Une oeuvre immersive dans les yeux d'un animal, plein de lumières de se mélangent aux silhouettes

Percevoir le monde comme un séquoia ou un moustique : le pari fou d'un studio de création londonien

© Marshmallow Laser Feast

À la croisée des arts, des sciences et des techniques d’imagerie et grâce à de sublimes expériences en réalité virtuelle, le studio Marshmallow Laser Feast chamboule notre vision anthropocentrique du monde. Interview.

Marshmallow Laser Feast n'est pas seulement un nom improbable. Les installations de ce studio londonien aussi ne ressemblent à aucunes autres. Elles nous projettent, via toutes sortes de dispositifs virtuels, au cœur même de la vie des non-humains : une mouche, un séquoia, un atome d'oxygène – nous rapprochant ainsi des autres locataires de la planète Terre. Entretien avec Ersin Han Ersin, directeur de création du studio.

Vos créations en réalité virtuelle nous proposent de pénétrer dans « l’envers » du vivant. Pourquoi avoir fait ce choix dès le départ ?  

Ersin Han Ersin :  Nous voulions raconter des histoires en portant un regard singulier sur le réel. On voulait voir ce que cela faisait de se mettre dans la peau d’un animal, voir à travers des objets ou observer des entités invisibles qui évoluent autour de nous comme l'oxygène ou le dioxyde de carbone… Toutes ces représentations ne sont possibles qu’en utilisant la réalité virtuelle. Dès le début, nous avons établi quelques règles. La principale était d’utiliser la réalité virtuelle uniquement quand l’expérience ne peut pas être vécue avec nos seuls sens humains. Sans cela, nous considérons qu’il n’y a aucun intérêt à utiliser toutes ces technologies !  

In the eyes of the Animal, Marshmallow Laser Feast - 2015

Avec In the Eyes of the Animal en 2015, l’une de vos expériences les plus saluées, vous montriez le monde vu par les yeux d'un moustique, d'une libellule, d'une grenouille ou d'une chouette. Cette création semble avoir été très structurante pour vous.

E. H. E. :  C’est le premier de nos projets qui a reçu autant de retours positifs. Au départ, il s’agissait de répondre à une consigne imposée par le festival Abandon Normal Devices au Royaume-Uni : Comment faire comprendre la vue d’animaux ou d’insectes de la forêt à des yeux humains ? Tout a été tellement enrichissant, et nous avons appris notre façon de travailler. D’abord, se documenter en lisant des tas de recherches et parler avec les scientifiques. Puis métaboliser ces connaissances pour enfin les traduire en expériences. Les concepts scientifiques auxquels on se frotte sont souvent très complexes, mais, pour nous, ils sont une formidable opportunité d’exploration. Depuis, l’essentiel de notre travail porte sur la science du vivant, et les projets plus commerciaux sont là pour faire tourner le studio. 

Les animaux avec In the Eyes of the Animal, les arbres avec Treehugger, la photosynthèse avec We Live in an Ocean of Air… , votre travail semble dessiner une saga encyclopédique. Chaque chapitre semble être relié aux autres. 

E. H. E. :  La littérature scientifique autour de la nature et des nouvelles façons d’interagir avec elle est un champ immense. À chacun de nos travaux, nous sommes obligés de laisser de côté beaucoup d’idées. Souvent, elles formeront l’essence du projet suivant. C’est ce qu’il s’est passé entre Treehugger et Ocean of Air. Mais si nous avions des ressources illimitées, nous pourrions tout arrêter et avoir suffisamment de matière pour les vingt prochaines années !  

Treehugger, Marshmallow Laser Feast – 2018

Que s’est-il passé entre Treehugger et We Live in an Ocean of Air ?  

E. H. E. :  Dans Treehugger, le spectateur avait la possibilité de plonger à l’intérieur d’un séquoia géant, l’un des plus grands organismes vivants qui ait jamais existé, d’en devenir une sorte de conscience flottante. Il y avait beaucoup de complexité dans le fait d’examiner en détail ses cycles de vie. C’était magnifique, mais on s’est très vite demandé comment l’expliquer à des humains. Comment exposer la mémoire de cet être géant de façon compréhensible d’un point de vue anthropomorphique ? Surtout, quels sont les points communs entre un être qui a 3 000 ans et un humain qui peut espérer vivre au maximum jusqu'à 100 ans ? Avec le projet suivant, Ocean of Air, on a pu développer ce dont on rêvait au départ. En visualisant le cheminement que suit notre propre souffle, nous avons pu montrer le lien extrêmement intime qui nous relie aux plantes. Dans cette expérience, on voit le dioxyde de carbone sortir de notre bouche être absorbé par les arbres, on expérimente la photosynthèse jusqu’au moment où l’oxygène produit revient à nous… Cette expérience vécue en réalité virtuelle est comme un voyage très fluide, très agréable. 

Vous représentez le vivant au micropixel près ! Pour cela vous utilisez des techniques d’imagerie réservées à certains experts : des ingénieurs, des architectes. Comment mettez-vous la main dessus ?  

