
Angelo Gopee et Matthias Leullier dirigent Live Nation France avec une conviction : le live est irremplaçable. Gigantisme ou artisanat, ils refusent de choisir et défendent une vision française du divertissement, où la culture d'entreprise compte autant que les chiffres de la billetterie.
Angelo Gopee nous reçoit dans une salle de réunion d’un blanc éclatant. Avant d'être le patron de Live Nation France, c'est lui qui a fait entrer le rap dans les salles, programmé les premiers concerts de K-pop en France et accompagné Aya Nakamura jusqu'aux Jeux olympiques. À ses côtés, Matthias Leullier, directeur adjoint, vient de la production indépendante et de la musique urbaine. Leurs trajectoires se croisent dans les années 2000 autour d'une structure indépendante, se séparent, puis convergent à nouveau chez Live Nation France qu'Angelo a lancé à partir d'une feuille blanche en 2009.
Depuis, ils ont bâti une machine puissante à la croissance organique – 50 000 évènements par an dans 45 pays, 620 millions de billets vendus, en France, c'est 3 000 évènements, des stades, des arenas, des festivals... et désormais l'e-sport, l'humour, les JO. Leur obsession : le développement des artistes, de leurs collaborateurs, et l'anticipation des tendances. C'est ce qui leur permet d'accompagner des artistes en devenir et de remplir des arenas, de naviguer entre C-pop et reggaeton, de transformer le concert en expérience totale. Rencontre avec deux passionnés qui voient dans les mutations du live une révolution culturelle portée par une nouvelle génération de fans et d'artistes.
Comment vous définissez-vous ? Comme un producteur de concerts ou une plateforme d'entertainment global ?
Angelo Gopee : Notre métier reste d'abord celui de producteur. Sans artistes, il n'y a pas de boutique. Tout part du projet artistique, c'est le premier pilier. À la création de Live Nation France, ma vision était claire : le métier de producteur ne consiste pas qu'à acheter des groupes et à les mettre sur scène. C'est développer du local, développer des expériences différentes, développer du média. Ensuite, nous avons élargi notre champ d’action pour mettre nos compétences au service d’autres univers du divertissement. Nous collaborons avec Bpifrance pour la tournée BIG, avec Hedi Slimane pour ses défilés de mode, avec la FFF, nous avons repris le MIDEM… Cette diversification est business certes, mais aussi intellectuelle.
Matthias Leullier : Cette ouverture nous rend meilleurs. Qu’il s’agisse d’un concert d’Aya Nakamura, d’une cérémonie olympique, d’un défilé de mode ou d’un show pour le PSG, notre expertise, c’est de mettre des gens sur scène et de créer une performance vivante. Le live est partout.
On parle souvent de « gigantisme » à propos de Live Nation. Comment répondez-vous à ceux qui craignent que cette échelle menace la diversité ?
AG : Je l'assume. Le gigantisme permet une dynamique vertueuse : c'est 20 % de gros shows qui assurent la visibilité et servent à financer les 80 % d'artistes que nous développons. Les projecteurs se braquent sur Beyoncé ou Coldplay, mais on oublie les centaines de jeunes talents que nous accompagnons dans des salles de 300 places.
ML : Nous avons été les premiers à programmer Bruno Mars à la Maroquinerie, nous avons accompagné Dua Lipa lors de sa première scène, Imagine Dragons avant qu'ils n'explosent... Aya Nakamura qui remplit trois Stades de France, cela fait partie des parcours que nous revendiquons.
Il semble que vous ayez à cœur de montrer que Live Nation France n'est pas une simple succursale sans âme d'un géant global. Pourquoi ? Qu'est-ce que cela change ?
AG : Tout. Nous avons grandi organiquement, réinvesti chaque euro avec ferveur et précision. La force de Live Nation France, ce sont ses collaborateurs.
