka, et en 2023, celle de Chloé Bensahel, une designeuse qui se rendra à Boston, dans le laboratoire du MIT où le textile électronique a été inventé. Elle déploiera toutes les possibilités qu’a le textile, qui est au sens strict un réseau, d’être utilisé pour gérer de l'information. Un travail qui est à la fois plastique, sensible, mais aussi conceptuel et scientifique. Ces deux résidences avec le Mobilier national, sont soutenues par la Fondation Bettencourt Schueller, notre grand partenaire pour le design et les métiers d'art.

Concrètement, comment cette alliance promeut-elle la scène française du design et des métiers d'art aux États-Unis ?

G. B : Au-delà des résidences, nous accompagnons le Mobilier national dans les grands rendez-vous américains, comme nous l’avons fait récemment à la New York Design Week, pour présenter leur collaboration avec Ligne Roset autour du designer Philippe Nigro. En retour, ils nous ont accompagnés pour aménager le siège de la Villa Albertine à New York, bâtiment magnifique mais très classique. Grâce à eux, nous y avons fait entrer la création contemporaine, soit par des dépôts (comme le bureau White Storm de Frédéric Ruyant), soit par des acquisitions financées par des mécènes (comme les lampes Nidat de Vincent Poujardieu ou le sofa San Primo de Pierre Gonalons). C’est une façon très concrète de promouvoir le savoir-faire français auprès des Américains.

Vous avez récemment lancé un appel à candidature avec le Mobilier national pour la décoration et l’ameublement de l’atelier d’Helen Hay Whitney, le dernier étage de votre bâtiment à New-York. Les candidatures sont ouvertes jusqu’à la fin du mois d’août. Pouvez-vous nous en dire plus ?

G. B : Nous poursuivons ici la tradition de présenter dans nos ambassades le meilleur des arts décoratifs français, par le biais de commandes publiques. Le Quai d’Orsay est un acteur dont on méconnaît l’importance pour le design et les métiers d’art français ! Nous avons donc eu envie aux États-Unis, à New York, dans cette ville si importante pour la scène mondiale du design, de mener un projet emblématique. La Payne Whitney Mansion, siège de la Villa Albertine, est un bâtiment de l’âge d’or new-yorkais conçu par l'architecte Stanford White, qui appartient à la France depuis 1945, et qui est situé en face du MET sur la Cinquième Avenue. Au dernier étage se trouve une pièce de 60 mètres carrés, avec une vue à 180 degrés sur Manhattan. Avec le Mobilier national, nous venons de lancer un appel, invitant des architectes d'intérieur, des designers à faire une proposition, qui reflète la scène française du design et des métiers d’art, pour la décoration et l’ameublement de cet espace exceptionnel. Nous allons sélectionner quatre projets finalistes que nous inviterons à New York, pour que les porteurs de projet puissent voir les lieux et affiner leur proposition. Le projet retenu constituera une vitrine de premier ordre pour celles et/ou ceux qui l’auront réalisé. Je précise que ce projet, pour lequel le lauréat pourra disposer d’un budget jusqu’à 400 000 euros, est 100% financé par un mécène américain.

Pourquoi les États-Unis sont-ils une destination de choix pour les artistes français ?

G. B : Les États-Unis sont à la fois un espace d’inspiration et un marché incontournables pour les créateurs, et le premier pays prescripteur à l’échelle mondiale : il influe, d’une manière ou d’une autre, sur tous les autres espaces nationaux. Il n'y a pas d'autre pays qui concentre à ce point toutes les instances de prescription : collectionneurs, institutions, leaders d’opinion, chercheurs, créateurs eux-mêmes. C'est donc un territoire de prescription, et en même temps c’est un pays d’innovation — parfois radicale — où l’on trouve matière à inspiration et à de nombreux questionnements.

Les États-Unis sont, depuis plusieurs années, traversés par de profondes crises sociétales. Quelle est votre position à ce sujet ?

G. B : Nous ne sommes pas dans une célébration naïve de ce que sont les États-Unis. Les États-Unis sont le laboratoire à la fois utopique et dystopique du monde contemporain. Beaucoup des transformations du monde s’y préparent, mais aussi beaucoup de ces transformations impactent la société américaine au premier chef. Regarder de près ce qui s’y passe permet ainsi de redonner de la profondeur à nos propres questionnements. En explorant cette ligne de crête entre les arts et les idées, l’enjeu est in fine de recréer les conditions d’un dialogue véritablement partagé sur tous les enjeux contemporains. Les musées en sont un parfait exemple : le modèle moderne du musée est une invention européenne, qui a fait l’objet au XXe siècle d’une transformation américaine ; c’est par excellence un objet transatlantique. Aujourd’hui, alors que les musées en Europe comme aux États-Unis sont confrontés à des défis sans précédent (sur leur responsabilité sociale, leur impact écologique, leur modèle économique), nous proposons de revenir à cette matrice transatlantique pour penser le futur des musées. J’ajoute que, lorsqu’on le dit en France, cela va de soi, mais quand on le dit aux Etats-Unis, ce réflexe français ou européen pour réfléchir à des défis communs est désormais loin d’être une évidence.

Quel changement de regard s’agit-il d’opérer entre la France et les États-Unis ?

G. B : En France et en Europe, on parle beaucoup des États-Unis. La réciproque n’est plus vraie. On s’inquiète parfois d’une certaine hostilité, dans certaines réactions américaines, sur des malentendus anciens ou nouveaux. En réalité, c'est plutôt l'indifférence qui prend le pas dans la relation des États-Unis au Vieux Continent. Les Américains regardent vers d'autres géographies que la nôtre : l'Asie, l'Afrique. Et ceux qui nous regardent encore, y compris d’une manière bienveillante, le font parfois d’une manière qui nous enterre un peu. Comme si nous étions tombés de la table ! Pourtant, quand Lacaton et Vassal obtiennent le Prix Pritzer, l’équivalent du Nobel d’architecture, pour la manière dont ils ont révolutionné la problématique de la rénovation des logements sociaux ; quand les Français raflent la moitié des prix à Sundance ou Tribeca, parce que le CNC investit massivement depuis dix ans sur l’écosystème de création numérique, pour ne citer que ces exemples ; on a encore de quoi les surprendre. La Villa Albertine fait ainsi le pari qu’on peut renouveler le regard des Américains, en laissant chaque année plusieurs dizaines de créateurs, de penseurs, de directeurs d’institutions culturelles, montrer que la France n’a pas dit son dernier mot, et faire communauté avec les Américains sur tous ces enjeux que nous partageons. C’est, en ce moment, un pays aussi fascinant que parfois inquiétant, où les Français ont beaucoup à apprendre comme à apporter. En bref, c’est un cas classique de diplomatie culturelle.

commentaires

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  1. Isabelle Dubern Mallevays dit :

    Merci pour cet article passionnant
    Nous sommes une plateforme qui represente plus de 200 designers dont une majorite de designers francais, theinvisiblecollection.com
    Nous venons d'ouvrir notre premier show room aux Etats Unis a 2 pas de la Villa Albertine
    24E 64th.
    Les Americains connaissent tres bien les arts decoratifs francais et sont les premiers clients des artisans francais depuis plus d'un siecle.

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