Center portrait of a middle-aged man in a suit, hands clasped, with futuristic trains, a sports car, and a vintage computer around him.

Giscard Punk, horreur euclidienne et techno-naturalisme : trois esthétiques du web entre tradition et modernité

© François Deloison

Concorde et béton giscardien, couloirs qui tournent en spirale, papillons numérisés : trois esthétiques web qui disent beaucoup de notre rapport à la technologie.

GiscardPunk : et si VGE n’avait jamais dit « au revoir » ?

« VGE n’est pas mort. Son corps repose sous la Tour Montparnasse où son cerveau, connecté à un serveur de calcul de Polytechnique, influence discrètement la recherche française. » C’est le genre de commentaire que l’on peut lire sous la vidéo GiscardPunk - late 70’s and 1980’s technosolutionist France de l’artiste Temparius. Sa démarche ? Générer de la musique via de l’intelligence artificielle en se basant sur des edits vidéo (possédant une thématique esthétique très marquée).

Entre un hommage aux animés japonais des années 80 et des images du programme spatial russe, on trouve donc une vidéo consacrée au GiscardPunk et aux grandes heures d’une France en avance sur son temps technologique. Le montage fait la part belle aux images du Concorde, des TGV orange, de la fusée Ariane, des tours du quartier de la Défense et de nos centrales nucléaires. Si on creuse un peu plus dans les images qui sont partagées sur le subreddit consacré à ce genre (plus de 47 000 abonnés), on retrouve aussi de vieilles publicités pleines de béton, de formica dans un look rétrofuturiste très français. Officiellement, ce courant esthétique a été lancé en 2013 par l’artiste et designer Florent Deloison, qui travaille sur une idée dystopique amusante : la réélection de Valéry Giscard d’Estaing en 1981. Le site consacré au GiscardPunk se présente avec une chronologie fictive dans laquelle l’homme politique est assassiné plusieurs fois mais revient à la vie grâce à un portail interdimensionnel du CEA ou bien via une transformation en cybernétique. Le subreddit arrive 11 ans plus tard et va faire office de base de données pour ces archives visuelles des années 70 tandis que sur YouTube les montages à base de synthwave se multiplient. Si le GiscardPunk comporte toujours une dose de nostalgie sincère pour cette période où l’État paraissait capable de planifier des infrastructures technologiques impressionnantes, il comporte aussi sa dose d’ironie, embarquée dès le départ par l’artiste, qui moque justement une technocratie trop sûre d’elle et perdant peu à peu son humanité.

L’horreur euclidienne : quand un couloir se transforme en spirale

Une forêt qui se transforme en spirale, des humains qui apparaissent coincés à moitié dans des murs comme s’ils étaient dans un bug de jeu vidéo ou des plafonds de bureau qui commencent à « tourner » sur eux-mêmes. Sur TikTok, le sous-genre esthétique de l’ « euclidean horror » semble à la fois tiré des espaces liminaux, déjà bien présents depuis les années 2020, de l’analog horror et son imagerie inspirée par les cassettes VHS ainsi que des fictions participatives du type SCP.

Le sous-genre tire son nom du mathématicien grec Euclide, père de la géométrie, dont les principes sont tout simplement bafoués et subvertis à coups de fractales angoissantes. Dans l’horreur euclidienne, les perspectives s’effondrent ou bien se démultiplient tandis que la réalité géométrique à laquelle nous sommes habitués perd sa fiabilité. Cette imagerie n’est d’ailleurs pas vraiment nouvelle. Les architectures impossibles de M. C. Escher, les descriptions incompréhensibles et cosmiques de Lovecraft, ou, plus récemment, les torsions de réalité de Christopher Nolan dans Inception ou Interstellar, ont toutes inspiré cette esthétique. Mais c’est véritablement l’arrivée des générateurs d’images par IA qui a permis la production massive de vidéos qui auraient demandé auparavant une réelle technicité dans les effets numériques. Sur les réseaux, on retrouve surtout l’artiste Metr0punk qui s’est spécialisé dans cette esthétique. Cette dernière ajoute aux effets de fractales une patine analogique et des légendes laissant penser que ces vidéos ne sont pas de simples démonstrations techniques mais bien des faits étranges et documentés à travers le monde. Cette impression que ce phénomène est connu et étudié par une mystérieuse organisation coïncide d’ailleurs étrangement avec la thématique du jeu vidéo récent Control Resonant qui déroule lui aussi cette esthétique d’horreur euclidienne. Et quand on sait que l’univers de ce jeu est largement inspiré de la fiction collaborative des SCP, on comprend alors que cette petite tendance tourne constamment autour d’elle-même et symbolise peut-être cet effet de réplication infinie qu’offre Internet aux mouvements esthétiques.

Techno-naturalisme : la dataification de la nature

Des fleurs, des papillons ou des relevés topographiques, numérisés en 3D, bardés de couleurs irisées qui contrastent avec un fond noir et des données techniques. Depuis le courant de l’année 2026, l’artiste allemand Goo-vision, Samuel Goossens de son vrai nom, produit ces étranges images issues de son travail sur l’espace latent des IA (pour rappel, l’espace latent, c’est en quelque sorte l’inconscient d’un modèle de langage ou de génération d’image que l’on peut « éduquer » en chargeant sa base avec des données spécifiques).

Ces designs donnant l’impression que la nature est passée sous un filtre techno numérique froid et poétique à la fois sont dorénavant classés sous l’étiquette du techno-naturalisme, un courant à mi-chemin entre le biomimétisme, le cyberpunk et les imaginaires posthumains. Sur TikTok, cette esthétique se déploie rarement comme une simple image isolée. Elle est emballée dans un format reconnaissable : une boucle 3D, un fond noir, des couleurs irisées, une musique synthétique et des informations techniques qui donnent à l’image l’apparence d’une planche scientifique ou d’un fichier de recherche. L’idée centrale semble être la représentation de la nature via le regard d’une machine, un concept qui renvoie directement aux concepts de machine learning et de dataification d’un environnement qui est lui-même mis en danger à cause de la course technologique et extractive.

Translucent blue flowers on a black background with dense surrounding text and data charts—an artistic science poster.

C’est sans doute pour cette raison que cette esthétique renvoie aussi une certaine nostalgie et rappelle l’imaginaire technologique des années 1990 et du début des années 2000 avec des images 3D imparfaites et une croyance dans un futur numérique brillant. Difficile alors de ne pas percevoir une forme de cynisme dans ces designs qui montrent un vivant en plein effondrement comme des fragments numérisés et gardés en mémoire pour la postérité.

David-Julien Rahmil

David-Julien Rahmil

Squatteur de la rubrique Médias Mutants et Monde Créatif, j'explore les tréfonds du web et vous explique comment Internet nous rend toujours plus zinzin. Promis, demain, j'arrête Twitter.

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