Le groupe l'a compris et nous fait confiance : il nous laisse une liberté locale tant que le business est là. À chaque pays, ses codes, ses façons de travailler. Avec nos collaborateurs, nous choisissons la confiance. En quinze ans, seuls 7 collaborateurs ont choisi de suivre une autre voie. Après le Covid, nous avons compris que le monde avait changé. Nous en sommes sortis plus forts.
ML : Cette autonomie nous permet d'expérimenter. Nous avons une vision très transversale : on ne s'interdit rien, on explore tous les domaines du divertissement live.
La diversité, vous en parlez avec passion. Pourtant, beaucoup d'entreprises n’en font plus une priorité. Pourquoi y croire encore ?
AG : Nous n’avons aucune règle, aucun quota. Au contraire, nous ouvrons toutes les portes. Résultat : 68 % de femmes dans l’équipe. Je viens de banlieue, j'ai grandi avec ma mère mauricienne et des valeurs de famille très fortes. Notre manière de penser demeure artisanale. Même avec un milliard de chiffre d’affaires, nous resterons les mêmes.
Comment repérez-vous les artistes émergents ? Les réseaux sociaux ont-ils vraiment changé la donne ?
AG : Les réseaux changent la donne, mais ne sont qu’un fil à dérouler pour aller voir les artistes en concert. Tous les artistes qu’on a développés, nous les avons d'abord écoutés, regardés, aimés, avant de les accompagner. En France, le développement est plus difficile qu’en Angleterre, car les artistes ne peuvent pas se produire gratuitement dans les bars : les déclarations coûtent cher et les établissements n’en ont pas les moyens.
ML : Même avec tous les followers du monde, si la connexion ne se fait pas avec un artiste capable de performer et de transmettre des émotions sur scène, ça s'arrêtera là. C'est notre métier : avoir une vision pour un artiste, l'amener d'un point A à un point B.
Aucun artiste ne signera chez Live Nation sans un attachement particulier à une personne. Si tu viens pour l’argent, on ne marchera pas ensemble. Accompagner un artiste exige une qualité humaine – de présence, de patience, de psychologie.
La Gen Z écoute tout : K-pop, EDM, rap, reggaeton... Comment le paysage musical est-il devenu si fluide ?
ML : Il y a eu un phénomène révélateur cette semaine : pour la première fois depuis 1990, il n'y a pas de titre rap dans les 40 premiers titres du classement américain. On assiste à un relatif tassement du rap, qui était une musique de niche devenue la nouvelle pop mainstream, au profit d'autres genres : le latin avec Bad Bunny ou Rosalía, d'autres musiques urbaines... Depuis trois ans aussi, la pop revient en force chez les jeunes, avec Taylor Swift, Sabrina Carpenter, Olivia Rodrigo…
AG : Et il ne faut pas oublier les marchés émergents. Des stars locales émergent d'Inde et d’ailleurs, dont on ne parlait pas il y a cinq ans. Avec les réseaux sociaux, ces artistes traversent les frontières. La C-pop arrive. Nous avons fait à Paris un concert avec 28 000 personnes, qui chantent en chinois. Quand j’ai parlé de K-pop, on me disait que ça ne marcherait jamais, sous prétexte que les artistes chantaient en coréen. Mais l’Europe ne comprend pas non plus toujours l’anglais, et la pop anglo-saxonne a conquis le monde. En 2011, on rassemblait 12 000 curieux pour ce genre inconnu. Aujourd’hui, la K-pop remplit quatre Stades de France.
Si aujourd'hui les jeunes écoutent toutes les musiques, c'est grâce aux plateformes. Avant, on était automatisés par les radios : 36 titres qui passaient à la radio et à la télé, point. Maintenant, tous les vendredis, on a des milliers de sorties. La K-pop, ça n'existait pas il y a quinze ans. L'afro music, le reggaeton non plus. Enfin si, mais on ne les voyait nulle part. Pourquoi les jeunes écoutent beaucoup plus SoundCloud ? Ils veulent s'extraire de l'algorithme, découvrir de nouveaux artistes, soutenir des indépendants.
