
À mi-chemin entre l'underground queer et la révélation mainstream, la scène digicore française et les sous-genres qui gravitent autour sont devenus la bande-son de la GenZ.
Dans trois semaines, le fameux festival de Coachella accueillera Oklou, une jeune fille de Poitiers qui partagera l'affiche avec Sabrina Carpenter, Justin Bieber et Karol G. Adulée par Billie Eilish, Marylou Mayniel, de son vrai nom, cumule déjà 1,3 million d'auditeurs sur Spotify, tout en étant quasi inconnue du grand public français. Avec Miki – dont l'album Industry Plant, titre aussi provocateur qu'assumé, tourne désormais sur les radios, elle est la pointe visible d'un iceberg musical venu du Web, qui se déploie dans le clair-obscur des serveurs Discord, des playlists SoundCloud et des vidéos TikTok depuis le confinement.
Hyperpop ou digicore ?
Sur Spotify, on va parler « d'hyperpop », une étiquette qui ne convient qu'assez rarement à cette scène qui adore brouiller les pistes et briser les styles. Mais si l'on veut cartographie ce mouvement, on peut commencer par citer la synth-pop de chambre, le versant le plus accessible dans lequel viennent s'inscrire Oklou et Miki, avec une inspiration issue de la trance, de la J-pop et de l'ambient.
Juste derrière se trouve le digicore, que l'on peut considérer comme le tronc commun de la scène. Du rap emo, des voix auto-tunées qui chantent autant qu'elles rappent et des productions qui évoquent à la fois la trance des années 2000 et une partie de Minecraft en arrière-plan. Winnterzuko (dont le nom fait référence à un personnage du dessin animé mythique Avatar : le dernier maître de l'air en est la figure la plus visible en France, avec six mille personnes au Zénith en mai 2025.
On peut aussi citer le glitchcore, une hyperpop poussée à l'extrême, avec des distorsions sonores, des effets de « glitch » (bugs, fichiers corrompus, coupures artificielles) et une esthétique visuelle pleine de bugs et de pixels. Realo, venu du Sud-Ouest, en est l'ambassadeur grand public, tandis que Wasting Shit produit ses clips en animation 3D sous Blender, avec une esthétique proche du jeu vidéo.
Enfin, on peut aussi évoquer le dark hyperpop, une version plus sombre et revendicatrice du genre, dont la représentante la plus évocatrice est sans doute Ptite Sœur, rappeuse trans qui écrit sur la dysphorie, la violence sexuelle, la santé mentale ou la prostitution. Cette dernière a d'ailleurs sorti en octobre dernier le très remarqué album Pretty Dollcorpse, avec les artistes Femtogo et Neophron ; un projet considéré comme un tournant pour le rap et qui est resté à la seconde place du classement du site Rap Genius, juste derrière Taylor Swift.
La musique qui vient des serveurs Minecraft
Attention toutefois à ne pas prendre ces étiquettes pour argent comptant. Les termes d'hyperpop, digicore ou glitchcore sont avant tout des appellations lancées respectivement par les grandes plateformes d'écoute que sont Spotify, SoundCloud et Apple Music. Beaucoup d'artistes de cette scène revendiquent un style ultra-niche qui leur est propre, comme Ascendant Vierge, qui utilise le mot-valise « gabberpop », ou bien FEMTOGO, qui se revendique de la « warfare music ».
Ce qui relie tout ça, ce n'est d'ailleurs pas le son, mais plutôt la méthode. Tous fabriquent leur musique seuls, dans leur chambre, sur des logiciels piratés ou gratuits comme Ableton Lite et GarageBand. L'aspect brut et fait maison est voulu, tandis que l'esthétique est clairement inspirée des mouvements Y2K, du jeu vidéo indépendant, de l'animé japonais et d'Internet. Rien d'étonnant quand on comprend que cette musique est justement née dans ce bain culturel, sur les playlists SoundCloud, mais aussi sur des serveurs Discord et Minecraft comme le Looser Club, un serveur américain qui a servi de point de ralliement à une scène digicore principalement composée de jeunes connectés qui se refilaient le lien hypertexte.
Au-delà des codes culturels, ce courant musical semble rendre hommage à Internet comme espace numérique émancipateur et lieu d'exploration des identités. C'est dans les serveurs Minecraft ou Discord que la jeunesse trans, queer ou précaire se connecte et partage son vécu.
Le digicore se veut conscient et politique, et c'est d'ailleurs pour cette raison que la scène a particulièrement réagi au début du mois de mars après les accusations de pédocriminalité concernant Femtogo. Victime lui-même de violences sexuelles subies dans son enfance, l'artiste, qui les dénonçait dans ses textes, aurait avoué à son entourage avoir consommé des contenus pédopornographiques et entretenu des relations sexuelles avec un mineur de moins de 15 ans. Ses proches collaborateurs, comme Ptite Sœur, ont rapidement publié un communiqué annonçant couper les ponts avec lui, tandis que ce dernier a fait disparaître ses comptes du jour au lendemain. À peine est-elle en train d'émerger auprès du grand public, la scène la plus underground du web perd l'un de ses artistes les plus prometteurs.






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