E. H. E. :  Là encore, on suit de très près toutes les recherches en cours. Souvent, il faut attendre dix ans avant que des technologies présentées en conférences et dans les laboratoires des universités ne soient accessibles au public. À titre d’exemple, on utilise beaucoup la technologie LiDAR, une sorte de radar laser qui permet de créer facilement une représentation 3D d'un espace. Elle n’est que peu utilisée dans le monde de l’art, car elle est gourmande en temps et en coût, mais elle est ultra-précise pour capter le réel, car elle dépasse de loin l’acuité visuelle humaine ! On l’a utilisée pour scanner la forêt que l’on voit dans In the Eyes of the Animal, mais aussi dans la forêt amazonienne et dans les White Mountains (New Hampshire) l’année dernière.

Vous collaborez souvent avec des chercheurs et des spécialistes. Comment se retrouvent-ils impliqués dans vos projets ?

E. H. E. :  Ce sont des relations qui se construisent de façon organique. Nos projets commencent par une intuition à partir de la lecture d’un article scientifique. On contacte l’auteur ou l’institution pour en savoir plus. À la toute fin du processus, on retourne toujours vers les experts pour leur soumettre nos créations. « Voilà à quoi ça va ressembler. Est-ce que ça a un sens pour vous ou est-ce totalement aberrant ?  » En bons fanboys, on adore parler aux scientifiques, d’autant qu’ils sont souvent prêts à nous aider. Je pense par exemple à l’Université de Cornwall en Cornouailles, qui détient la plus grande forêt tropicale en captivité à l’intérieur d’un biome. Ils ont toujours des études en cours et offrent généreusement leurs connaissances. Si on a besoin de savoir comment un arbre comme le kapok aspire l'eau des sols amazoniens, il est probable que, quelque part, un chercheur a consacré les dix dernières années de sa vie à étudier le phénomène !  

Les expériences que vous proposez nous permettent de voir le monde sous un autre angle, de sortir de notre anthropocentrisme. Est-ce qu’elles vous transforment sur le plan personnel ?  

E. H. E. :   Quand on s’intéresse d’aussi près au fonctionnement de la photosynthèse, que l’on commence à nouer une relation plus intime et émotionnelle avec la nature, ça affecte définitivement notre façon de vivre. Je pense que c’est le cas pour la plupart d'entre nous, au studio. On se demande souvent comment on peut vivre plus harmonieusement avec la nature, comment on peut réduire notre impact. Personnellement, je suis devenu « seagan » (habitude alimentaire qui combine le régime végétalien aux fruits de mer, ndlr), puis pratiquement végan. Je prête beaucoup plus attention à ma consommation en essayant de ne rien acheter de nouveau pendant très longtemps. De toute évidence, la technologie fait aussi partie de notre empreinte, mais j’essaye de faire de mon mieux en compensant les émissions carbone dans ma vie privée.  

We live in an Ocean of Air, Marshmallow Laser Feast – 2018

Comment avez-vous vécu la période de pandémie, au studio ?  

E. H. E. :  Ce fut l'une des années les plus chargées pour nous, car certains de nos projets sont entrés en phase de production. On a vraiment eu de la chance, car on a pu lire de nouveaux livres et tester des choses. On a tout un arsenal d'idées et de projets à concrétiser pour les années à venir. 

Parmi les projets sortis durant la pandémie, il y a Dream, une pièce de théâtre virtuelle, montée avec la Royal Shakespeare Company. C’est la première fois que vous mixez imagerie virtuelle et art vivant.

E. H. E. :  C’est une performance live qui a duré dix jours. Initialement, la performance devait être plus physique et moins virtuelle. Avec le confinement, nous avons dû trouver des façons de dialoguer avec le public à distance. Les acteurs étaient dans un studio, équipés de combinaisons de motion capture, et ils apparaissaient sous la forme d’avatars sur les écrans des spectateurs. C’était un baptême du feu et un challenge incroyable. Rassembler des dizaines de milliers de personnes, en temps réel, de 50 pays différents, ce n’est vraiment pas ce qu’on fait habituellement avec la VR.  

Midsummer Night's Dream forest, Royal Shakespeare Company en collaboration avec Marshmallow Laser Feast – 2021

Le futur de MLF, vous le voyez comment ?  

E. H. E. :  À terme, on espère pouvoir connecter tous nos projets, et pourquoi pas imaginer une expérience plus holistique à laquelle le public pourrait accéder à partir de n’importe quel écran. Avec les progrès de la réalité augmentée, je pense que dans les dix prochaines années, nos appareils vont totalement changer de format. Ils vont devenir presque invisibles. On accèdera à du contenu via des casques, des lentilles ou des lunettes. La vraie question qui reste, celle que nous ne devons jamais cesser de nous poser, est celle du sens. Qu’est-ce que ça fait de voir l’intérieur d’un arbre ? Qu'est-ce que ça fait d'identifier une plante en la regardant à travers des lunettes, de comprendre son fonctionnement et de voir la quantité d'oxygène qu’elle produit ? Qu'est-ce que cela aura comme impact de visualiser des phénomènes naturels qui étaient jusqu’à présent invisibles ?  Est-ce que cela favorisera notre compréhension du monde, notre sensibilité au beau ?

Marshmallow Laser feast (MLF)
Création :  Londres, 2011
Site :  marshmallowlaserfeast.com
Instagram  & Vimeo :  marshmallowlaserfeast 

Cette interview est parue dans le numéro 27 de la revue de L'ADN : "Plongez dans le web d'après". Pour obtenir votre exemplaire, c'est ici.

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