ML : Sans même parler de Twitch…
AG : Tous ceux qui n'ont pas compris Twitch devraient quitter l’industrie.
C'est le moment de parler du phénomène Rosalía…
AG : Les Espagnols disent qu’elle a changé la face du pays et remis l’Espagne sur la carte du monde par son authenticité. Elle a modernisé le flamenco sans renier ses valeurs. Sa réussite est exemplaire : elle est inspirée, travaille énormément, n’a pas peur. Elle prouve qu’il est possible de garder sa singularité et réussir. Elle fait partie de ces nouveaux artistes modernes, ambitieux et qui tirent les autres vers le haut.
Un concert n'est plus seulement deux heures sur scène. C'est une expérience totale : avant, pendant, après…
ML : Aujourd'hui, le live s'inscrit dans un parcours immersif qui dépasse le concert lui-même. Les scénographies sont pensées pour les smartphones : 80 000 spectateurs, ce sont 80 000 créateurs de contenu qui prolongent le show bien au-delà de la scène.
DJ Snake qui se filme dans le RER avant son concert, Adele qui transforme Munich en Adele’s World : ces moments construisent ce que nous appelons la fan journey. Près de 60 % des fans voyagent désormais pour vivre ces expériences. Nous construisons cette fan journey globale à travers notre filiale VIP Nation, qui propose des packages d'hospitalité mêlant musique, culture et découverte.
AG : Ma véritable envie, c'est de faire une plateforme européenne de producteurs, d'artistes, de maisons d'édition. Aujourd'hui, nous avons la possibilité en Europe de créer une véritable alternative aux États-Unis. Si nous en étions capables, nous pourrions faire 30, 40, 50 dates en Europe. Nos artistes feraient moins de kilomètres, n’auraient pas à engager des démarches juridiques complexes pour chaque visa, et seraient libérés de lourdes contraintes administratives.
Aux États-Unis justement, votre CEO, Michael Rapino, a suscité récemment la polémique en disant que les prix des concerts sont « encore sous-évalués ».
AG : C’est un faux débat. Michael Rapino a fait un constat, repris hors contexte. Il n’a jamais dit qu’il fallait augmenter les prix. Dans la culture, comme ailleurs, s’applique la loi de l'offre et de la demande. Quand 100 000 personnes veulent 2 000 places, que peut-on y faire ? Les prix s’ajustent forcément.
Les coûts de production ont augmenté de 50 %, pourtant nous n’avons pas augmenté les prix. Et il faut le rappeler : la tarification dynamique n’existe pas en France dans la musique. En revanche, elle existe dans d’autres secteurs – et personne ne s’en offusque.
ML : La tarification se décide toujours avec l’artiste. David Guetta, par exemple, a choisi des prix accessibles, mais personne ne l’a relevé.
AG : Les médias parlent des récompenses, mais rarement de la manière dont nous avons contribué à faire émerger des courants comme la K-pop, le reggaeton ou des artistes comme Burna Boy, que nous avons soutenus dès leurs débuts. Aujourd’hui, ce sont des stars.
Qu'est-ce qui vous rend encore fans, après toutes ces années ?
AG : Notre amour pour les artistes. Nous mettons tout en œuvre pour que leurs visions s'accomplissent. Oui, l'IA pose question à l'industrie, mais certaines choses ne se remplacent pas. Dans une salle de concert, nous sommes égaux. Nous partageons ensemble des émotions, que l’on ramène ensuite chacun dans notre vie – joie, tristesse, amour, fraternité. Irremplaçable !
ML : Les artistes mettent toute leur vie dans leurs œuvres et s'exposent sur scène, de façon presque sacrificielle. Notre rôle, c’est de comprendre leurs fragilités, leurs doutes, leurs élans. Ce n'est pas un métier financier, c'est de l’humain. C'est ça, le métier.




Participer à la conversation